Limite, roman, 1985-2010 | p 186-199/199

reprise numérique du roman paru aux éditions de Minuit


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Limite, roman, 1985-2010, p. 186-199 et fin

© François Bon & publie.net, ISBN 978-2-8145-0362-5


La normale est la maladie de l’époque. Et le chômage, qui te tient à distance de l’époque, te fait à ton tour aspirer à la normale que toi tu refuses, mais que tu requiers comme base matérielle de ta différence. Même si c’est précisément parce que ce moindre confort, cette moindre assurance du lendemain te sont interdits que de cela tu t’aperçois encore, puisque un à un tes copains ont cédé, qu’Alain on s’est suffisamment fichu de sa stéréo et de sa voiture. Mais quoi m’aurait permis à moi de résister mieux que lui.

Après, d’une cabine, j’ai téléphoné à Monique ; il était tard déjà. Je lui ai dit comment ça s’était passé, qu’il n’était pas en bon état, que j’aurais préféré rester avec lui et qu’il avait refusé, que peut-être il faudrait...

« Non, il doit s’en sortir tout seul ; moi je n’y peux plus rien...

Pourtant il t’aime encore.

Yves, tu ne peux pas comprendre. Je sais c’est dur pour lui, mais pour moi aussi ; c’est comme ça. »

Je voulais qu’elle me parle un peu d’elle, mais j’avais peur qu’elle s’aperçoive de ce qu’Alain n’était qu’un prétexte à mon coup de fil :

« Et toi, tu deviens quoi... Ça fait un mois que tu ne m’as pas donné de nouvelles... »
Bon, que j’étais gentil de lui demander, ça m’a fait plaisir de l’apprendre. Ça sonnait la porte qu’on vous ferme au nez. Je sentais bien qu’elle répondait un peu trop brièvement, des oui et des non qui finissaient dans un silence que moi seul interrompais puisque je devais faire les questions et les réponses. J’ai remis une pièce de un franc, j’en avais encore trois en poche, et, pour ne pas lui donner prétexte à raccrocher, tout ce que j’ai trouvé à dire c’est :

« Et si Alain il faisait une connerie... »

Elle m’a promis de l’appeler à son travail, le lendemain matin.

« Et sinon, ça va maintenant... »

Parce qu’à ce moment-là je l’avais accompagnée. Deux fois. C’était presque deux mois, déjà, après mon accident. Elle venait de déménager.

Simplement pour l’avoir croisée, un après-midi de semaine. Il y a dans chaque centre-ville des plaques tournantes obligées, où toi, qui t’y réfugies des heures, répétées des jours durant, dans cette marche vide des gens qui ne font que passer, ont eux une raison pour ce faire, tu multiplies les rencontres dont eux s’étonnent.

« Où tu vas, tu fais des courses... » D’abord elle n’avait pas répondu franchement. Puis : « Oui, viens avec moi, tu m’attendras. Tu veux bien ? »

Et par une suite de rues on s’était retrouvés dans un de ces quartiers que la ville semble contourner sans y pénétrer, où chaque rue semble sans surprise pour savoir d’où elle vient, ce qu’elle rejoint, mais où vous découvrez n’avoir jamais eu occasion de passer.

Des murs gais comme ceux d’une prison, ça ne pouvait être qu’un hôpital, dont j’avais jusqu’ici entendu prononcer le nom sans me préoccuper d’où il se trouvait.

« Ton service, vous êtes en rapport avec d’autres hostos ?
— Non, c’est personnel. Vrai, tu veux bien m’attendre ? »

Les deux entrées étaient exactement symétriques, sous deux porches à la même clé de voûte, à peine éloignés d’une dizaine de mètres au milieu du mur qui faisait toute la rue, uniforme, par-dessus lequel s’apercevaient les toits tout aussi uniformes surplombant de petites fenêtres identiques. Seulement, à gauche, c’était le dépositoire, un grand couloir désert, mais des gens en blouse blanche au fond ; sur un côté, une ouverture sans porte, entre des tentures noires ; et contre le mur d’en face trois cercueils debout, les couvercles à côté, et une civière à brancards.

« C’est pas gai ton truc, j’ai dit. Je vais aller prendre un café, au coin là-bas. »

Elle est redescendue une bonne demi-heure après.

« Ça s’est bien passé...
— Il faudra que je revienne, dans une semaine. »

Quand je lui ai dit qu’alors je reviendrais avec elle, j’avais déjà pigé qu’elle accepterait, que même peut-être elle le souhaitait.

Et je me disais : qu’elle accepte, c’est même pas qu’elle ait besoin de toi ; mais justement parce que tu lui es suffisamment neutre, que tu lui reste indifférent, que tu es en dehors de ses affaires. Et je la regardais ; et me disais : pourtant je reviendrai, l’accompagnerai quand même.

On s’est retrouvés huit jours après, au même endroit que la première fois. Entre-temps, rien. Et là je suis rentré avec elle ; après la cour d’entrée on arrivait dans le cloître d’un ancien couvent. Au milieu il y avait une fontaine, perdue entre des voitures garées en désordre et un chantier de maçons. Dans la galerie de droite, qu’on suivait, on a longé les cuisines, une odeur lourde de cantine et d’eaux usées, sur le fond de désinfectant ; avec, devant la porte, alignés, des chariots à roulettes, des piles de plateaux. Puis un escalier, et au second : « Service de Gynécologie Sociale ».
On est allés s’asseoir dans la salle d’attente, jaune et nue, sans même ces journaux qu’on y trouve habituellement, et que chauffait, sous la fenêtre à vitres dépolies, un radiateur énorme « et crasseux. Une secrétaire a appelé Monique et je suis resté seul. Le seul mec. Une fille lisait un de ces livres-pavés, des Mémoires de l’histoire féodale, ne s’en détachait pas, levant à peine les yeux d’un mouvement sec de toute la tête. Une autre, à côté de moi, faisait des mots croisés, j’ai remarqué que ses mains tremblaient. Elle allait très vite, ne remplissait que ce qui lui venait d’un jet avant de sauter à un suivant. Une troisième, plus jeune, était là avec sa mère, en vêtements de gym et chaussures de tennis, avec dans son sac une paire de patins à roulettes. Sa mère avait pour elle, sur ses genoux, un gilet, que plusieurs fois elle lui proposa d’enfiler. Une autre est arrivée avec son mari, elle en habits traditionnels, peut-être du Maroc ; se sont assis tous deux l’un près de l’autre, très droits et fixant la fenêtre aveugle.

Quand Monique est revenue, je l’ai invitée dans un troquet, on a pris deux chocolats ; je voulais payer mais elle m’a empêché. On n’a parlé de rien. Simplement je lui ai dit : « C’est quand... » Une dizaine de jours plus tard, mais qu’elle irait seule, qu’elle y tenait. « J’ai un peu peur », elle a juste ajouté.

« On va se voir d’ici là... » Oui. « T’es sympa. » Je m’en serais bien passé.

***
**

Des guêpes sur un fruit, qui s’acharnent ; là-bas ils s’agglutinent, essaim lourd sur la balle comme gluante et se refusant au partage, toi un instant dans la périphérie du brouillard des joueurs, mais sans cesser de courir déporté par une même vibration de ce noyau infixable, inexorablement ballotté et attiré par les deux portes des buts.
Après, plus rien n’était pareil. Aventure sans lendemain et pourtant, un vide installé : vide qui ne se pouvait plus contourner dans le recommencement des jours, où les gosses, le travail, ne te laissent pas le choix. Comment elle a su... Comment plutôt ne l’aurait-elle pas su, puisque toi-même dans ton propre regard en savait la trace, la présence à exorciser.

Faute, non. Quoi à foutre, quel juge. Mais ce vide, frontière à chacun jusqu’alors dissimulée et soudain aussi nette que ces bandes de chaux sur la terre du stade. L’habitude qui vous laissait dormant côte à côte s’est faite un écart, une bande infranchissable de drap. Et la main que dans la journée tu poses sur son épaule n’est plus le simple geste d’autrefois, dans cette familiarité d’une mémoire patiemment cumulée d’autres gestes pareils, depuis le premier, mais sa soudaine trahison, mémoire tout entière rendue visible mais accusatrice, retirée du geste et ne lui faisant mesurer que l’étendue de corruption de l’ancienne confiance.

Une dizaine de jours et pas plus, d’un silence aggravé, et qui n’était plus celui de cette ancienne confiance, mit longtemps pour renouer avec ce tissu des mots pour rien.

« Pourquoi tu ne parlais plus... »

Et l’intuition que tu n’oses pas détromper, ta réponse qui manque parce que tu te tolères le silence plutôt que t’engager dans le faux. « C’est cette fille qui te travaillait... »

Une tension sourde, que des fleurs, le cadeau même d’une robe toute simple n’avaient pas empêché de Iy croître, de se nourrir du déni auquel tu t’es refusé, d’une révolte contre l’insinuation qui ne t’est pas venue, et pour cause.

« Je sais bien comment ça s’est passé. »

Encore tu n’as rien dit.

« Je ne te le pardonnerai jamais. »

Alors, ce soir-là, tu as quitté la table. Les gosses regardaient la télé, tous deux. Pourtant tu n’aimes pas ça, de les laisser planter là devant. C’était l’heure de les coucher, tu aurais dû t’en occuper toi mais as préféré sortir. Rentré trois heures après, trois cognacs dans le nez, plus ; pris seul, près de la gare. Elle dormait ou faisait semblant. Tu as fait attention, en restant au bord du lit, de ne même pas laisser le matelas s’incurver sous elle ; tu es resté là, allongé, immobile et sans pouvoir t’endormir. Plus tard, longtemps plus tard tu as compris, à sa respiration, qu’elle venait de pleurer ; tu t’es retourné, as mis la main sur son épaule.

« Ne me touche pas. »

Et cela, depuis cinq mois. Un soir Joël, son frère, est venu dîner. En passant, comme ça, il a parlé de Monique. Je ne voulais pas l’interrompre, ne le pouvais pas. Elle je la sentais soudain hérissée en dedans. Elle était debout derrière sa chaise, et venait de rapporter de la cuisine le plat que j’avais moi préparé. Elle y est repartie, sans avoir rien à y faire. Lui n’y a pas prêté attention, puis on a glissé à parler d’Alain. Elle est revenue, s’est assise sans rien dire, mais ses yeux en me regardant coupaient, ses traits tendus comme un défi. Et le soir, alors que je venais d’éteindre, elle me l’a répété :

« Je ne te le pardonnerai jamais. »

Pourtant le sachant, que rester ensemble ne peut être mis en cause ; voire. Mais si, les gosses. Pour eux, autour d’eux ; nous deux, mais chacun. Parce que tu le sais, dans ta vie, ce qui est plus fort que tout le reste : nous deux, justement ; pour elle comme pour moi, plus fort que n’importe quoi.

« Irréprochable, hein... » Elle s’est moquée de moi, avant-hier encore. « Assez... »
Et si Alain il avait fait une connerie, vraiment. Rappeler Monique. Oui, chacun à cette frontière d’un geste définitif ; et pour moi ce serait aussi l’avoir franchie, que d’avoir continué, que savoir désormais durer pour toujours cela même que j’ai brisé. La durée de ta vie, dans le lit côte à côte, comme durée sans limite, plus lente mais aussi inéluctable que ce seul instant où lui Alain a plongé, si...

De loin parvient la balle, non pas sur toi mais sur cet avant que tu marques, expédiée par leur gardien à eux ; le vent l’a déviée et c’est toi qui reçois, alors monte. Lui avant encore face à toi, puis un autre : guêpe contre guêpe mais qui t’enlèverait ta proie de cuir, tu les passes, d’une foulée un instant allongée pour rejoindre ton dribble. Maintenant leurs arrières, mais tu es trop sur l’aile, repoussé contre la touche, alors tu centre/s, lobant...

« Ahiii... » crie notre goal en suraigu et c’est notre demi qui reprend de la tête ; avant-centre, avec la tête reprend aussi et botte encore le demi, une balle brossée qui rebondit contre le poteau et file dans la cage... Deux-un, pour nous !

Ton copain le demi court en touche comme de s’enfuir, oui s’enfuit ; les voix de notre pauvre poignée de supporters, les potes d’atelier, qui tentent à eux cinq la scansion de victoire que lancerait un stade immense et bondé. Deux de nos joueurs ont barré chemin au buteur, et se pendant chacun à son cou le ceignent des jambes, tous deux à califourchon et les rejoint le goal pour une grappe humaine solide ; les guêpes...
Et t’appelle le goal : « Joly !... » La passe c’est toi qui l’as faite, le but tu y as contribué. Trois joueurs encore se sont collés aux premiers, les font tourner en toupie...

Toi-même, surpris. Ainsi paralysé pourquoi, la joie si franche pour la première fois refusée ; combien de fois cette grappe tu l’as toi-même soulevée. Pourquoi, sinon parce que c’aura été ton dernier match.

Remise en jeu, pour rien et tous le savent ; coup d’envoi et sifflet suit. La nuit, au-dessus du rectangle vert entre les murs de brique des entrepôts, parois opaques tournant le dos au terrain qu’elles enferment et qui se vide, les supporters aussi rejoignant les joueurs dans le couloir de ciment. Toi qui marches, bon dernier t’en retournes au vestiaire. Je ne jouerai plus.

Terrain vide, et devant toi la durée.

***
**

Explosion ; le gong d’un tremblement de terre qui ébranle toute la salle et ses murs, le bassiste a jeté du plein bras sa guitare, l’a balancée cordes sur le plancher et le vrombissement se transforme en larsen qui instantanément commence sa grimpette sans limite avant que la sono lui cloue le bec dans une sorte de rot des amplis. Lui de la rampe saute, va au baston...

Et le chanteur de loin me regarde, fait une dénégation de la tête comme s’il n’y comprenait plus rien, débordé c’est de moi qu’il se souvient, mais en attendant a repris ses accords, à deux guitares sur la batterie ça va déjà mieux ; un son qui, privé de ses graves, racle, semble chargé jusqu’à la peau de son électricité native. Il se rapproche du second micro, celui des chœurs :

« Chanson noire qu’on charge à l’acide parce qu’on a la voix blanche, dit ce qu’on sait par cœur et d’avance, c’est samedi soir danse, fais danser la vie, samedi soir danse... »

Brutalement la salle se rallume, et deux enfilades d’ampoules jaunes, toutes nues là-haut sous des genres d’assiettes renversées, appliquent aux visages une allure d’aube sale, fripée de nuit.

C’est les copains du petit rouquin, celui qu’a morflé mais est debout au milieu de sa bande, qui en veulent à mon bûcheron. Il est de taille à se défendre... Les deux types d’ici sont intervenus, c’est eux qui ont rallumé ; s’en prennent d’abord au bassiste, lui font signe de déguerpir, de regrimper sur la scène, à chacun son métier... Mais lui non ; les mômes ont dû lui envoyer quelque chose qui lui a pas plu... Obtempère enfin, mais pour disparaître dans la loge, sans oublier de m’expédier de là-bas un bras d’honneur : c’est de ma faute maintenant... Lui chanteur renchaîne sans plus s’arrêter la chanson depuis son début, ça peut durer la nuit comme ça.

Les deux gars font le ménage dans cette lueur barbare qui surplombe la salle carrée, n’empêche pas les autres de continuer à se remuer l’arrière-train. Un petit gros, un grand maigre : le premier, des cheveux gras jusqu’à l’épaule, on lui voit pas la figure sous la moustache et le reste pas rasé depuis trois jours, rien sauf un œil qui regarde à la perpendiculaire de l’autre, chemise ballant sur le jean à cause du ventre, sous un gilet de cuir sans manche, à la main un antivol de moto, longue barre inox repliée terminée par un cadenas lourdingue ; son copain un blond aux cheveux courts mais une mèche frisée qui lui pend plus bas que le nez, et qu’il se tire-bouchonne précautionneusement du bout des doigts entre deux coups de battoirs, à la volée de ses grands bras.

C’est le moment, je retraverse le parquet, plus vite que dans l’autre sens. Je croise ce petit de tout à l’heure, au crâne rasé sous un chapeau mou, qui tripotait les filles. Elles sont deux à l’emmener, courbé et comme sonné, les yeux chavirés, la manche gauche retroussée jusqu’au coude, une longue estafilade sur l’intérieur du bras, que lui-même maintient fermée de la main droite. Et reprends ma place sur scène à droite, d’un cri au batteur annonce la suite, on part sur le morceau d’après d’un seul renversement du rythme entre deux brisées de cymbales, tandis qu’il me regarde comme si ses tambours causaient... Je vois mon bassiste repointer son nez et face à son ampli se réaccorder, attaquer dos tourné pour bien prouver qu’il boude encore. En bas la lumière s’éteint, intermède terminé, on saura pas les dégâts.

***
**

Retour, la clé dans le pêne, pour tout retrouver comme tu l’as laissé, ta chambre dans cette lumière fixe que la nuit, quand tu es parti, venait déjà d’installer.

À cause du mur d’en face, aveugle, et de la crasse qui les couvre à force des voitures en bas au carrefour, tu ne fermes plus les volets. Et d’ailleurs, quoi à cacher.

Te reste, cinq cigarettes. Demain cinq heures, camion, puis aller pointer. Remonter réveil, cinq heures de nuit à finir, cinq heures pile. Auras passé une soirée.

Monique je n’ai jamais rien su d’autre. On s’était revus qu’une fois. Ne m’a rien dit que cela, qu’en arrivant elle avait craqué : « Les nerfs qui lâchent, tu ne peux plus respirer, ça bloque... Des spasmes et tu t’effondres. Juste dans l’entrée. Ils ont appelé les filles, elles m’ont emmené à une chambre, une chambre toute seule, par veine ; et sont restées avec moi jusqu’au dernier moment. Vraiment chouettes ; pu genre à s’apitoyer, mais en même temps... »

Et rien, plus rien d’autre. Pourtant elle peut me joindre, n’importe quand. Elle sait que je l’attends.

Bon, pour son déménagement, un jour elle n’a pas refusé. Je lui ai répété :

« Si je peux t’aider à quelque chose...
— Je t’appellerai, je me souviendrai. »

N’a plus fait signe. Dans l’évier tu te laves les mains à l’eau froide ; devant toi la glace rectangulaire, celle où tu te rases : dans son encadrement de plastique, trop petite pour te renvoyer ton visage en entier.

Une autre vie, et peut-être elle l’aurait fait ce signe. Chômage tu n’es rien que toi-même, et forcé de le trimbaler les mains vides.

Alors quoi d’autre qu’attendre, encore attendre. Sinon, pourquoi j’aurais connu tout ça.

***
**

« C’était dur, une misère je te jure. »

Nous on ne répétait pas ces soirs-là ; quand tu passes un seuil, un cap, mieux vaut décrocher carrément et reprendre ensuite. Je l’avais raccompagnée à ce studio où elle venait d’emménager. Elle n’y avait encore aucun meuble, pratiquement ; que le nécessaire. Un matelas par terre, mais bien arrangé, avec des tissus, où on était assis tous deux, le dos aux mur, chacun dans son coin.

« C’est de la vie qu’on t’enlève ; ça s’accroche, ça résiste. Puis le corps ne comprend pas, longtemps continue ce qu’il venait d’entreprendre, et pourtant tu te sens vide, pire : vidée. Attention, j’étais pour, et maintenant encore. Sans réserve ; rien que pour toutes ces filles qui se faisaient charcuter dans les cuisines. Combien, combien. Mais quand même c’est un massacre ; aujourd’hui encore, un massacre. »

On était pratiquement dans le noir, à peine si on se voyait.

« Avant on t’apporte une chemise qui t’arrive à mi-jambes, lavée bien sûr mais dont tu sais que déjà elle a été portée, souvent. Tu ne peux t’empêcher d’y penser. Comme on en donne aux fous, les mêmes. L’infirmière revient : « Il faut y aller maintenant. » Et tu y vas comme ça, nue dessous. Quand je suis entrée dans la salle, ils parlaient de la fille d’avant : « Le deuxième on a eu du mal à le décoller, ça a pris du temps. » La fille ne l’a jamais su, ne le saura jamais, qu’elle attendait des jumeaux.

Je me suis allongée. Le toubib est entré, a dit : « Bonjour. » Du bout des dents. Puis : « Elle est prête ? » Alors ils m’ont attachée jambes et poignets. « C’est prêt. » Ils ont fait la deuxième piqûre, et c’était comme si je n’avais plus de ventre. Il m’a palpée, puis parlé à la troisième personne, comme si j’étais une chose à moi-même : « Elle a mal, là ? » Puis a demandé ce qu’il appelait les bougies. En dix minutes ils exigent du corps ce qui aurait voulu des heures. Il a branché ses appareils, une installation ultra-moderne. Le trépan mis, ça se fait tout seul.

Il s’est assis, et regardait ses cadrans. C’est dur. C’était dur tu sais. La fille me tenait la main, me parlait : « Vous verrez, ça ira bien... » Et me faisait parler sur tout et n’importe quoi, me posait des questions. Sa main je l’ai serrée à fond, j’ai dit : « Je sens quelque chose. – Ça ne se peut pas. – Si, je le sens. » On n’entendait rien que ce bruit des pompes, le grognement des appareils. Le toubib ne me regardait pas. J’avais mal dans la tête, ça cognait, je l’ai dit. Il a demandé, sans se retourner : « Qu’est-ce qu’elle a ? » Puis : « Ah », il a fait, pas plus. La tête ça n’était plus son domaine.

« C’est fini », il a dit ; puis est sorti. Rien d’autre, pas un au revoir. Et comme ce n’était pas le même qu’à la consultation, je n’aurai même pas su son nom. C’est les filles qui m’ont enlevé les tuyaux, m’ont nettoyée. Il a reparu, s’essuyant les mains dans un linge :

« Vous attendrez un quart d’heure avant de m’envoyer la suivante. »

Et je suis rentrée à ma chambre, sans aide, pieds nus dans le couloir. Ils avaient eu cette gentillesse-là, de me mettre toute seule dans une chambre à quatre lits. Le soir, pour revenir, j’ai pris un taxi. Là, j’étais vraiment seule et là aussi c’était dur. Quand l’anesthésie a cessé, dans la nuit, c’était comme si on m’avait mangé le ventre. J’étais endormie, je me suis réveillée, j’ai hurlé :

« Qu’est-ce que j’ai fait, qu’est-ce que j’ai fait ! » Et j’étais seule, seule dans la nuit. Ton corps n’est pas malade, tu comprends... Au contraire, il épaissit, tu as faim, tout le temps faim. Tu grossis, tu sens cette boule, dedans, chaude. Et tu viens de toi-même devant eux t’allonger, sans savoir ce qui peut t’en rester. Plus tard j’ai rêvé, je tenais dans mes bras le cadavre d’un enfant mort. »

Et Monique a cessé de parler, moi aussi je me taisais.

Plus tard, très tard, elle m’a dit : « Reste dormir là, si tu veux. » On s’est allongés comme ça, à peine déshabillés, sans se toucher. Un moment, et j’ai senti ses cheveux, tout près ; je me suis approché aussi, et longtemps on est restés ainsi, l’un contre l’autre, avant que tout s’enchaîne... « Je suis bien... » elle avait seulement dit. Les soirs suivants je suis revenu.

Le lundi d’après, elle était de service la nuit, et nous on avait nos répétitions. On se retrouvait le matin pour s’endormir ensemble dans le jour qui levait, le soir je la quittais comme elle s’en allait à son travail. Un soir de ce temps-là, elle me dit :

« Tu te rends compte, ça va être formidable. »

Je n’ai pas répondu. Alors j’avais des problèmes d’argent : « Mais je t’en passe, qu’est-ce que ça peut faire... » Je n’ai pas accepté.

Quand elle a repris son service de jour, elle m’a proposé sa clé, de continuer à venir chez elle dans la journée, puisque nous on ne joue que la nuit.

« Non, j’ai mon garage. Puis faut que je bosse un max. » Alors elle venait, sa journée finie, on se voyait avant que les autres arrivent, et partait lorsque nous on se branchait.

La machine s’est remise à tourner, gras huilée, affûtée pour claquer sec, sur une pulsation rapide et charnue de la basse qu’écrase chaque quatre temps l’enfoncement brutal des peaux ; moi un phaseur en série avec une autre de ces boîtes magiques où s’enfuit le son pour sembler provenir ensuite de toute la salle à la fois, multiplié par l’écho avec la régularité d’une scie mécanique et lui chanteur en avant, corps isolé dans la lumière qui l’écartèle :

« Mis au ban de leur monde d’argent, gosse à problèmes traîne ta tronche blême, revanche au poing traîne ta haine, le temps se couvre ! »

Alors encore j’avance dans le noir et le vide comme grimper vers un affrontement où l’ennemi est invisible et dangereux ; en bas ils sont là, les mêmes, serrés et agités...
Alain est mort ; c’est elle qui l’a trouvé, assis par terre dans un coin de sa salle de bain. Les yeux grands ouverts, qu’elle n’a pas osé fermer, pas osé toucher.

« On ne lui aurait pas donné quinze ans. »

Et j’ai préféré le refus. Parce que tu sais ta musique celle d’une limite, qui lui confère sa force mais se retourne contre elle, et lui imposant son cadre l’annihile par cela même qui permit l’impact de son surgissement. Ce qui là t’est donné implique, pour préserver cette force même, le relais. Eux les ont encore, leurs quinze ans. Et l’image que tu leur offres, issue de ton rêve à leur âge, ne les porte pas, ne les
concerne pas ; leur propre rêve ils voient, qui exige ce relais pour en eux survivre. Tu n’auras joué que la musique de ton âge, la musique d’un âge. Provisoire ; après tu seras quoi.

Nous n’aurons innové qu’une impasse.

« Leur monde ne fait que rêver, il approche de sa fin... Ils ont les yeux fermés, cette baraque va sauter... Le temps se couvre ! »

Et ne compte rien alors que, dans ce rythme et ce son, cette force tendant vers l’épure, où tu te découvres cherchant à ton tour, désormais, cela même que tu condamnais, pérenne. Cette rampe devant toi, qui te sépare d’où eux dansent et castagnent, t’enclôt devant le mur obligé où tout des premières intentions semble s’être évidé. Une impasse, où le feu des projecteurs n’est que la machinerie d’un désert à toi offert dans la nuit, la nuit où ta musique t’isole dans leur monde pour s’y maintenir. Alors tu l’as décidé : que dans cette impasse même tu irais au bout.
« Il faudra que Monique comprenne », je me disais, repoussant le moment de parler. Avec elle, devant elle, je me taisais, de plus en plus.

« Toi, je n’ai que toi, et j’ai peur... Ses yeux, ses yeux ouverts me suivent... »

Et c’était à moi de comprendre : oui, préférer le refus. Depuis l’enlacement des corps je ne devais plus rien prendre, ou accepter l’autre loi : que cet enlacement contenait et menait à terme cela même qui te fit dans ta musique chercher refuge. Mais en accepter le don qu’elle te proposait de partager était se déperdre de cette chance encore refusée et sans figure, mais que t’offre le chant dans son temps.

J’ai préféré mon concert, et me suis empêtré... Que depuis si longtemps, je disais, rien n’était pour moi différent du chemin d’Alain, en chaque instant être prêt à son geste, dans le sentiment conquis de ne rien laisser derrière toi qui soit refusé à ce que le son te prend. Et j’ai montré mes copains : « Pour eux c’est pareil, même si c’est chacun pour soi. » Sachant pourtant cela faux.

Et elle : « Ce n’est donc rien, ça ne compte pas ce que je t’ai donné. »

Si ; chaque instant, mémoire à vif, lourde de chaque mot, chaque toucher, chaque geste partagé. Vécu entier sans exiger d’être reconductible, au nom même de ce qu’il avait de singulier.

« Alors tout ce que je t’ai dit, ne méritait pas ma confiance. »

J’ai pensé que tout ce qu’il put y avoir de beau était déjà derrière nous, qu’on en avait pris notre part et basta. J’ai entendu annoncer le groupe : « Faut que j’y aille...

– Tu ne vaux pas mieux que les autres. »

« Ce sont gens de hargne qui ont plus que notre âge, les yeux tondus vont et nous mènent où nul ne réchappe... Le temps se couvre ! »

Et guitare, guitare comme un vertige, du doigt tu pousses à fond le bouton du volume. Il frappe directement les cordes sur le tendeur et la joue agressive, jusqu’à ne plus entendre qu’un déluge de métal, t’en recouvrir. Seul, seul, malgré toi seul !
« Dans la nuit qu’ils ont faite nous ne serons qu’un feu d’artifice, survivant d’aujourd’hui pour tes noces de mort... Survivant d’aujourd’hui... »

Rome, Villa Médicis ; septembre 1984-mai 1985.

FIN

responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 janvier 2012
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