[100] comme le bruit préalable d’un cataclysme possible

« Je ne publie qu’un volume, Du côté de chez Swann, d’un roman qui aura pour titre général À la Recherche du temps perdu. J’aurais voulu publier le tout ensemble ; mais on n’édite plus d’ouvrages en plusieurs volumes. Je suis comme quelqu’un qui a une tapisserie trop grande pour les appartements actuels et qui a été obligé de la couper.
« De jeunes écrivains, avec qui je suis d’ailleurs en sympathie, préconisent au contraire une action brève avec peu de personnages. Ce n’est pas ma conception du roman. (...)


« Je ne publie qu’un volume, Du côté de chez Swann, d’un roman qui aura pour titre général À la Recherche du temps perdu. J’aurais voulu publier le tout ensemble ; mais on n’édite plus d’ouvrages en plusieurs volumes. Je suis comme quelqu’un qui a une tapisserie trop grande pour les appartements actuels et qui a été obligé de la couper.

« De jeunes écrivains, avec qui je suis d’ailleurs en sympathie, préconisent au contraire une action brève avec peu de personnages. Ce n’est pas ma conception du roman. Comment vous dire cela ? Vous savez qu’il y a une géométrie plane et une géométrie dans l’espace. Eh bien, pour moi, le roman n’est pas seulement de la psychologie plane, mais de la psychologie dans le temps. Cette substance invisible du temps, j’ai tâché de l’isoler, mais pour cela il fallait que l’expérience pût durer. [...]

« Puis, comme une ville qui, pendant que le train suit sa voie contournée, nous apparaît tantôt à notre droite, tantôt à notre gauche, les divers aspects qu’un même personnage aura pris aux yeux d’un autre, au point qu’il aura été comme des personnages successifs et différents, donneront – mais par cela seulement – la sensation du temps écoulé. Tels personnages se révèleront plus tard différents de ce qu’ils sont dans le volume actuel, différents de ce qu’on les croira, ainsi qu’il arrive bien souvent dans la vie, du reste.

« Ce ne sont pas seulement les mêmes personnages qui réapparaîtront au cours de cette œuvre sous des aspects divers, comme dans certains cycles de Balzac, mais, en un même personnage, certaines impressions profondes, presque inconscientes. [...]

« Si je me permets de raisonner ainsi sur mon livre, c’est qu’il n’est à aucun degré une œuvre de raisonnement, c’est que ses moindres éléments m’ont été fournis par ma sensibilité, que je les ai d’abord aperçus au fond de moi-même, sans les comprendre, ayant autant de peine à les convertir en quelque chose d’intelligible que, comment dire ? un motif musical. Il me semble que vous pensez qu’il s’agit de subtilités. Oh ! non, je vous assure, mais de réalités au contraire. Ce que nous n’avons pas eu à éclaircir nous-mêmes, ce qui était clair avant nous (par exemple des idées logiques), cela n’est pas vraiment nôtre, nous ne savons même pas si c’est le réel. C’est du possible que nous élisons arbitrairement. D’ailleurs, vous savez, ça se voit tout de suite au style.

« Le style n’est nullement un enjolivement comme croient certaines personnes, ce n’est même pas une question de technique, c’est – comme la couleur chez les peintres – une qualité de la vision, la révélation de l’univers particulier que chacun de nous voit, et que ne voient pas les autres. Le plaisir que nous donne un artiste, c’est de nous faire connaître un univers de plus. »

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 février 2013
merci aux 302 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page