[98] c’est une humanité plus fantastique que celle qui peuple la Ronde de Nuit de Rembrandt

Combien y a-t-il de personnages dans la Recherche sinon un seul ? Ou bien : y a-t-il des personnages dans la Recherche susceptibles de résister à l’attraction du narrateur jusqu’à s’y confondre ? Pourtant, si : le duc Bazin de Guermantes, ancré dans son étroitesse, restera lui-même jusqu’au dernier avachissement, prisonnier d’Odette. Odette elle-même, comme aspirée sans cesse dans ce nuage d’une partie inconnue d’elle-même (inconnue à elle-même et à nous lecteurs) qui fait qu’elle n’est toujours présente (...)


Combien y a-t-il de personnages dans la Recherche sinon un seul ? Ou bien : y a-t-il des personnages dans la Recherche susceptibles de résister à l’attraction du narrateur jusqu’à s’y confondre ? Pourtant, si : le duc Bazin de Guermantes, ancré dans son étroitesse, restera lui-même jusqu’au dernier avachissement, prisonnier d’Odette. Odette elle-même, comme aspirée sans cesse dans ce nuage d’une partie inconnue d’elle-même (inconnue à elle-même et à nous lecteurs) qui fait qu’elle n’est toujours présente que partiellement à la surface du livre, quelle que soit son mode d’apparition et la partie considérée. Il y a une épaisseur et une consistance d’Albertine, là où elle résiste au narrateur, là où tout ce que se raconte le narrateur à son propos ne pourrait être que fantasme, qui la fait exister comme personnage, notamment dans la Prisonnière, lorsqu’elle découvre le monde de la lecture, ou celui de la musique. Il y a une résistivité semblable pour la mère et la grand-mère, même si cette part résistive passe de l’une à l’autre, et même si elles sont avant tout un abandon du narrateur à lui-même, et qu’elles sont présentes à la surface du récit non par leurs faits ou gestes, mais par leur être de langue, qu’incarne leur capacité à citer et parler la belle syntaxe classique de Sévigné.

C’est ainsi qu’on pourrait parler de personnages chez Proust : la part de chaque être construit par la fiction, là où un sombre noyau posé en arrière de lui-même le fera échapper à l’instant précis de la fiction qui le construit. Ainsi de Françoise, chaque fois monodique et entière, mais jamais au même endroit de la psychologie sociale ou intime, même sur un millier d’occurrences. Pourtant, ce « sale bête » par laquelle elle insulte encore le poulet au cou tranché, restera cette marque d’un monde inconnu au narrateur, comme la pulsion qui anime Charlus et son gros derrière, et continuera de le diriger même dans sa dernière déchéance, aveugle et quasi innocent, mais encore pédophile trompant la surveillance de Jupien. Brichot est un pitre, mais sa passion de l’étymologie vaut bien mieux que toute la bête caricature bourgeoise que sont les Verdurin, même capables d’aller passer l’été à Bayreuth.

Lorsque je pense à la galerie de personnages que sont les Mémoires de Saint-Simon, je sais qu’il s’agit de personnages de fiction : Dubois a été réellement un politique considérable, et Law a donné le cadre initial à la révolution financière et économique qui liquiderait la royauté. Mais je me régale des angles et ombres de ces silhouettes, et des paroles que chacun prononce. Lorsque je pense à la galerie de personnages qu’est la Comédie humaine de Balzac, je vois non pas un « trombinoscope », affreux mot, et trop réducteur aux visages comme marques univoques d’identité, mais une grande nuit où s’assemblent des constellations, que des liens plus faibles rejoignent, selon que j’en appelle à Nucingen, Gobseck, Lousteau, d’Arthez ou la princesse de Cadignan ou n’importe quel autre point d’entrée dans sa diffraction perpétuelle et quasi infini, rebondissant sur les parois de l’oeuvre inachevée pour y allumer d’autres points.

Mais je ne rouvre pas Proust pour l’appel de ses personnages, je ne l’ouvre pas dans un mouvement exogène, qui m’emporterait vers l’ailleurs. Je l’ouvre pour un espace ouvert et nocturne, qui élargit ou distend le rapport que j’entretiens avec moi-même, et le met en vibration, tremblement, travail. Rien de douloureux ni pénible, mais affecter à tout ce qui est sinon compact et muet une luminescence vague qui me permet de le percevoir dans son activité propre – activité qui convoque alors lieux, temps, voyages, visages, souvenirs bien au-delà de la sphère consciente qui suffit à l’ordinaire. Et c’est ce que je demande à la littérature aussi chez Stendhal, Nerval, Chateaubriand, Dostoïevski, ou même l’ombrageux Faulkner, et bien sûr mon cher et vénéré Julien Gracq qui avait compris tout cela même si justement cela le contraignait à une sorte d’impasse sur Proust.

Il se trouve que chez Proust, lorsqu’on passe à nouveau par cette porte – dont Nerval incarne le secret – on n’a pas forcément besoin des personnages : c’est affaire de lieux clos (les chambres, les salles de restaurant, les escaliers et salons), de paysages (allées d’arbres, bords de mer, sensations de voyage et ce qu’on aperçoit des vitres du train), de sensations artistiques qui seront indifféremment musicales (les Préludes de Chopin et ceux de Debussy ou la sonate pour violon de Franck et l’austère géométrie en relief de Bach) ou picturales (Monet comme Delacroix, Vermeer, Poussin et tant d’autres). Le narrateur seul nous suffit comme hall d’un gigantesque laboratoire où nous marchons : le sommeil est une activité suffisante pour le travail qui s’instaure, mais la lecture en est immédiatement la mise en activité de ce travail même, tout au long de la Recherche. Et puis, dès lors que dans ce sommeil ou ce rêve on marche et on franchit le premier espace clos, ou bien que de la sensation esthétique picturale ou musicale on passe à qui la fait, ou comment on y accède, ou bien que des lieux et paysages on ouvre la porte sur qui les habite et qui y parle, vient cette grande nuit à fresque, cette Ronde de nuit de Rembrandt jetée dans notre présent, mais gardant comme cette rigidité de fantômes, personnages suspendus dans la nuit et qui y traversent ou rebondissent, grossissent ou rapetissent comme flottants et habités seulement de leur monde de paroles, et les parois extérieures qui nous les rendent perceptibles juste une surface malléable et changeante de signes.

Et ce sont eux, les formes noires, à la bouche un trou vide, aux yeux morts, parce que tout cela c’est le narrateur qui les occupe de la même rage infinie qu’il déploie pour ce qui n’est pas personnage, mais est chambre, paysage, musique, toile, sommeil, qui pourtant manifesteront pour nous lecteurs que la Recherche est monde peuplé, dont nous rouvrons la nuit pour encore et encore nous y chercher nous-mêmes, quand bien même eux tous, la Verdurin et Odette, et Saint-Loup et Bazin de Guermantes ou Babal de Bréauté le muet, ou le directeur de l’hôtel qui parle avec ses cuirs, ou Legrandin et Bloch les potiches de la langue morte (mais capables de basculer aussi dans l’inverse) et Swann le dos dans la mort et l’avant du corps dans la vie et qui parle toujours de cette frontière, ou Albertine nue ou Françoise avec son couteau et tous et tous, et le narrateur même – ce sont eux qui nous ouvrent à nous-mêmes la nuit que chacun nous sommes.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 février 2013
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