Serge Abiteboul, danser sur les données

du dilettantisme comme leçon, et l’informatique comme risque du monde


L’informatique a révolutionné nos vies. Si la vision classique des ordinateurs est celle de machines à calculer, ils servent à présent surtout à gérer des données. Ce cours abordera des aspects fondamentaux de la gestion de données, y compris de ses liens profonds avec la logique mathématique et la théorie de la complexité. Le Web, que l’on peut voir comme une gigantesque base de données distribuées sera aussi étudié avec ses facettes les plus passionnantes telles que son échelle ou les défis du calcul distribué et du Web sémantique.
Serge Abiteboul, programme de cours au Collège de France, 2011.

 

Dans cette suite de rencontres autour du plateau d’Orsay/Saclay, c’est à partir de cet échange avec Serge Abiteboul que je n’ai plus réussi à rester dans le mouvement : dense rencontre, chaque fois, moi qui pousse mes questions, un monde qui lève, mes notes dans le cahier bleu, puis déposer cela ici sur web, enfin laisser mûrir, si possible avec l’interviewé lui-même, et le sentiment que jusqu’ici on n’a fait qu’ouvrir quelques canaux dans les labyrinthes.

La question n’est pas de diffuser ce que mes interlocuteurs portent de savoir (ils s’en chargent), ni même de prendre en compte ce que ce savoir bouleverse de nos acquis, certitudes, ignorances, préjugés, mais d’interroger, sans idée de causalité ni destin, ni même de vocation, un peu de ce qui m’avait amené à travailler sur rockers : il y a des dizaines de Bob Dylan de 19 ans sur le pavé de New York en février 1961, la plupart jouent mieux que lui et chantent plus juste, il y a des milliers de gamins dans les Art Schools de la banlieue londonienne qui savent plus d’accords que Keith Richards et ainsi de suite, et pourtant se passe une catalyse obscure, celle qui vous mène là où vous êtes. Question pour moi : oh oui, je me serais bien mieux vu en musicien, et qu’est-ce que la recherche scientifique, longue, curieuse, précise, inventrice, face à la grande nuit, m’aurait convenu et au lieu de ça voilà... D’ailleurs, avec plusieurs de mes interlocuteurs on aura parlé Stones ou Led Zeppelin, et souvent c’est Gracq ou Du Bouchet que j’aurais eu envie de leur offrir en retour.

Et puis vient cette rencontre avec Serge Abiteboul. Et qu’il s’agirait plus pour moi, soudain, de dire plutôt ce à quoi je n’ai pas accès. La difficulté, avec lui, est-ce qu’elle n’est pas d’abord dans l’objet, invisible parce que ces nuages de bases de données qui transitent sans cesse en flux, mais interfèrent avec les moindres de nos usages au quotidien, ce qui concerne les grands équilibres comme la moindre de nos pratiques privées ? Et que la question de comment penser Internet n’est jamais dissociable de son organisation même, puissances d’argent, poids monopolistiques, et course folle du monde ? C’est le premier chercheur que nous aurons rencontré – Florian Delcourt et moi – qui s’en réfèrera à cet ensemble a priori toujours indéfini et ouvert, mais qui contraint au mouvement, et contraint au retour sur soi pour élargir le cercle vers la cible, le concept de sagesse.

Ainsi, le refus de biographie. Parce que je n’arrive pas à penser cette catalyse qui m’intéresse, qui vous place à tel ou tel endroit y compris de l’intérieur de la recherche, celui qui ira vers le télescope et celle qui ira vers la cellule vivante, ceux qui arpentent les volcans ou ceux qui gambergent entre trois bouquins et un tableau blanc.

De ces rencontres accumulées tous ces mois, il n’y a pas eu de moment où l’interrogation biographique n’ait été un partage essentiel. Attention : non qu’elle explique quoi que ce soit. Mais dès l’enfance, ou le chemin qui reste le même pour tous les adolescents jusqu’à la fin du lycée, et puis cette latence ensuite avant que s’établisse les choix, là sont les passerelles qui indiquent à rebours les responsabilités et les tâches pour ces âges, et les structures citoyennes ou sociales qui les accompagnent. J’ai quelque rage à constater la normalisation de ce qu’on dit bac français, qui sera le dernier contact scolaire avec l’étude des auteurs et de la langue pour l’écrasante majorité de celles et ceux qui, via le bac S, auront charge citoyenne de ces enjeux – et nul domaine des pratiques et recherches scientifiques qui soit désormais à l’écart de ces enjeux, et de leur formalisation en terme de langue. Dans chacune des rencontres, jusqu’ici, cet arbitraire des expériences d’enfance, les lieux scolaires de l’adolescence, nous donnent des pistes majeures : non pas vers la personne avec qui nous échangeons, et qui nous accorde ce partage – lequel n’a rien à voir avec ses pratiques au présent, mais bien pour un travail à amorcer et sans cesse renouveler dans cet amont, ouvrir et encore ouvrir.

Or ce ne sera pas possible avec Serge Abiteboul, qui dit : « Je crois sincèrement que ma vie de chercheur a été un fruit du hasard ». Il nous donne une biographie qui s’écrit en une ligne : « Né en France par accident d’une famille juive d’Afrique du nord ». Et pourtant, quand c’est le mot famille qu’on emploie, et qu’un tel adjectif vient s’y joindre, comment serait-il aussi simple qu’il l’est pour moi ? Nous avons juste trois mois d’écart, Serge Abiteboul et moi : je sais bien comment, dans nos enfances des années cinquante, pesait le récit de guerre, comment justement il était récit familial. Pour Pierre Bergounioux, qui vit juste à côté et qui est aussi de ce même bord de l’âge, la mort d’un grand-père dans les massacres de 14-18 a pesé sur son propre père, et de là sur lui-même et son frère. Je sais avec précision, pour mes deux grands-pères, le rapport à ces années de la première catastrophe. Donc décrypter par la négative le message de Serge Abiteboul : la mémoire des morts, et le crime venu emporter les plus proches n’ont pas déterminé le chemin du chercheur. Ce qui pour moi donne une spécificité radicale à la culture juive, c’est la place déterminante donnée au langage. J’ai pu l’apprendre mains dans les mots lors de l’aventure de traduction de la Bible, menée par Frédéric Boyer chez Bayard, je le retrouve chez Walter Benjamin, Franz Kafka ou Martin Buber, ou Adorno, parmi tant d’autres qui m’ont autorisé l’accès à moi-même pour tenir dans ou contre ou avec le présent – je suis reconnaissant à des penseurs comme Maurice Blanchot d’avoir tissé l’espace de cette tension qui nous ouvrait via l’accès à cette culture même de penser le cataclysme qui devait l’anéantir. Donc décrypter par la négative le message de Serge Abiteboul : il n’y a pas de spécificité qui tienne de la philosophie ou de la culture ou de la pensée de la langue juives dans mon chemin de scientifique, dont acte. Il précise : « Ma culture est d’abord l’école publique française plus que le talmud torah même si c’est la combinaison des deux. Et les lectures qui m’ont marquées sont finalement assez banales pour ma génération et très américaines ». Bob Dylan, pour rester à l’école américaine, aurait simplement dit, lui : I don’t do roots.

Mais elles sont là, les déchirures de la barbarie dans la famille de Serge Abiteboul, même si son père, qui s’est installé en France un peu avant 1940, y échappera en parvenant à regagner l’Algérie. Mais quand c’est en Algérie que cela se durcit, me père de Serge Abiteboul doit abandonner la grosse quincaillerie qu’était devenue son commerce d’Oran, comptant jusqu’à vingt-cinq employés, et en achète une modeste à Romorantin, dans le plein centre d’une France qui ne voyage pas : la ville où je vis moi, à cent cinquante kilomètres à peine, est bien ressemblante probablement. Je sais bien comme ce monde est fixe, comme chaque gamin porte avec lui le lieu où il vit, et sa parentèle, et combien l’Algérie même est lointaine. Je sais aussi, pour Civray, la grande caverne qu’était la quincaillerie Chandernagor (et, comme nous vivions nous au-dessus du garage, les Chander vivaient au-dessus de leur quincaillerie, c’est là que je les ai écoutés, mes premiers disques de rock). Il me suffit d’évoquer cet univers pour en percevoir les odeurs, les reflets, les brillances, un tas de noms évanouis : Serge Abiteboul n’en évoque rien – et comme on aimerait pourtant savoir ce qui en reste dans les rêves, ou les intuitions, plus tard, dans les chemins de recherche.

Alors Romorantin la douce France. « – T’es catholique ou protestant ? demande un camarade. Et, la réponse donnée : – Ah, je croyais qu’Hitler les avait tous tués. » Et que ça reste, dans une tête de douze ans. Un prof de français en quatrième qui leur fait connaître Steinbeck et Hemingway : on a dû lire les mêmes livres au même moment, et pour moi aussi ce sera la déchirure définitive. Notre prof de français latin, M. Bobineau, les choisissait pour la cérémonie des prix en fin d’année – quand mai 68 supprimera les prix, fini ces livres que le milieu familial ne nous aurait probablement pas apportés, mais ce sera pour la prochaine conversation. « Je voulais faire des Lettres, j’étais bon en maths », dit Serge Abiteboul, le voilà en prépa dans le vieux lycée Descartes, à Tours, et je me dis in petto que le dossier scolaire du fils du quincailler de Romorantin devait être bien costaud pour que le vieux lycée bourgeois l’accepte, même en ces temps pas si reculés. « « J’adorais les maths mais je trouvais ça bien abstrait pour moi. La physique, non je n’accrochais pas. L’informatique plantée dans l’abstraction et avec la possibilité de créer des trucs bien concrets. Peut-être, mais ça n ‘existait pas alors en prépa. » Pour moi, ces deux années-là, c’est la préparation aux Arts et Métiers, la règle à calcul et le livre de logarithmes. Les premières cartes Fortran, ce sera seulement en 72 – l’année où lui, Serge Abiteboul, rentre à Telecom Paris et découvre la programmation, d’abord sur un logiciel de biologie.

Mais le même discours d’évitement biographique revient comme une constante. Est-ce que c’est ça le message : garder distance, ne pas se laisser piéger par la pensée technique ? Il dit que pour lui, Telecom c’est « le cinéma, la fête, et besoin de respirer après la prépa ». Ma préparation technique m’a guidé vers les industries finissantes, on faisait mécanique des fluides, calcul de poutres en béton armé, automatisation des chaînes de production. Eux, qui ont eu le culot d’aller vers la téléphonie (c’était l’époque du 16 pour la province, et des appels en PCV un vendredi sur deux pour dire aux parents qu’on allait bien), se retrouvent sur le front d’une bascule dont personne ne sait l’ampleur, et comment elle sera le noyau d’une mutation bien plus vaste.

Stage au CNET pour ses vingt ans, ça ne doit pas laisser indifférent. Et de là, pour l’échange de troisième année, départ pour Haïfa. Je suis suffisamment prévenu, il ne s’agit pas, en choisissant Haïfa, d’un choix lié à ces ombres sous les années noires. « Il y avait une option informatique, dit Serge Abiteboul, la seule qui me permettait de remplacer un an rue Barrault par un an en Israël »... Puis : « J’ai découvert l’ambiance d’un campus étranger, dit Serge Abiteboul, on parlait anglais et pas hébreu, de toute façon je suis très mauvais en langue. » Et c’est peut-être dans ce moment où il parle de Haïfa que surgit pour la première fois une de ces phrases-indicateur qui m’importent tant dans ces rencontres, qui disent en amont des méthodes, ou d’éventuelles boussoles : « J’ai découvert qu’on pouvait apprendre tout seul et travailler en équipe ».

C’est une sorte de ballet, auquel se livre à chaque instant Serge Abiteboul en entretien : rien n’aurait d’importance, tout est dû au hasard, voire à la paresse (« Je suis un peu fainéant, après Haïfa je n’avais pas envie d’aller travailler »), mais comme par hasard il y a la découverte de la science-fiction d’Asimov (pas la première fois qu’un mathématien ou un astrophysicien nous le cite), comme par hasard il y a la première prise de contact avec le monde des données : « en travaillant sur la gestion des informations, faire que les machines soient assez intelligentes pour faire ce qu’on voulait ».

Alors probablement a-t-il trouvé son chemin, même si, tout aussi probablement, il faut ensuite une vie pour exprimer cela en termes simples : « La réalité, c’est le monde autour de vous, et la distance aussi est une réalité... L’informatique change le rapport à la distance, donc change le rapport à la réalité... C’étaient encore des mathématiques, mais en rapport avec le concret... Écrire un programme ce n’est pas loin d’écrire une preuve. On ne me demandait pas d’être capable de démonter un téléphone, et l’ordinateur non plus ça ne m’intéresse pas.... Ce qui est important c’est ce qu’on va faire avec. »

Il n’échappera pas au service militaire, à Rennes, comme enseignant en informatique. C’est l’époque des gros centres de calcul, « avec beaucoup de code », et puis départ pour la Californie, quatre ans à Los Angeles, la tentation de rester là-bas, dans ce microcosme où on venait de tous les pays. « L’informatique à l’époque était besogneuse, dit Serge Abiteboul, Des années pour écrire un gros logiciel, des millions de lignes de code. L’importance, dans un modèle informatique, c’est sa simplicité, son élégance. Le polir encore et encore jusqu’à trouver cette élégance. Et faire qu’il soit explicable. »

Celui qui nous parle vient de terminer un an de cours au Collège de France. Le mot dilettante qu’il revendique vaut encore quand il parle du plus central de sa recherche, quand le temps se distend, et qu’après son retour en France, il entre à l’INRIA : « Essayer de comprendre si une recherche particulière de données est par nature complexe ou simple, comment la spécifier simplement. Et parfois l’impression qu’on progresse. Et après des années parfois, quelque chose qui s’éclaire. Le plaisir simple qu’on a à ces choses-là, on a compris, on peut expliquer. » Se précise aussi son territoire : « Il y a les théories du langage, les théories des programmes, la gestion des données paraissait un élément mineur, il fallait lui trouver de la place ».

Première question qu’il pose à l’INRIA : « Et comment je fais pour envoyer du courrier à mes copains ? » On est en 1982, on peut envoyer des e-mails, mais seulement à l’intérieur de l’INRIA. Et pour taper les articles scientifiques, on les donne à la secrétaire. De petites choses, mais qui permettent de dater les fractures avant élan, et par qui l’élan.

Dilettantisme toujours : étrange lieu, un escalier dérobé de Normale Sup Cachan, qui donne accès à un ancien logement de fonction – à preuve dans le bureau qui devait être un ancien salon coupé en deux, une cheminée en briques. Le tableau blanc sans marque de feutre, pour une fois (« je l’ai nettoyé avant que vous arriviez »), et toujours ce qu’on veut vous faire croire avec le plus amical sourire, que faire de la recherche en informatique consiste surtout à écrire des e-mails et faire du skype avec des collègues à l’autre bout du monde. Pour la première fois de toutes ces rencontres, je sortirai de la rencontre sans rien pour nourrir mon appareil-photo.

Ici on s’occupe de web data management : « Gestion de données de la Toile » et Serge Abiteboul insiste beaucoup sur le mot toile, en français, même si tout son travail de recherche s’accomplit en anglais. Et donc qu’il y aurait deux Serge Abiteboul, un qui cherche, code et calcule dans les heures de l’aube, puis vient dans le local fourni par l’INRIA pour les tâches administratives et sociales de la recherche, extorquer un peu d’argent pour des bourses à ses doctorants, quand les USA en proposent une légion, et qu’un autre Serge Abiteboul aurait affaire, mais loin de ce monde-là, à l’écriture narrative ou littéraire ?

Et comment croire à la posture du dilettante quand il dit qu’il a été dix ans maître de conférence à Polytechnique et continue de donner plusieurs cours par an, « par plaisir » ?

Et c’est peut-être pour cela, la posture de combattant, ou cette fausse décontraction de fauve en chasse – pieds sur le bureau, lumière de la banlieue à la fenêtre, un écran d’ordinateur si banal qu’on n’en voudrait pas pour soi, quelques bouquins sur une étagère, et savoir même que les nuits sur les lignes de code c’est derrière soi. Dans l’immensité de la ville qu’on aperçoit de la fenêtre, et nous perdus dans cette ville, on le sait bien, que les données sont partout, et que les usages du web rejoignant l’ensemble de ce qui ici agit, se mesure ou s’échange. Que cela concerne massivement l’éducation, que cela concerne l’ensemble des risques qu’affronte la communauté humaine : « Le volume d’informations double tous les dix-huit mois, il faut des filtres – qui les contrôle ? » – Ou bien : « Le web est une composante essentielle de notre vie, alors facile d’avoir un avis brillamment optimiste, ou violemment pessimiste, moi je suis optimiste avec prudence. »

Alors on se dit que le cataclysme que Serge Abiteboul maintient dans l’obscur, mais qui pour lui comme pour tant et tant de ceux de sa génération reste une litanie de noms d’absents, et le chemin qui mena à Haïfa puis Los Angeles, et que ces trois décennies qui ont suivi ici, et les lignes de code, et la compréhension même de la notion de données comme d’un objet en soi, et le goût de l’écriture et les livres de fiction, et la passion du cinéma, et tout ce qui s’organise ici en équipe, nous ramène bien près, par l’écart même, des enjeux les plus immédiats, voire les plus politiques, et que ça nous concerne aujourd’hui même.

La science vie, la science se vit, la science à bras le monde, mais qu’ici, précisément, pas le droit au labo – on est à même la ville, et pas moyen d’échapper à ce qu’il nomme théories de la complexité. Et si c’était, cher Serge, une raison élémentaire, justement, pour l’écrire – loin du monde de la science et de la recherche, mais précisément dans celui de la langue ?

 

NOTA : texte relu par S.A., que je remercie de son accueil et de sa confiance.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 février 2013
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