des lits à morts, et de leur bon usage

réhumaniser les rituels d’adieu c’était possible


On avait vu beaucoup trop grand quant à tous ces magasins, de périphérie ou centre-ville, proposant des aménagements pour la maison et son entretien. Une seule chaîne avait raflé le marché et tant mieux, c’était plus simple, on prononçait le nom de cette marque comme un lieu commun. On y allait une ou deux fois par an, on prenait la journée, on mangeait sur place, on faisait la queue pour commencer le long linéaire (trajet imposé) qui vous faisait passer aussi bien par cuisine et salle de bain – ça valait mieux que votre mémoire personnelle de ce qui vous était nécessaire.

On disposait donc de milliers de ces autres magasins et entrepôts. Entre-temps, l’expression mourir dans son lit était devenue une interrogation inquiète, et non pas ce qui l’avait fondée, sorte de bonne conscience du devoir accompli, du corps qui s’en va comme au bout d’un processus naturel pacifié, la douleur loin.

On mourait à l’hôpital. On avait des services hiérarchisés, soins palliatifs, puis ces couloirs appareillés, presque une transition directe avec les salles funéraires carrelées et les incinérateurs. On n’aimait pas ça.

Ce n’est pas encore dans toutes les villes. Mais quelle belle occasion de rentabiliser : l’espace existe. L’hygrométrie est contrôlée. On peut travailler d’un simple réglage changé à un taux d’hygrométrie presque nul, et assurer la conservation parfaite. Le corps, lentement, en quelques mois, s’allègera mais gardera les traits, les vêtements, le repos. Au bout de quatre mois, on vous soulèverait d’une main. Alors, plus rien qui frappe l’imaginaire et les symboles si cette mince et légère relique on la transfère vers un dépositoire, ou qu’on la brûle si l’on veut.

On n’avait rien changé aux magasins pour ces quatre mois. On vous y portait directement de l’hôpital, quand tout s’annonçait fini. On préférait un peu avant : ça simplifiait les formalités.

Des lits, bien sûr, pour l’opération mourir dans son lit. Mais on pouvait tout aussi bien vous asseoir dans une cuisine (personnes de forte sociabilité), vous installer devant un établi de garage (bricoleurs) ou dans une balancelle de jardin. Cependant, le lit gardait une sorte de noblesse dans l’hommage. En tout bien tout honneur, compte tenu de l’hygrométrie maintenue sous les 4% (les personnes chargées de la manipulation avaient un masque hydratant pour y entrer et en sortir), on préférait poser plusieurs corps sur le même lit. Le nombre d’oreillers indiquait combien. L’hommage des familles se faisait à l’entrée du magasin, et puis quatre mois plus tard, à reprise de la relique.

On s’en voulait moins, d’avoir délaissé tous ces lieux de commerce pour une seule enseigne, comme c’était aussi le cas pour les livres, les vêtements et accessoires de sports et bien d’autres rationalisations neuves de la société (pas les voitures, mais, comme disaient les spécialistes : – Levez le capot, à 70% c’est la même chose...).

Et pendant ces quatre mois ? Le soin aussi d’avoir gardé un des entrepôts avec tout l’ameublement, mais sans les morts. L’hygrométrie baissée aussi, pour la sensation. Alors vous pouviez déambuler, choisir votre propre position pour plus tard, et même vous allonger un peu, pour penser à vos morts, ou vous préparer à les y déposer (un proche qui s’éteignait), ou les y reprendre (au terme des quatre mois).

On pouvait y choisir ces beaux draps colorés, gais, solides (c’était de toute façon bien moins cher et bien moins de gaspillage que les anciens cercueils, les anciennes urnes), un motif et un tissu qui convenaient à votre tempérament.

On disait que c’était aussi bénéfique pour la circulation urbaine : les gens roulaient plus doucement au long des magasins du Bon repos (on avait pris ce vieux nom comme enseigne pour l’ensemble).

L’expression mourir dans son lit, en désignant les quatre mois, avait bien contribué à la réhumanisation de la mort urbaine.

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1ère mise en ligne 16 octobre 2011 et dernière modification le 7 mars 2013
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