fiction dans un paysage | photocopier les mondes

de pourquoi on trouvait tant de photocopieuses en pleine rue devant les portes


Fictions dans un paysage, sommaire général

 

On avait décidé de photocopier le monde. Du moins dans cette partie-là du monde. On disait que là-bas elles étaient encore au fond des couloirs, dans des bureaux sans espace ni volume, confinées à leur utilité.

Et que ces photocopieuses-là, si on les maintenait dans les recoins, les cagibis, les escaliers, c’est parce que leur monde s’était déjà tout entier photocopié lui-même, se reproduisant à l’identique de ville en ville, les mêmes rues piétonnes et zones commerciales, les mêmes enseignes et même en grande partie les visages eux aussi, qui se reproduisaient où qu’on arrive, en quelque gare ou aéroport qu’on descende.

C’est ce ce monde dont on ne voulait pas, ici. On avait bien compris, quand on avait constaté comment les photocopieuses ici aussi se glissaient dans les fonds de couloir, que c’était le même monde qu’ils voulaient reproduire. On entendait déjà grogner les voitures. Il y avait des Carrefour Market et d’autres supermarchés.

Alors on s’était saisi des photocopieuses, et, bien au contraire, on les avait installées là, devant les bureaux, en pleine cour.

On était prêt à photocopier le monde.

On commencerait par les palmiers, on commencerait par le ciel. Et puis par le bruit, qui était différent ici, comme les goûts étaient différents. Et puis on photocopierait les voix, et puis les visages, et la sensation même qui vous assaillait d’un monde plus tremblant, plus ancien et plus pauvre.

De ces photocopies ici on recouvrirait ce qui n’allait pas. On mettrait les photocopies au bon endroit de ce qu’on n’aimait pas, mais surtout pas en prenant les photocopies toutes faites de l’autre monde, celui qui voulait à tout prix venir là et tout corriger à sa semblance.

On s’était un peu moqué d’eux, les premiers à avoir sorti les photocopieuses en pleine cour, en pleine rue, n’importe où dans la ville – sur les trottoirs, en plein arrêt de bus, sur le milieu des places, en bas des immeubles. On doutait même de l’efficacité des procédés. Ces machines avaient des fonctions d’agrandissement, d’augmentation du contraste, de choix du format de papier, chargement automatique multi-feuilles, et trieuse incorporée. Mais on ne savait pas – personne ne savait, ni ne l’avait expliqué – que sitôt livrées à elles-mêmes c’est le monde tout court qu’elles photocopiaient. Pourtant, il n’y avait qu’à voir ce qui était advenu de l’autre monde, le monde du décalque, des visages pareils, des villes à pareil mode d’emploi.

Il pouvait en rester quelques-unes, disait-on, des anciennes photocopieuses enfermées dans le bout des couloirs. Celles-ci aussi on finirait par s’en saisir, les traîner et porter ici en plein soleil, dans le nouveau monde à recouvrir.

On verrait bien, si on ne le recouvrirait pas par lui-même, au lieu de reprendre la photocopie des autres, le monde d’ici, et tout ce qu’il y avait – on en était d’accord – à photocopier pour l’élan neuf.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 mars 2013
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