Médéric Collignon | auscultation cardiaque

traversée des musiciens



mederic.collignon _ auscultation cardiaque
par madafonka2

 

J’avais déjà signalé ici cette vidéo d’une improvisation vocale continue de Médéric.

En quoi elle nous concerne ? Lorsque nous lisons les mots, lorsque nous composons mentalement et silencieusement un texte, c’est le rythme qui est le premier élément. La précision, la cadence, et le rapport que tout cela entretient au corps.

Médéric ici ne propose pas de texte. Mais il nous donne une leçon magistrale de comment partir des rythmes corporels pour rejoindre l’extrême de la voix, rejoindre dans l’élément vocal le plus minime ce qu’il recèle de rythme – de cadences rythmiques bien plus rapides que ce qu’exige le prononcé de la langue, mais lui donnera sa qualité de syncope, sa précision d’attaque.

La machine que met en oeuvre Médo dans cette impro tient évidemment à sa pratique instrumentale, à sa vie de musicien et sa maîtrise de l’improvisation, de la composition, de la direction. Il est lui-même instrument. Mais est-ce que cela aussi ne nous enseigne pas en quoi nous avons à devenir nous-mêmes instrument, lisant ou écrivant ?

Je replace cette vidéo et ce texte de 2006 sur Médéric Collignon en Une du site parce que cela rejoint étrangement, soudain, les enregistrements de rythmes cardiaques auxquels procède en ce moment, au Grand Palais, Christian Boltanski.

 

entretien avec Médéric Collignon | se mettre en situation de feu nerveux


 

Première précision : c’est moi qui lui avais demandé qu’on déjeune ensemble. Pourquoi ? Parce qu’il me faisait peur ?

« J’ai sauté d’un train, j’ai sauté d’une voiture en marche, des chocs, envie de sauter à l’élastique, de voir la courbe de la terre, perdre la vue. »

Ce n’est pas un poème. C’est ainsi qu’il parle. On est radicalement contraires. D’ailleurs je le lui ai dit et finalement ça nous a plutôt fait rigoler, chaque fois qu’on les constatait, les contraires.

Ce qui effraierait plutôt, c’est la masse d’énergie qu’il consomme pour se mettre en avant de lui-même, avec son rire qui part tout seul, et ses gestes trop rapides. Et puis une question le désarme : alors il y a les yeux bleus gris très clair qui s’arrêtent, et si c’est encore une salve, mais une salve langage. Qui ne s’embarrasse pas de chevilles et rhétoriques. On est censé avoir compris, se souvenir du début de la phrase, sur laquelle la proposition nouvelle vient glisser ou flotter sans rien répéter. Lui, il n’a jamais pris un papier pour noter ce qu’il pense.

« Il faut créer des leurres, des fois. Mais tu es juste en train de faire attention à une période, à une interdépendance superposée. Je sais ce que je présente quand je viens sur scène. Ce voyeurisme. Je jouais sur scène à dix ans... »

Je l’interroge. C’est un souvenir de fête d’école. Une pièce musicale pour enfants, n’empêche que c’est lui qui avait décroché le grand rôle. « Avec un accent ardennais considérable... » Il cite un exemple, et moi qui rêvais d’entendre la langue de Charleville, le même accent dont ses amis parisiens se moquent chez Rimbaud : « Je vous casse la tête », redit Médéric Collignon, retrouvant les phrases de Gripari.

On parle des premières années de solfège. Comment on la lui a fait redoubler, la première année de solfège. De la flûte à bec qu’on met dans les mains des mômes. « Alors que c’est terriblement difficile, la flûte à bec. » Et une fois de plus il fait le singe, mais je comprends qu’il ne fait même pas exprès : une défense peut-être, mais parler de la musique c’est la mimer. Là il me montre avec les doigts comment c’est difficile, les traits de flûte à bec, mais en sifflant il fait un vrai son de flûte à bec et les deux Blacks à côté de nous au restau portugais s’arrêtent sur leur bourguignon. « Les mômes il faudrait leur apprendre à frapper, à hurler. » Et le temps de dire la phrase il a sa fourchette sur le verre et le couteau sur l’assiette, ça a duré une seconde à peine et pourtant c’était une cascade à treize temps plus syncope, les deux Blacks et moi on n’ose pas recommencer à manger mais je découvre que lui, Médéric Collignon, ne s’est même pas aperçu de sa démonstration.

C’est là-dessus que je l’interroge. Oui, il sait ce qu’il a fait. Oui, le rythme il l’entend avant de le frapper. « Je maîtrise, je contrôle. Sinon, tu n’as pas de musique, c’est pas vrai. » Je lui demande comment ça peut se faire, apprendre à taper à treize temps dans l’espace d’une seconde avec une fourchette et un verre sans même s’en apercevoir : « Je bosse les sens, les réflexes. » J’insiste, il répond : « Se mettre en situation d’un feu nerveux. Et alors arrimer l’aléatoire. » Voilà comment il parle sans s’en apercevoir, Médéric Collignon.

Je redis, parce que c’est quand même étonnant : « Se mettre en situation d’un feu nerveux. Et alors arrimer l’aléatoire. »

Je le lui redis et ça le surprend, en tout cas il continue : « C’est une Africaine qui m’apprend ça. Une impression de se laisser traverser. Moi j’avais commencé par le cerveau. C’est accepter de ne pas vouloir qui est dur. Pour le rythme il faut danser. Même les gars qui jouent avec moi : je veux une inflexion, je me mets là, je danse. Pas avec l’instrument, juste du sol. »

On repart de Charleville-Mézières. Il parle d’une balade qu’il y a faite, il y a moins de deux semaines. La voiture arrêtée au bord de la route, et à son amoureuse qui demande où ils vont : « Tout droit. » Il dit qu’il arrange la neige en arrière, pour s’y retrouver au retour. « Tu es au milieu de nulle part, c’est ça ce pays. »

Je demande pourquoi les instruments à embouchure. « A cause de Maurice André à la télé. Ça m’a fait des oiseaux dans la tête. J’ai dit : - Je veux faire ça, je veux jouer de ce machin-là. Ils m’ont dit : - Mais c’est dur, c’est très dur... »

On en parle, du cornet. En plus, lui, le cornet de poche. Qu’il le travaille tous les jours. Qu’il a une vieille embouchure, elle a au moins vingt ans, toute petite, « qui demande très peu de chair », alors qu’il lui faut l’instrument tous les matins pour rester en contact. « La trompette c’est l’instrument des fêtards, des jouissifs. Mais ça demande le souffle, et respirer, se tenir. Respirer par le dos. »

Et les profs. Qu’il est encore copain avec son prof. « C’était un original. » Qu’il le laissait faire ses expériences, et que c’était juste avant les examens : « Tu reviens un peu au son, maintenant... » Est-ce qu’il faut être doué, ou bien est-ce qu’on se découvre doué ? « Doué ça veut dire doigts, c’est une onomatopée. Le vrai mot c’est amadouer. J’ai toujours été très lent. J’avais vingt-cinq ans, je ne savais encore pas. Tu connais la phrase de John Cage : - Se laisser devenir... »

On est toujours à Charleville-Mézières. Je ne dirai pas les chocs avalés, et comment lui il raconte cela. L’encombrement des morts. Les gestes que cela vous laisse, et qu’il me refait, les deux yeux gris clair en silence, et ce sera son seul ralenti de deux heures et toute la bouteille de vin, au Portugais de Pantin, l’enfant de dix ans portant son père mort, et que c’est le mot voir qui reste : « Même ma petite sœur, elle n’avait pas vu. Et ma mère : - Médo, il faut que tu m’aides. » Il y a d’autres deuils. L’enfant joue de la trompette. On n’en saura pas plus. Qu’il avait toujours son prof de solfège et son prof d’instrument, et qu’ils prennent la place. Puis l’écriture : « J’avais quinze ans, et le Boléro de Ravel j’avais pas la partition, alors j’ai pris un papier à musique, j’ai écrit tout ce que j’entendais. » Et à nouveau les deux Blacks à côté cessent de manger, parce que Médo joue tout le Boléro, avec les instruments qui lui sortent des yeux et des joues. Moi au début je me méfiais, moi au début je me disais : - Ce type il frime, ce type il fait son numéro, ce type il est dans une carapace.

C’est ce que je lui dis, alors il répond tout simplement, en reprenant du bourguignon (ils ont cette chance de manger tant qu’ils veulent, les maigres) : « Je suis musique. »
Ça m’impressionne à cause du « je suis » de Valère Novarina. Je lui dis qui est Valère Novarina. Je lui dis que je n’imagine pas un écrivain dire : « Je suis littérature ». Encore que, faudrait voir. Mais là, je le mets sur cette phrase : et de quel droit on dit ça ? Parce qu’on est de Charleville-Mézières, qu’on est encore à Charleville-Mézières à dix-sept ans, comme Rimbaud ?

Je n’ai aucune raison objective d’écrire ce texte. Je rencontre des tas de gens tous les jours, en ce moment. Je ne vais pas faire une encyclopédie des musiciens de banlieue, même les musiciens les plus doués d’aujourd’hui, et sa façon à lui de vous balancer sa musique, d’avoir tout son orchestre à sa botte, passer derrière son batteur et se mettre lui aussi à cogner de travers la cymbale ou la grosse caisse, et repartir en avant pour se balancer rien qu’avec la voix, cette voix sans mots (« Les mots c’est des lignes, des lumières, je les souffle du dedans, tu n’entendras pas le mot, mais moi je suis au dedans, j’en fais tout mon ciel, il y a tant de trucs dans un mot je pense je suis dans la nuit et voilà, je peins la nuit, je la peins jusqu’au bout... »), mais quand je lui demande de quel droit il dit « Je suis musique », il me répond :

« Je n’ai rien de méchant. C’est les hommes qui pensent nul. »

Bon, philosophez après ça. Il explique qu’il en écoute très peu, de la musique. Il sort le mot user : « Je préfère en user. » Et tout d’un coup une étrange déclinaison de noms, moi je mémorise et je recopie à mesure : « Varèse Dutilleux Bach Zappa Miles Armstrong Bordel total. Des phares, inévitables. »

Il complète : « La musique je préfère la voir. Je vais au concert. Ou je regarde des DVD. J’en ai 1900 chez moi. Ce matin, Bird et Gillespie : juste le regard de Bird à Gillespie, et t’as compris. »

Voyant de musique : encore Charleville ?

On parle de l’école, du collège. « L’impression qu’on me mentait. Toujours comme si je n’étais pas capable. » Il a redoublé deux fois le collège : « Volontairement, pas envie. » Souvenir d’avoir vu Nacht une Nebel au cinéma : « Je suis parti en pleurant devant tout le monde. » Il a traîné jusqu’au bac, il jouait, ses profs laissaient faire : « Ils ne m’ont jamais interdit, ils m’ont juste dit : - Lève la tête si tu traverses. » Je ne sais pas si c’est un axiome de Charleville-Mézières.

Je compte que ce type, qui a vingt ans de moins que moi, a vingt-cinq ans de trompette dans la bouche et les doigts. Encore il ne fait plus de trompette : « Jamais parfaitement juste. Le cornet c’est plus précis, presque du cor. »

On parle d’écriture. « J’entends. » Quand il parle d’entendre, c’est mental, il descend et il note. « En plein dans la nuit, ou là ce matin. » Et quand il s’agit de jouer, c’est encore voir qui revient, et le mot générosité qui débarque depuis les yeux gris clair à cet instant presque fixes : « Un des sens doit prendre le pas sur les autres. On joue avec les yeux. Quand tu joues, il y a un acouphène qui se crée, trop d’informations, trop de générosité, tu regardes pour l’oublier. La musique, la regarder, c’est analytique. » Il parle de celui qui avait pris le relais, parce que ça y est, il avait quitté Charleville-Mézières, il était à Nancy, et son prof était voisin de palier, il n’avait qu’à traverser d’une porte à l’autre pour que piano et cornet se mêlent : « Il m’a appris à regarder, bien regarder. »

On a parlé de ce qu’il jouait à ce moment-là. De pourquoi il refuse le mot jazzman (« Free ça m’emmerde, des gens qui ne savent que dire non, ça m’emmerde »), et pourtant là ce qu’il me mime c’est comment ils ont fêté en duo le soixante-dixième anniversaire de Michel Portal : « Il s’accrochait, il faisait toutes les notes, du gros son je t’assure... » Mais de ce qu’il jouait à Nancy, de ses dix-huit à ses vingt-cinq ans : « Punkiser un peu tout ça, rager le machin. »

On a parlé de la scène. « Tu chutes, tout le monde chute avec toi. Alors si ça ne va pas, donne à ton voisin. Tu es ensemble sur une phrase, en relation avec un comportement, et tout le monde part dans son coin. C’est beaucoup plus animal. On élabore, on cherche, on tisse, mais d’abord on se fait confiance. Cette espèce de lâcher prise. »

On a parlé de l’accident de voiture, de la marche le long de la route dans la nuit noire et puis des mois sous corset : « Je ne pouvais plus jouer. » Ce soir ils ont trois heures de route, c’est qu’ils y vont, à Charleville-Mézières, pour jouer.

« Jouer, c’est des réflexes de survie, que la musique elle soit toujours. »

Je l’ai raccompagné à sa voiture. Il devait passer au studio de répétition prendre un instrument qu’un gars avait laissé tomber la veille, et le porter à réparer. Puis passer chez lui prendre sa valise et des fringues, et ils avaient rendez-vous à cinq heures Croix-de-Chavaux pour les trois heures d’autoroute, il reviendrait trois jours plus tard : j’ai failli partir avec lui. J’aurais téléphoné, le soir, que j’étais venu faire des photos sur la tombe de Rimbaud. C’est important, aussi, d’y passer régulièrement.

Sans doute que c’est pour ça que je voulais l’amener chez mon Portugais, Médéric : savoir comment c’est. Reste, juste, qu’il y a plus d’énigme encore au bout. Je ne sais pas pourquoi on a fini sur Varèse : « Bien au-dessus de la dimension humaine. »


- photo : collectif Slang en flou (ça va toujours trop vite avec Médo)
- un entretien avec Médéric Collignon jazz punk
- article sur Médo dans les Inrocks
- disque du collectif slang
- Médo en concert : voir site Art pas net, en particulier ici

- notre rencontre le 16 mars 2006 pour Banlieues Bleues. Texte préalablement publié dans Tumulte

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 1er avril 2006 et dernière modification le 24 février 2010
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