Rock’n Roll Animal (un commentaire sur Lou Reed)

toujours reprendre le chemin du Velvet Underground


note du 27/10/2013
Décès de Lou Reed ce jour, la nouvelle qui nous rejoint lors d’une visite à l’Art Institute de Chicago. Découvrir combien sa voix et sa diction créaient en nous de rémanence.

 

note initiale, avril 2013
Ce texte a initialement été publié dans Vogue, décembre 2011. Les textes de Lou Reed sont traduits aux éditions du Seuil.

 

rock’n roll animal : Lou Reed


La rock-star est morte, le jour d’avant. Une mort triste, vingt-sept ans, retrouvée par terre, et c’est fini de sa voix et sa façon de la lancer. On le savait, qu’elle brûlait la vie par tous les bouts et elle avec. Dans les dernières semaines, une vidéo la montrait titubant sur la scène, vaguement hagarde et se moquant de son public, incapable de se souvenir de ses propres paroles. Et ce soir, le mince monsieur à lunettes, devant son propre public, décroche le micro du pied et vient lentement sur le bord de la scène. À peine s’il chante, il parle, plutôt. Il ne triche pas avec son âge. Il a les cheveux courts et sages, un blouson tranquille. Il prend son temps, laisse du silence. Celle qui joue du violon, à l’arrière, c’est son épouse. Qu’est-ce qui ferait, à Lyon ce mois de juillet 2011, une rock-star de Lou Reed rendant hommage à Amy Winehouse ? Et si les gens applaudissent tant, à qui va l’hommage, à la disparue ou au vivant ? Et ce qu’on honore, n’est-ce pas l’idée même du mythe, l’idée que les héros du rock sont faits pour se brûler et mourir, et non pas pour survivre ? Que c’est cela pourtant qu’incarne celui qui partout a voulu se brûler, aurait pu mourir comme Nico et Amy, et pourtant est là devant vous, sans maquillage sur les rides, sans effet de manches ni de jambes, et même la voix de son âge.

Depuis vingt ans qu’il le promène, c’est presque un quatuor de musique classique. Une rythmique basse et batterie, un gars devant qui traite la guitare en violon savant, et lui, qui occupe le centre, tient la rythmique et chante. Si le rock-star invente son propre théâtre, ici tout est au minimum. Dans la tête les mots cinglent, lanières de voix décortiquée sans timbre tout aussi soliste que la guitare mais la silhouette mince devant vous l’énergie que donnent vingt ans de tai chi, derrière les lunettes fines. Et les mots sont ceux de New York, la ville et sa mythologie, le New York glauque, mobile et secret, ou les 8000 paumés qui vivent dans les galeries désertes de métro sous la ville. Le rock nous a infusé le venin des mégalopoles, mais Lou Reed a inventé le premier d’être chanteur d’une ville.

Et pourtant, ô Velvet de velours, qu’elle surgit de loin, dans nos têtes, l’image en grand poster de Lou Reed rock-star, les yeux maquillés et la bouche comme une invite, il est un soleil blanc sur le fond ébloui du monde. Une tête de mort vous pourriez pareil la grimer en clown aux lèvres rouges et le reste peint au charbon sur du plâtre : Lou Reed en rock-star c’est une tête de mort qu’on a repeinte et qui fait hurler une guitare. On mime sur scène le shoot d’héroïne : vous dire de tout là-bas qu’ils ont conquis, eux, un territoire où vous n’irez jamais. Marcher sur le côté sauvage, quand dans ces années on les voyait sur le trottoir, finir, ceux qui avaient cru aux seringues.

Il a longtemps voulu éliminer les traces de sa biographie. Se refusait à parler de Brooklyn, où il est né, comme de Long Island, où il a grandi. Comme il préférait éviter de parler de sa famille. Pas d’enfance pour conte de fée de comment on se fabrique soi-même : c’est Bruce Springsteen ou Dylan qui se forgent leur histoire en rongeant ce qui les embête avec les dents. Le père de Lou Reed gère la fortune des autres, a largement de quoi fournir à la sienne. Ce n’est pas très rock’n roll, mais ce n’est pas un crime. Le fils aura des cours de piano, puis c’est la révélation : « La première fois que j’ai vu une guitare, j’ai su que c’était pour moi. » Très vite en achètera une d’excellence, et c’est un des fils rouges qui permettront de tout traverser : « Les amplis, les tubes, les guitares de telle et telle année, je peux en parler des heures ».

Il y a le bloc noir de l’adolescence. Une époque et une classe sociale où l’homosexualité est considérée comme maladie. Lewis Allan dit Lou a dix-sept ans, il subira pendant près de deux ans un traitement par électro-chocs, censé vaincre ce qui est considéré comme déviation. Restera la haine radicale (même s’ils se réconcilieront après la rupture du Velvet) avec la famille, restera la posture introvertie. Préférer la solitude, la méditation. Lou Reed ne s’est jamais épanché sur cette traversée. Sauf qu’il a préféré rompre et partir.

Période rock, joué avec des lunettes noires. Puis la rencontre d’un étudiant, le gallois John Cale. Le groupe va s’appeler The Primitives. Les Anglais avaient tout inventé, et la côte Ouest se lance à l’assaut, via Jefferson Airplane, les Doors et tous les Zappa du monde. Il faut affirmer qu’on est de New York, qu’on fait autrement. Ils produiront un single, The Ostrich, mais les revendeurs le réexpédient à l’envoyeur, croyant à un défaut de fabrication : les six cordes de la guitare de Lou Reed sont toutes accordées sur la même note, fin de The Primitives. Il vient de paraître un petit livre sur la révolution sexuelle, The Velvet underground. On en adopte le nom, mais la première fois qu’on donne un concert payant, au café Bizarre, le batteur titulaire démissionne, trouvant que c’est une compromission politique. On se souvient de la petite soeur d’un copain, l’allure un peu garçonne : toute l’idée du héros androgyne viendra de cette gamine qui joue de sa batterie debout, sans cymbale, avec des maillets (elle a aussi l’avantage d’avoir une voiture).

Sans Mo Tucker à la batterie, peut-être il n’y aurait pas eu l’étincelle Warhol. Le fils maladif d’ouvriers russes immigrés qui a tenté sa chance à New York dans l’illustration de publicité, a trouvé sa marque, et un énorme succès, trois ans plus tôt en exposant sa boîte de soupe à la tomate Campbell et le visage monochrome démultiplié de Marylin. Il lui faut un groupe pop expérimental assorti à ses films. Il les invite à jouer dans les musées où il les produit. On découvre en même temps les possibilités de la musique répétitive, et le New York branché.

Ainsi vient Nico. La Berlinoise est un peu plus âgée qu’eux, a déjà eu cinq ou six vies, quittant l’école à treize ans, travaillant comme modèle dès ses quinze ans, tourné avec Fellini, rencontré à Londres Brian Jones et enregistré avec Jimmy Page, avant de venir hanter la Factory. On dirait deux parties d’un aimant qui s’attirent : la musique récurrente de John Cale à l’alto, la voix détimbrée de Lou Reed, le martèlement quasi amateur de la grosse caisse renversée de Mo, et ce que Nico glisse d’irréalité définitive – la chambre 546 de l’hôtel Chelsea nous l’habiterons tous, c’est un hymne.

« Jamais eu personne pour écrire un chouette truc sur nous, tous disaient qu’on était obscènes, c’était usant », dira Lou Reed, mais il devra à ces deux-là, Warhol et Nico, ce lien du rock et de l’art contemporain, et que l’art est une histoire, un travail. Sauf qu’on carbure à l’héroïne (it’s my wife, it’s my life), on la noie d’alcool. C’est une hépatite lourde qui débarquera Lou de l’aventure. Pendant deux ans, pendant que le Velvet Underground disparu devient une légende, il tape les factures dans le bureau de son père. La famille est contente, les démons sont vaincus.

Ils reprendront vite le dessus, les démons de Lou Reed. C’est le premier disque solo, puis en 1972 l’appel à David Bowie pour produire Transformer. Alors surgira le saltimbanque au maquillage sur le corps androgyne, l’équivalent américain du Ziggy Sardust inventé par Bowie à son propre usage. Qu’est-ce que cela fait, à vingt-neuf ans d’écrire une chanson de légende, Walk on the wild side – s’en aller par le côté sauvage –, toute remplie des spectres de ceux qui y ont laissé leur peau ? Lou Reed est désormais le nom de scène de cette chanson infinie (« Elle a payé mes factures pendant des années »). Il devient la preuve vivante que la légende morte du Velvet peut se recréer et se prolonger à l’infini. Cela n’empêche pas l’échec de ce théâtre musical informe qu’est Berlin (trop tôt, ou parce que, pour la ville, il lui fallait attendre New York ?) et qu’en compensation le succès d’un disque live, Rock’n Roll Animal, lui fournisse ce modèle d’alternance pour les années à venir : Lou Reed est un poète de scène, et les disques rauques et tout simples issus de la scène sa meilleure biographie. La rencontre d’une première épouse, Bettye, divorce noyé dans la drogue (« je me drogue comme on se masturbe »), et sa tentative de suicide à elle, se tranchant les veines avec une lame de rasoir dans une loge de hasard, en pleine tournée. Ce sera pourtant la renaissance avec Coney Island Baby, même si la drogue et l’alcool noient encore tout. Puis retour underground en partageant la vie d’un travesti, Rachel, mi indien mi mexicain, qui devient son mentor absolu. Avec l’échec de Metal Machine Music, qui n’aurait pas cru alors à une fin définitive de Lou Reed ? Il faudra la rencontre de Sylvia, une strip-teaseuse de vingt-deux ans, comme de n’en jamais finir avec la nuit toujours renouvelée de New-York. Sylvia deviendra son manager, et le conduira à cette renaissance – via les Alcooliques anonymes et le sevrage, mais c’est la condition.

Le disque de cette reconquête, c’est Blue Mask, le premier en formation réduite, avec le guitariste Albert Quine, et les mots tout nus sur le devant de la scène. « Le temps qu’on met pour jouer parfaitement un simple accord de ré », dit-il. Quand Lou Reed avait fui sa famille et les électro-chocs, il avait commencé une année de philosophie, mais ce qui restera pour lui la révélation, c’est son prof d’écriture créative, creative writing, Delmore Schwartz. Jamais Lou ne cessera d’écrire : « tout au long de ma vie d’écriture », dit-il en préface à Traverser le feu, le recueil bilingue de ses poèmes aux éditions du Seuil (2008, un monument).

« Qu’est-ce que fait un musicien ? Il joue. » C’est le dernier Lou Reed, celui d’aujourd’hui. Une relation stabilisée de longue date avec une autre musicienne d’envergure, Laurie Anderson – et toujours Manhattan pour ancrage. L’exploration de la photographie avec la même passion technique concernant ses appareils que celle qu’il accorde aux guitares.

Dans tant d’abîmes surplombés, explorés, Lou Reed fut rock-star comme Amy Winehouse titubante. À quel moment tape-t-on du pied sur le fond de carrelage des profondeurs qui vous noient, ce carrelage comme celui des salles de l’hôpital, des cellules de désintoxication, mais qui, à terme, engendre la transfiguration : que New York ou le rugissant Ecstasy soient la musique définitive d’une ville, et Lou Reed sa voix.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 12 avril 2013 et dernière modification le 27 octobre 2013
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