anciens rêves de vol

de la perception du vol dans les rêves, et des couloirs qu’on y retrouve


Flottant, dérivant, sans angoisse pourtant. Au-dessus du sol, mais pas tant. Lancé dans des couloirs. Et des portes s’ouvraient, des pièces. La lumière, inégale. Si tu te perdais, en levant les bras devant toi, les deux, le mouvement s’arrêtait, tu reculais, tu retrouvais le chemin principal. En fait non, pas un chemin. Il y avait si longtemps. On retrouvait parfois des pièces où déjà venu. On descendait dans des sous-sols : des gens avaient vécu là, c’était décoré, il y avait encore du linge dans les armoires, des photographies sur les étagères, un instrument de musique inutile, si devient inutile un instrument de musique que personne n’anime. Flottant, dérivant longtemps. Les nuits, surtout : si longues, les nuits. Il te suffisait de ces moments du jour, d’un bref sommeil dense, comme assommé – jamais tu n’avais aimé l’activité du jour. Cela s’aiguisait à nouveau dans la nuit, la durée ouverte des nuits. L’ombre t’allégeait. Puis, un moment, tu partais. C’étaient des ondes d’une musique très grave. Elle te portait. Les perceptions trop basses sont réservées au corps : lui, qui t’emportait dans les couloirs. Parfois de larges halls, en général vides. Et si des silhouettes s’occupaient à leurs affaires, ou leur attente, elles étaient bien indifférentes à toi, qui passais. Parfois des accélérations, des ressauts. On aurait dit de brusques courant d’air froid, comme dans les avions. On tombe lourdement au sol, on a peine à se relever. Puis, le corps encore à demi agenouillé, mains posées au sol, le mouvement reprenait, tout cela tu le voyais d’en haut : les fenêtres et qui vivait à l’intérieur, les maisons comme des jouets, les magasins avec ces camelotes rutilantes. Que te restait-il de désir pour le monde ? La nuit s’éventrait. Elle s’allongeait, te tirait indéfiniment. « Les yeux ouverts », te disais-tu, mais en étais-tu tellement sûr : la nuit, peu importe qu’on ait les yeux ouverts ou fermés, pour se déplacer dans les images intérieures. On se concentre sur la poussée, sur le vol, la direction. C’est un exercice que tu avais aimé pratiquer, ralentir l’image, la fixer, te tourner sur la gauche (l’effort que ça demande, se tourner à la perpendiculaire dans le rêve), puis examiner ce nouveau décor, qui ne t’aurait pas été accessible sinon. La poussée reprenait, t’embarquait de profil, ou tout de travers, n’importe : comme tu étais. « Les yeux ouverts, peu d’importance au fond », tu te disais. Les pensées étaient lentes. Elles étaient des couleurs ou des nappes, elles étaient cette musique grave, avec ces inflexions métalliques qui traversaient. Les pensées ne se fixaient pas en mots. Il y aurait eu des mots, tu te serais relevé. Combien de fois, relevé dans le noir, descendu pour un peu d’eau, et la lampe rallumée, les calepins numériques ouverts : ce sont des architectures, des scintillements, des rêves. Sur ta chaise, tu les avais pour de vrai, les yeux ouverts. La musique était maintenant dans la tête. Tu avais tant rêvé, et l’imaginais possible encore, de les écrire elles, les musiques, les nappes, les graves, les inflexions de métal, les scintillements intermittents, et ces coups sourds où tout tremble, plutôt que s’acharner au maigre (les mots, maintenant, voilà comme tu en parlais : ta part du maigre). À tel moment de la dérive, toutes les nuits, mais sans que le lieu de la rencontre soit prévisible, il y avait ce personnage, que tu reconnaissais. Parfois assis à même le sol, parfois debout appuyé contre la paroi grise, d’autres fois simplement qui passait, et te tournant le dos. Il fallait beaucoup de silence, il fallait beaucoup de nuit. Mais alors cela devenait possible : lentement, il te regardait, et toi, tu soutenais son regard. Pas longtemps. Les furies intérieures revenaient. C’était un hurlement : du moins le percevais-tu comme. Une terreur, un déchirement. La terreur nue n’a pas voix. Les vents mauvais t’avaient déjà emporté loin. Les couloirs étaient froids, stériles. Tu savais que cette fois c’en était fini de l’insomnie : non pas que réglée en dormant. Mais réglée parce que plus dormir, plus jamais. En tout cas, plus avant le jour : l’éternel recommencement du jour, dans la ville sans lumière.

 

 

 

 

 

écrit sur Bill Laswell / Invisible Design II / Fractal - merci BC pour la suggestion de titre !

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1ère mise en ligne 7 décembre 2009 et dernière modification le 8 avril 2013
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