Boston, le temps tué en boucle

chasse à l’homme au pays de Lovecraft


Ça se passait juste quand je suis arrivé à l’ordi hier vers 5h30, une alerte twitter qui passe, et parce que je me souvenais comment, il y a exactement 3 ans, en avril 2010, on essayait de s’orienter pour quitter Boston vers Providence, je me retrouve assister en direct à la mort de ce type, responsable lui-même d’une tuerie méprisable, et en direct aussi la surprise du journaliste preneur d’image, coincé par hasard sur la scène même de la fusillade.

Alors, comme c’est une journée à la maison, avec le Proust sur l’établi (qui n’avancera pas beaucoup), je laisserai en boucle cette chaîne d’info continue dans une petite vignette sur un coin d’écran. Pendant plusieurs heures, ce sont les 2 moments forts du matin dans une récurrence jusqu’à saturation – celui du haut, et la fusillade initiale, éclats bleus dans la nuit, avec un aboiement de chien et un cri d’oiseau qui reviendront tout le jour.

Par contre, le gros plan du type mort par terre disparaîtra très vite – remplacé, pour évoquer la scène, sans doute pas au hasard, par un plan où une Lincoln qui recule efface l’image vue d’un peu loin comme un rideau, d’ailleurs c’est cette image qui me reviendra en rêve. On saura juste avant le lever du jour le nom du type, puis l’âge de l’autre et que c’est son frère, puis que le jeune frère a roulé en voiture sur celui à terre, et la journée avancera alors comme une tragédie classique. La veille, on se disait au revoir avec les 2 groupes d’étudiants que j’ai eus 12 semaines : ils ont le même âge que celui-ci, le fuyard, et d’ailleurs la course-poursuite a commencé au MIT, pas dans le Bronx, dans l’appellation elle aussi en boucle (suspect 2) cette question d’âge n’est pas plus soluble que le visage de la petite victime de 8 ans. Une des figures les plus abjectes de la violence, c’est qu’elle ne se résout pas à ses protagonistes.

L’histoire avance par sauts. Irruption progressive des oncles, images vues de loin d’une femme avec bébé arrêtée à son domicile, tireurs escaladant des toits, puis retour des lieux et des maisons à leur apparence ordinaire (c’est ce qui est si fort chez Lovecraft, le presque voisin), et les voisins donc, avec la figure narrative archétype par laquelle ils décrivent ce type si banal si gentil (le soccer revenant comme preuve), puis un type tatoué dans le cou pour une sombre histoire de voiture prêtée à laquelle il manque un pare-choc et son anglais massacré reviendra aussi en boucle. Tout l’attentat résumé dans un bumper cabossé, il n’a en tête que son bumper.

 

 

La fenêtre d’info dispose d’une fenêtre de sous-titrage, les paroles des journalistes ne sont pas très intéressantes, ils ont l’obligation de ne jamais cesser le remplissage, mais on se prend à scruter le vocabulaire des autres intervenants, la langue aussi est en chasse. And we did what we needed to do : une austérité parfois de tragédie grecque.

De temps en temps, le temps réel se contracte : le mot tense apparaît dans le sous-titrage et on voit des types qui courent, puis rapidement les journalistes sont repoussés, le point sismique de la ville ordinaire disparaît au bout de la rue, n’importe quelle rue. Ainsi, au lever progressif du jour, quand l’appareil de la police se déploie : s’ajoute à la suite limitée des images en boucle celle de policiers suréquipés investissant un jardin, explorant les arbres, les poubelles. Puis évacuant des gens avec bébé pieds nus ou pyjama dans les bras (les autres évacuations on ne montre pas). Ils amènent des chiens.

Les éléments nouveaux surgissent au compte-goutte, mais composent comme une narration fixe, où chaqué élément revient de façon immobile, comme s’il n’y avait pas de chronologie : ainsi la Honda retrouvée du fuyard, avec les petits étiquettes de la police scientifique par terre. Rien qu’une voiture dans l’allée d’un lotissement, la seule bizarrerie étant la porte conducteur restée ouverte.

Épisode qui un instant semble devoir être la conclusion : une maison grise fermée avec 2 garages en façade. Les policiers l’auraient déjà fouillée, mais les hélicoptères se mettent en point fixe au-dessus, ils cernent avec les fusils d’assaut. Puis on oublie. Est-ce qu’à ce moment-là le type est déjà caché sous sa bâche, à quelques centaines de mètres de là ?

Ensuite la scène se déplacera dans un quartier d’habitation. Là, le schéma sera le même : we voluntarily stopped showing : je me souviens du 11 septembre 2011, et d’avoir vu aussi ces images en boucle, en 10 ans le réel a appris à se documenter encore mieux, de plus près, en temps réel, et accepte de se donner la contrainte d’une frontière. Relative : nothing has happened at this moment, se proclame-t-il une fois, comme si toute l’histoire antécédente était gommée.

Du coup, le flux vidéo ne montrera plus, de toute la journée, que des ballets de voiture et les conférences de presse régulières. Je repense à la façon dont Koltès a agencé son Zucco : non, il ne s’agit pas de réel brut, mais, même dans l’accompagnement le plus apparemment brut et contraint, de la projection d’archétypes à la fois ancestraux, the manhunt comme L’île du docteur Moreau dans banlieue résidentielle (parce que l’anglais fait un seul mot en collant hunt et man, là où nous gardons chasse + à + le + homme ? – manhunt c’est comme humanity mis à l’envers), et conditionnés par l’état précis d’une société, confrontation with the devil, vient dire en direct le vice-président américain. Les sites des journaux se sont dotés d’outils live, il y a bien longtemps que je lis en ligne le Boston Globe, notamment pour ses contenus photographiques, on y reprend de la hauteur alors que lorsqu’ici en France Figaro affiche en Une suivez la chasse à l’homme en direct, il suffit de l’article défini – la – pour que ça manque nettement de distance.

 

 

Dans la fin d’après-midi, les plans de policiers armés barrant certaines routes sont occultés au premier plan par les gens qui passent en vélo, sortent promener le chien. Pour la fin, elle était donnée d’avance,c’est juste le timing qui n’était pas prévisible. Les oncles, les 2 criminels, les policiers ont cette casquette pour symbole d’appartenance, le verbe to settle utilisé par l’oncle tchétchène, on l’utilise bien moins qu’il y a un siècle. Les gens évacués, c’est la couche américaine moyenne et prospère : là, la casquette à visière est en régression. Par contre, comme ils ne vont pas au boulot, c’est la tenue de fitness qui domine. Une Amérique qui ne change pas son ordinaire.

Reste l’horreur, l’originelle, celle du lundi précédent. Terriblement absente, hier (mais remarquable et sobre synthèse ce matin dans la vidéo du BostonGlobe).

Reste la question du web : probablement que ces recettes d’explosif bricolé elles sont ici, sur le même média dans lequel je dépose mon texte, et que ça ne l’invalide pas – dans le monde dit réel nous coexistons de la même façon que sur le web. J’ai marché dans ces rues de Boston, et quand je suis là-bas je suis un quidam tout pareil, avec son backpack dans le brassement anonyme qui fait justement du bien, là-bas, pour cette indifférence même.

Des images conventionnelles, archétypes, qui sont celles des milliers d’heures de séries télé américaines délivrées sur toutes les chaînes commerciales asservies, à commencer par les nôtres. Et pourtant, ce matin, une drôle d’expérience : si je propulse le lien de n’importe quelle page Tiers Livre sur mon Facebook, ça inclut en vignette les images incluses. J’ai fait 5 fois l’essai avec celle-ci, depuis une bonne heure : Facebook les analyse et les rejette.

Ce matin le spectacle est fini, comme dans une cachette de gosse – on a longtemps cru, en tout cas depuis une autre histoire (mais écrite à Baltimore et non Boston), L’Homme des foules d’Edgar Poe, que la ville autorisait l’anonymat, induisait la disparition du sujet par ces quartiers tous pareils, maisons toutes pareilles (présence toute la journée des clichés Google Earth) : un temps, il a semblé que 9 000 hommes n’en pourraient retrouver un seul, mais le web autorise que ceux-là s’appuient sur l’ensemble de la communauté, ce qui avait permis d’ailleurs d’identifier les 2 criminels, au matin il apparaît que non, la ville ne peut plus dissimuler l’anonyme.

 

 

Est-ce que j’aurais laissé ça défiler hier toute la journée, petite fenêtre dans un coin d’écran avec le sous-titrage automatique, si je n’étais pas depuis 2 ans à travailler sur comment Lovecraft déplace précisément cette frontière inaugurée par Edgar Poe : là suis dans un bref texte localisé à New York, Cool Air, où tout tient précisément au voisin du dessus, et que la bascule la plus radicale (le Dr. Muńoz est mort depuis 18 ans, et se maintient comme être pensant et agissant via sa science et l’ammoniaque) tient précisément au fait d’avoir pu s’abriter dans la ville même, au dernier étage d’un meublé, alors que la norme s’écrase comme au bulldozer sur l’ensemble de la vie moderne.

Chez Lovecraft, c’est dans le fantastique seulement qu’elle craque. L’horreur, quand elle gagne désormais, c’est en sortant du livre – il n’y a plus besoin de nous.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 20 avril 2013 et dernière modification le 9 janvier 2015
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