Morsure (fiction, 2000)

tenir une histoire avec cité et rien que la vie ordinaire


english version available : The new town (comlete story)

C’était une commande pour fêter l’an 2000 : en France le livre paraîtrait au Seuil, mais on était 10 auteurs, un par pays, et le livre paraîtrait dans tous les 10 pays. Finalement on a dû être que 6 ou 7, mais ça a quand même été traduit loin jusqu’en Australie.

Dès le début, et compte tenu du format, je voulais une histoire dense, qui marche vite, avec un temps précis (on venait d’avoir le premier blocage de raffineries par des chauffeurs routiers), et que ça parte d’images qui étaient pour moi très présentes alors – le sont toujours –, la cité Karl-Marx à Bobigny où on avait vécu un an, les explorations menées depuis lors à Bagnolet ou Nancy, l’expérience encore toute récente au Centre de jeunes détenus de Bordeaux, tous ces récits entendus, histoires qui formeraient une sorte de bruissement en arrière.

Je voulais aussi que l’histoire, et ce bout de ville en surplomb, soit en bord de mer – j’avais fait un stage à La Rochelle, comme ça, dans un collège immergé dans une cité sur la rocade.

Mais que tout ça soit juste un arrière-fond derrière quelques personnages, traités à fresque, ou en gros plan, de tout près, au plus près, avec du vide autour, aussi. Penser seulement à l’histoire, et qu’elle avance.

 

- Morsure, 1
- Celle qui observe d’en haut, 1
- Steve, 1
- Morsure, 2
- Celle qui vit seule et qui a peur, 1
- Celle qui observe d’en haut, 2
- Elvis, 1
- Steve, 2
- Celle qui vit seule et qui a peur, 2
- Celle qui observe d’en haut, 3
- Morsure, 3
- La Gardienne, 1
- Elvis, 2
- Celle qui observe d’en haut, 4
- Celle qui vit seule et qui a peur, 3
- Morsure, 4
- Steve, 3
- Celle qui vit seule et qui a peur, 4
- Morsure, 5

 

Morsure, 1


Pourtant je n’ai jamais eu froid. C’est d’avoir vécu dehors, si longtemps vécu dehors. J’avais quoi, seize ans, et mon surnom c’était déjà Morsure, comme maintenant.

Tout ça aujourd’hui à cause de cette grève des camions, comment ça vous fout toute une ville en l’air.

Autrefois ici il y avait les vieilles rues, là tout en haut, au-dessus de la ville reconstruite.
Ils ont rasé les vieilles rues, pour mettre le bâtiment.

J’ai eu dix-huit ans, et puis vingt ans, maintenant bientôt vingt-trois.

La ville reconstruite ce n’est pas compliqué : il y a la mer, et derrière la mer le port.

Autour s’étendait la ville, qu’aucun de nous n’a connue. Il y a eu la guerre, et la ville a été bombardée, sauf les vieilles rues du haut. Après ils ont reconstruit, avec des rues droites et des bâtiments droits. Et puis, à la place des vieilles rues, ils ont fait ici aussi des bâtiments.

Enfant, j’habitais les vieilles rues. On avait cette maison, c’était vieux, mais grand. Ma mère et mon jeune frère vivaient là, et moi quand à seize ans je suis parti, j’allais dans la ville reconstruite, seulement le dimanche parfois je revenais les voir, ma mère, mon jeune frère. Après, c’est eux, qui disaient que ce n’était plus la peine, qu’ils préféraient ne pas me voir. Ça évitait les questions :

« Tu vis de quoi, tu te débrouilles comment, ces types que tu vois, c’est qui ? »

Les vieilles rues étaient démolies, et à ceux qui y habitaient avant, qui le voulaient, ils ont donné un appartement là, dans le bâtiment. Ça sentait encore le neuf, et en bas il y avait encore les tas de sable des travaux. Maintenant partis où ? Je sais que mon frère aimait le Sud, et ma mère était malade, c’était mieux pour elle, là-bas. Alors je suis revenu vivre là : pas dans l’appartement, mais à côté.

Je me dis que si un jour ils veulent de mes nouvelles, ce sera plus facile pour me trouver. Ils n’ont qu’à me demander : déjà il y a longtemps j’avais ce surnom, Morsure, ils demanderont Morsure. Ils ne sont jamais revenus, n’ont jamais fait demander de mes nouvelles.

Parce qu’ils n’ont plus d’essence, parce qu’il n’y a plus de lumière, qu’il fait froid et que tout s’arrête : à cause de ces camions qui bloquent tout.

Depuis si longtemps je vis dehors.

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Celle qui observe d’en haut, 1


De ma fenêtre on les voit bien : les camions sont encore au rond-point de l’échangeur sud.

Vingt sur la première ligne, et sans doute plus derrière, ceux que je ne vois pas. Dans le brouillard, ils ont fait du feu, ils brûlent des planches, ils brûlent du bois. Cela fait orange, et au-dessus quelque chose de plus noir.

Et sur le pont, là-bas par dessus le fleuve, c’est trop loin mais je sais, on a dit et je le sais, que des camions il y en a encore bien plus, et aussi d’autres au tunnel du nord. Notre ville a trois routes pour y entrer. L’échangeur sud, le pont par dessus le fleuve, et au débouché de la vallée nord par le tunnel. Les camions ont barré les trois routes, la ville est bloquée.

Ce matin il n’y avait plus rien sur la raffinerie. De ma fenêtre, je vois la mer, et devant la mer les cubes gris et les citernes et les tuyaux de la raffinerie. Au-dessus il y a ces trois cheminées, d’où sort une flamme orange, une petite flamme orange, mais qui est là le jour, et la nuit aussi elle est là, et ce matin il n’y avait plus de flamme. Les trains ne sortent plus de la raffinerie, les camions ont bloqué aussi les trains. Dans la ville il s’est mis à faire froid. Dans notre bâtiment aussi, il s’est mis à faire froid, et on est le soir et il fait encore plus froid.

Là-bas, ceux des camions ont fait du feu. Nous, dans les bâtiments on ne saurait pas faire du feu, ni où ni comment.

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Steve, 1


Si les routes sont bloquées, on ne peut pas rouler.

Il me reste de l’essence, tiers du réservoir, je pourrais partir et rouler. Les stations-service ont fermé avant-hier, au troisième jour des camions. Aujourd’hui ils disent que c’est la raffinerie elle-même qui est arrêtée. Plus de chauffage dans les bâtiments, et ils ont dit que peut-être plus de lumière ce soir. Nous, ici, dans la ville reconstruite, on dépend pour tout de la raffinerie.

Des bâtiments d’en haut, on descend sur ce qu’on dit le remblai, ou la promenade. C’est le boulevard qui longe la mer, et l’été ceux qui se baignent. Nous on se baigne rarement, en tout cas pas ici. Au bout du remblai, il y a cette route qui avance vers la mer. Et, quasiment en surplomb des rochers, ce qu’on appelle L’Évasion. C’est un bar comme un autre, mais on ne peut pas y aller autrement qu’en voiture : c’est l’avantage, d’avoir une voiture.

Comme on ne peut pas rouler, j’ai garé la voiture ici juste devant l’escalier, on met la radio. C’est une radio avec des cassettes. Les gars amènent des cassettes, on s’assoit dans la voiture, et moi dans ce cas-là je les laisse s’asseoir côté volant, je me mets à côté et je m’occupe de la radio. En baissant les glaces, on entend fort, grâce aux haut-parleurs supplémentaires, ça permet d’être beaucoup mais il n’y a qu’une voiture et ici on me respecte.

Pourquoi les gens sont si nerveux ce soir ? Ils remontent de la ville en marchant puisque les autobus se sont arrêtés aussi. Ils ont fait leurs courses à pied, on les voit qui ramènent des sacs de plastique blancs gonflés, moi ça me fait rigoler : sous prétexte que le supermarché n’est plus livré, ils stockent chez eux tout ce qu’ils peuvent encore acheter. Du lait, au supermarché, déjà il n’y en a plus, il paraît.

« Qu’est-ce que ça fait, je leur réponds ? S’il n’y a plus de lait, on boira de la bière ! »

Quand on a besoin d’être seul, une voiture c’est bien. On remonte les vitres, on se gare devant le paysage, et on pense.

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Morsure, 2


C’est à moi, c’est chez moi.

Je l’ai trouvé seul, comme on invente le lieu où on aura sa vie. Au début je dormais dans le parking, mais ce n’était pas commode, parce qu’ils ferment le soir à neuf heures et n’ouvrent que le matin à six heures. Alors il fallait arriver tôt, et repartir avant qu’ils fassent la première ronde. Dans le renfoncement, je laissais mon sac de couchage. L’avantage c’est la température. À partir du second sous-sol, c’est une température constante, l’hiver comme l’été.

Et même au mur je l’ai écrit en gros, à la peinture : Morsure, et comme ça tous ceux qui me connaissent savent qu’ici c’est chez moi.

C’est parce que je sortais dès le matin six heures que j’ai repéré l’entrée de service, une porte de fer mais pas visible d’en haut, à cause de la pente. Il y a une rampe, et ils descendent les poubelles par là. Il y a un de ces bras en fer avec un vérin pour la fermeture automatique, mais pas de clé. Il suffit de tirer et ça s’ouvre. Derrière la porte il y a un couloir, et au bout deux salles vides. Une qui descend des bureaux, celle-là est fermée à clé, et l’autre pour les poubelles, mais avec une autre pièce encore, de ciment nu elle aussi. C’est pas ici qu’ils feraient des frais de peinture ou d’enseignes. Il y a les tuyaux de l’eau et du gaz, la répartition des lignes électriques et une transformateur. Ça ronronne, mais pas trop, et ça fait du chaud. Alors c’est ici, depuis, que je dors. Je sors et j’entre à l’heure que je veux. Puis il y a le soupirail. J’appelle ça comme ça mais il n’y a pas de grille, juste une ouverture un peu étroite sous le plafond, qui donne sur leur garage à machines. Il y a la machine jaune qui leur sert à nettoyer les allées, avec le balai dessous et un genre de projecteur de vapeur pour le carrelage. Il y a les machines à petites roulettes caoutchoutées qui servent à porter les palettes de vin ou jus de fruit, de surgelé où tout ce qu’ils ont besoin. Je passe côté des machines par cet intervalle dans le plafond. Là, un rideau à lanières épaisses de caoutchouc, et je suis dans le supermarché. Ce n’est pas gardé. Devant, il y a les rideaux de fer verrouillés et la galerie marchande, c’est la galerie marchande qui est gardée. La première fois j’avais pris même des alcools et fait la fête. La seconde fois j’ai mangé sur place, et planqué les papiers. Après, je me suis dit que c’était une chance. Alors je ne prends que ce qu’il me faut, je ramène tout au transformateur et je mange tranquillement. Le dimanche, un extra. Et personne jamais n’en a rien su.

C’est chez moi, et je me méfie, personne d’autre ne doit savoir.

« Où tu dors, Morsure ? demandent les collègues.
—  Par là-bas, sous le supermarché », je réponds, vaguement. 

S’ils m’accompagnent, je vais au parking, j’y ai laissé un vieux sac de couchage. Juste pour dire : ici aussi, c’est chez moi. Comme ça, la vraie adresse, je ne la montre pas.

Une adresse comme celle du transformateur, ça ne se donne pas, à personne.

C’est mon territoire, mon domaine. Et, si quelqu’un s’avisait de vouloir le partager, il trouverait Morsure sur sa route.

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Celle qui vit seule et qui a peur, 1


J’ai emménagé il y a deux ans, je devrais m’être habituée.

Au début évidemment je ne me doutais de rien. Comment j’aurais pu me douter ? J’étais arrivée là avec ma fille et mon mari. On avait mis nos meubles, on avait refait les papiers peints. Pour le travail de mon mari, ce n’était pas si loin avec la voiture puisqu’il travaille à la raffinerie, et pour le lycée de ma fille il y avait l’autobus direct. Dans la ville reconstruite, on a deux lycées, qu’on dit lycée Nord et lycée Sud. Le lycée Sud plus pour le technique des garçons, le lycée Nord plus pour les métiers des filles avec même, juste à côté, une école d’infirmières, et c’est ce que voulait faire ma fille.

On me l’a dit à la galerie marchande, devant le supermarché. Quand les gens commencent à se connaître, forcément ils se parlent. Vous êtes nouvelle dans le quartier ? vous habitez où ? Ce genre de choses. Mais pas plus, parce qu’en cité on est discret. C’était à la boulangerie et, dans les boulangeries, ils sont toujours curieux. J’ai montré notre escalier, l’avant dernier sur la gauche.

Là où les jeunes ils se mettent avec leur voiture, près du banc ? C’est ce que d’abord elle voulait savoir : si les jeunes ils ne nous dérangeaient pas. Ils sont polis, j’ai dit. S’ils font un peu de bruit, c’est de leur âge. La boulangère a dit que tout le monde n’était pas du même avis, surtout l’été avec les fenêtres ouvertes. Pour l’instant, on était au mois de février, puisque c’était juste il y a un an précisément. J’ai répondu que, quand ce serait l’été, on verrait. La boulangère a dit :

« C’est vrai qu’il y a un beau panorama, on voit toute la ville, et même la mer. »

Un beau paysage, oui, et c’est ça qui nous avait fait choisir de venir là. D’une part le prix, parce que ce n’était pas si cher, et, d’autre part, de la cuisine on voyait le soleil tomber sur la mer, entre nous et la mer toute la ville reconstruite, avec les rues droites et les bâtiments jaunes.

Le pain forcément on en achète tous les jours, et quand je descendais, sur les neuf heures et demie, l’heure de pointe du matin est passée, la boulangère a plus le temps.

« Vous n’êtes pas au troisième étage au moins ? »

Si, j’étais au troisième étage (il y en a six, donc avec ascenseur).

« Vous ne savez donc pas ? »

Je ne savais pas quoi ?

« Bah, vous l’apprendrez. Si vous y êtes bien. Après tout, c’est resté assez longtemps vide. »

Elle ne voulait pas en dire plus, je n’ai pas insisté. Je me disais : il y a le gardien, il y a le facteur, je saurai bien.

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Celle qui observe d’en haut, 2


C’est le soir, là-bas le soleil déjà est tombé. Il n’y a plus rien par delà les rochers noirs de la jetée. Rien que l’étendue gris sombre et plombée. Dans le ciel gris aussi, uniformément, une trouée horizontale mauve, avec un rebord pourpre.

La ville arrêtée et les rues vides, sans voitures, un silence auquel on n’est pas habitué, qui fait qu’on entend à des kilomètres le défilement rapide d’une sirène de police. Le ciel fait son spectacle, et moi j’aime à ce moment-là, chaque soir, simplement regarder.
Tout avant que le soleil tombe, les oiseaux sont fous, les oiseaux des villes, qui vivent dans les arbres maigres du square ou là, au long de l’avenue, comme les oiseaux de mer, les oiseaux blancs qui au temps de pluie lancent ces cris de détresse parmi les rues marchandes, et qui, par grand vent, viennent jusqu’ici dans nos poubelles. Et quand le ciel s’abîme dans la nuit, les oiseaux se taisent.

Ce matin il y a eu l’accident, à l’échangeur sud. Il paraît que les camions laissaient passer en file étroite quelques voitures, et une camionnette dont la passage avait été refusé a forcé le passage. Un camionneur, ils ont dit à la radio, puis à la télévision, a été renversé, il est à l’hôpital. La camionnette, ils l’ont mise sur le toit puis ils y ont mis le feu. Le chauffeur, c’est la police qui a dû le tirer d’affaire.

Moi j’étais à mon balcon, je voyais les éclats bleus des gyrophares, j’entendais des sirènes, et de l’autre fenêtre, celle de la chambre, derrière la vitre, par delà les bâtiments des usines, il y avait cette colonne jaune doublée de fumée noire, et puis comme la fumée noire s’était amassée dans le ciel au-dessus de l’échangeur sud.

Une heure après, le chauffage et l’électricité de la ville s’arrêteraient.

Maintenant il fait froid. Les fenêtres des appartements sont noires. Rien qui par derrière éclaire comme aux autres jours les rideaux des cuisines (toutes les cuisines ont des rideaux). Il y en a qui déjà ont allumé des bougies, maintenant avec le soir on les voit.

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Elvis, 1


On porte le bruit à l’intérieur de soi, et quand le bruit s’arrête on ne sait plus où on est à l’intérieur de soi. Des portes se sont ouvertes, qu’on ne sait plus refermer. On n’a plus de cloisons intérieures, on est perdu.

Quelquefois je vais chez mes parents. Ce soir il y a mon père, alors je n’irai pas. Eux ils sont au quatrième, et moi j’ai toujours ma clé.

Seule ma mère sait.

Mon père m’a fichu dehors, il y a déjà huit mois. Une fois je l’ai revu, c’était à l’arrêt de bus. Il m’a regardé, sans parler. Alors je n’ai pas parlé non plus. Il n’est pas temps.

Ma mère dit :

« Il attend que tu dises pardon. »

Et moi j’ai répondu à ma mère :

« Pardon, c’est à lui de le dire en premier. »

Alors moi aussi j’attends et, de toute façon, il sait comment me trouver.

Parce que souvent on est au banc de ciment, au bout de l’allée qui va au square avec les jeux pour les enfants, il y a la voiture de celui qu’on appelle Steve, c’est le surnom qu’il a depuis tout petit, et sa musique. Je n’y vais pas tout le temps, mais on se dit bonjour et quelquefois je m’arrête. Steve sait où j’habite (c’est lui, Steve, qui le premier m’a donné le nom par lequel ici tout le monde me connaît : Elvis). Et même, dans son coffre de voiture, j’ai un sac avec des affaires, il m’a dit : Je te les garde.

Si mon père veut me parler, il parle à Steve, et Steve vient me le dire. Ma mère le sait et c’est pour ça que j’ai répondu : S’il veut me parler, il sait où me trouver. Mais mon père n’a pas décidé encore de me parler.

Ce soir il fait froid. Je suis passé voir Steve. Il était dans sa voiture, mais il avait fermé les vitres. Quand Steve a fermé ses vitres, ce n’est pas la peine d’essayer de lui parler. Sa voiture, après tout, c’est chez lui, et s’il a ses deux gosses au cinquième, il peut de temps en temps aller respirer.

Alors je suis remonté, mais la lumière non plus ne marchait pas. Il y a une ampoule de service, et sur l’ampoule j’ai vissé une multi-prise pour brancher ma radio. Simplement, il n’y avait pas non plus le moteur. C’est le bruit du moteur qui manque, et je ne pouvais pas m’habituer. Je me suis assis dans l’escalier, tout en haut, sur ma marche.

Je dis « ma » marche, parce que personne ne monte ici sans raison précise. L’escalier avec le carrelage s’arrête au sixième étage, celui d’au-dessus de chez Steve. Ensuite c’est juste du ciment. Il y a la lucarne, pour les gars qui doivent aller sur le toit, à cause des fuites ou des antennes, et il y a le moteur de l’ascenseur.

On ne pourrait pas marcher debout, il n’y a pas la place. On ne peut pas tendre les bras, non plus, mais on n’a pas besoin de tendre tout le temps les bras.

Le lendemain du jour où mon père m’a fichu dehors, j’ai attendu que ma mère soit sortie. Je suis descendu au quatrième, j’ai pris un matelas, ma radio et trois bricoles (mes photos, et puis les médailles de sport, et c’est tout ça que j’ai mis dans le sac, dans le coffre de la voiture de Steve). Le matelas et la radio, je les ai là, et ça suffit.

Le matin, quand ma mère s’en va au supermarché et à la boulangerie, je reconnais bien que l’ascenseur part du quatrième. Je descends, je mange un peu, et ma mère toujours laisse du café. Je laisse mes affaires sales, et quand je veux prendre une douche je prends une douche. Quelquefois elle laisse un billet de cinquante francs, sur la table. L’après-midi, s’il fait beau, je suis au square, sur le banc. Elle s’assoit à côté de moi, et comme moi elle regarde là-bas la ville et ses rues droites de ville reconstruite. Ma mère est née quand la ville était encore une vieille ville avec ses quartiers et ses rues courbes, et qu’ici il n’y avait rien, que des champs et la lande.

Elle regarde devant elle, tout droit. Moi je me tourne et je la regarde. Elle, non. Elle regarde droit devant, et sa première phrase toujours est sur la mer : comment elle est, la mer, aujourd’hui. Peut-être que si elle ne me regarde pas, elle ne croit pas enfreindre ce qu’a dit mon père. « Et je t’interdis de lui parler », il lui a dit, devant moi, quand je partais. C’est la dernière chose que j’ai entendue de mon père.

« Ton gourbi », dit ma mère.

Je sais qu’une fois elle est montée voir, un après-midi où j’étais dans la voiture de Steve. Ce n’est pas inconfortable, si on n’a pas besoin de se mettre debout. Et par le vasistas, je vois aussi un peu de ciel. J’entends le moteur, le déclic d’abord du relais, la remontée des câbles, le frein et puis le relais d’ouverture des portes, le déclic pneumatique des portes, plus ou moins affaibli selon l’étage. Alors je sais à quel étage est l’ascenseur, et si on y monte on en descend, et donc je sais qui à ce moment emprunte l’escalier.

Et ce soir la machine est froide comme l’escalier est froid, et tout silencieux.

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Steve, 2


Parce que la vie va tellement vite.

On a dix-huit ans, on a dix-neuf ans, on sort et on fait la fête, on est amoureux. Je ne regrette pas, en tout cas de tout ça, des fêtes et de ce qui les suivait (j’avais une première voiture, pas comme celle-ci maintenant, mais ensuite ces heures dans la nuit, serrés, et différer encore d’un moment de se séparer, qu’elle remonte chez ses parents où elle habitait encore), de tout ça je ne regrette rien.

C’était sérieux, et pour elle et pour moi et pour les deux ensemble.

Pourtant, on se dit : c’est allé tellement vite.

Il y a qu’on n’est plus deux mais le tout petit paquet en langes blancs qu »on tient dans les bras, qu’elle suit avec un sac, on sort de la maternité et désormais il ne s’agit plus de fêtes ni de sortir (encore, on mettait l’enfant pour un soir chez ses parents, on sortait quand même).

Puisque de toute façon je travaillais, puisque de toute façon je continue toujours de travailler, que j’ai des chantiers de construction métallique par intérim et qu’entre les chantiers il y a forcément des allocations qui tombent, on se débrouille comme un autre. On a changé de voiture et au deuxième enfant on a eu l’appartement ici, loin au-dessus de la ville. C’était la certitude d’un bon air, nous disaient ses parents, et puis voir la mer de tout en haut, du sixième étage, elle, elle dit qu’elle ne s’en lasse pas, qu’il n’y a jamais deux soirs pareils. Elle aime bien observer et regarder. Moi, je préfère ma voiture et penser : « Steve, lui et sa voiture », disent mes copains.

Penser à tout ce qui est allé si vite : on a quoi, vingt-deux ans, et cette charge de vie qui parfois paraît plus lourde que soi.

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Celle qui vit seule et qui a peur, 2


Alors je n’ai pas demandé au gardien, mais à sa femme qui est gardienne.
Ils habitent au bout de l’autre bâtiment. Lui, il s’occupe des poubelles et des allées, du nettoyage de dehors. Elle, des escaliers et des entrées. L’après-midi elle est chez elle. Il paraît qu’elle tire les cartes, moyennant l’argent qu’on veut bien lui donner, et qu’elle dit leur avenir à ceux qui veulent y croire.

Je ne lui ai pas demandé de me tirer les cartes.

Elle nettoyait en bas, notre entrée, les boîtes à lettres, avec son chariot monté sur roulettes qui lui sert à promener, selon l’escalier où elle est, ses produits et ses balais (elle fait les vitres aussi, mais moins souvent).

« Parlez-moi donc des gens qui étaient au troisième avant moi.
—  Oh, c’est resté inoccupé longtemps. »

Elle ne voulait pas parler, et moi je n’aime pas qu’on me cache des choses. J’ai demandé au facteur.

« C’est resté longtemps vide, avant que j’arrive ?
—  Quelques semaines, deux mois, comme ça. Vous savez, ici, les gens passent, ils arrivent puis repartent. Ceux d’avant vous, si on ne les a pas trop connus, c’est qu’ils sont restés quoi, quatre mois à peine. Parlez-moi des gens d’avant, eux ils étaient là depuis la construction, comme moi-même. »

Alors j’ai pu redemander à la gardienne, le lundi suivant, tandis qu’elle serpillait l’entrée.
« Les gens d’avant moi, ils sont restés quatre mois à peine, ils ne se sentaient pas bien ?
—  Les gens, les gens… Une dame seule. Enfin, qu’on croyait seule. »

Au troisième, ce ne sont pas des appartements symétriques, celui de droite c’est pour une famille de trois enfants (mais je ne les connais pas, juste on se dit bonjour), celui d’en face c’est plutôt pour des gens seuls, juste un séjour et une chambre. Avant moi, c’était une dame seule aussi. J’en ai reparlé à la boulangère :

« Alors vous savez, vous avez appris m’a répondu la boulangère ? »

Mais comme je ne savais pas, qu’elle me dise ça ne m’avançait pas plus.

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Celle qui observe d’en haut, 3


Maintenant les enfants jouent.

La cuisine est faite, ils ont mangé, j’ai nettoyé. Leur père était là, et puis il a dit :

« Je sors. »

C’est toujours ce qu’il dit : « Je sors. »

S’il ne comprend pas que ça pourrait être bien, qu’à ce moment-là il soit là, quand ils se mettent en pyjama, qu’on les couche. Quand il remontera, chez eux ce sera éteint.

Quelquefois, il entre dans leur chambre, quelquefois même pas. Lui aussi vient dormir, moi je ne dors pas. Dans le noir, je me suis tournée contre le mur, de l’autre côté.

Quelquefois, avant, je lui demandais :

« Mais où es-tu allé, avec qui es-tu allé ? »

Pour sa réponse invariable :

« J’étais à la voiture, des copains sont venus. »

Maintenant je ne demande plus.

Et du balcon je l’ai vue, la voiture, garée à son endroit habituel, et derrière la vitre la forme sombre d’une silhouette. Il dit que cela lui fait du bien. Une fois je lui ai demandé :

« À quoi ça sert, d’être ensemble ? »

Une autre fois, je lui ai dit aussi :

« Mais si tu es comme ça à vingt-cinq ans, à trente, à quarante qu’est-ce que ce sera ? »

Et ce qu’il m’a répondu :

« Il ne faut pas me forcer. »

Je ne le force pas. Je suis là, je fais. Il y a les lever, puis les mettre à l’école, ensuite rejoindre mon travail. Quand, lui, il a un chantier, c’est vrai que c’est plus d’argent, mais des chantiers il n’y en a pas tout le temps. Quelquefois il part deux mois, si c’est pour monter une usine, la charpente d’un entrepôt ou d’un gros immeuble. Il revient le vendredi soir, et repart voir ses copains. Le dimanche on est ensemble. Il repart le lundi très tôt, sa voiture déjà prête la veille, nettoyée à l’aspirateur comme si elle était sale.
Il y a le magasin où je travaille : notre ville n’a pas d’aéroport, alors pour prendre l’avion il y a notre agence. Je fais des billets d’avion, pour ceux qui vont loin. Les enfants, le soir, après l’école, restent à la garderie, et puis je les reprends. J’ai mon mercredi après-midi.
Lui il dit :

« C’est allé trop vite. »

Est-ce que ce n’est pas à nous, d’aller aussi vite ? Quelquefois je lui dis :

« Qu’attends-tu de moi, si tu préfères partir ? »

Il ne comprend pas. Ou comprend mais.

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Morsure, 3


Il y a ce qu’on fait dans une journée.

La recette, c’est de faire beaucoup. Si on fait trop peu, on tombe.

Ceux qui tombent, ils ne restent plus longtemps dans le circuit. Il faut être dur, pour tenir. Se grandir dedans, être raide.

Le nom aussi, ça sert : Morsure, on ne vous embête pas, quand même vous avez à peine passé vos vingt ans.

J’ai essayé les autres systèmes. Il y a le système appartement : vous avez un appartement, mais rien que pour le payer, quarante heures par semaine dehors. On n’est chez soi que le dimanche, et le dimanche c’est pas pour rester à la maison. Puis pas pour moi, les jours qui se ressemblent. Et n’importe, il aurait fallu un travail.

On cherche. On trouve des trucs, on rencontre des gens. Eux, ils seraient prêts, sur votre bonne tête. Puis il y a les questions :

« Et l’an dernier, à même époque, vous faisiez quoi ? Et de votre été, vous avez fait quoi ? Et de travail, où ? comment, quoi, quand ? et combien de temps ? et pourquoi parti, et pourquoi quoi ? »

Ils ne disent pas non. Ils disent une bêtise, comme :

« On vous recontactera. »

Au début, ça avait bien embrayé. Ils demandaient toujours, l’été pour servir dans les bars, aider aux campings, puisqu’on est près de la mer. Mais maintenant, les gens, leurs vacances ils les prennent plus loin. L’été, plus personne. Voitures qui passent, aux immatriculations d’autres pays, chargées sur le toit ou tirant remorque. Ils roulent lentement, ralentissent le long de la plage, passent plus lentement devant les hôtels. Quelquefois, le midi, se garent et mangent là, en face de la mer, regardant la lente arrivée d’un cargo ou d’un pétrolier attaché à son remorqueur, tandis qu’un autre attend plus au large. De tourisme, pas plus.

Nous, du dehors, on connaît tout ça, on remarque. On a le regard plus aigu, quand on vit dehors.

D’habiter le supermarché, j’ai ma place. À l’endroit où les voitures ralentissent, et amener tout près de leur figure ma petite pancarte. En changer souvent, leur donner de la variété. Des fois, ma pancarte, c’est juste : Bonjour, encore moi ! Et le lendemain : Bonjour, toujours moi ! Puis le surlendemain : Seulement pour vous dire bonjour.
Ou bien, le coup de plusieurs pancartes (un de Montpellier, qui m’a appris ce coup-là). Première : Bonjour, dix francs s’il vous plaît. Ça les choque un peu, alors aussitôt deuxième pancarte, cachée sous la première : Bonjour, cinq francs s’il vous plaît. En général, la vitre reste haute, c’est des vitres électriques avec des boutons, ça leur demande d’appuyer au moins le petit doigt. Si la vitre descend, c’est gagné, l’autre main fouillera le fond des poches. Puis même, dans les voitures, ils ont souvent des pièces qui traînent, il faut avoir confiance. J’ai confiance, je sors ma troisième pancarte : Bonjour, deux francs s’il vous plaît. Et tout de suite la pancarte numéro quatre : Un petit franc c’est tout, avec un gros point d’interrogation ? En général c’est là qu’ils craquent et qu’ils baissent la vitre, et à ce moment-là ils donnent un peu plus que la pièce d’un franc, ils seraient vexés d’obéir à mon carton, c’est pour ça que celui-là il faut le sortir vite. Problème : le coup des quatre pancartes, on ne peut pas le faire tous les jours au même endroit.

Quand vient l’hiver, on a plus à faire, et c’est ce qui sauve. Le matin, il y a le petit déjeuner, c’est à l’Armée du Salut, gratuit. Mieux vaut arriver au début, à sept heures.

On peut rester ensuite, on parle un peu. Vers neuf heures il faut partir. Il y a, centre-ville, le passage des Commerces : trois galeries en étoile avec des magasins, c’est moderne, entretenu. L’endroit bien, c’est les portes.

Si on sort sa pancarte, les vigiles arrivent vite :
« Mendicité interdite, ils disent. »

Moi je réponds :

« Ce n’est pas de la mendicité, c’est du partage. »

Mais le vigile, qu’on appelle Albert (je ne sais pas comment il s’appelle et de toute façon, maintenant, même s’ils changent de vigile de temps en temps c’est toujours Albert qu’on l’appelle), il n’aime pas trop qu’on plaisante s’il ne comprend pas complètement la phrase qu’on lui dit.

Les entrées, c’est là qu’il y a les arrivées d’air chaud, par les grilles. Entre les deux portes, entre le grand tapis avec marqué Bienvenue, et les grilles d’air chaud, on peut rester un moment. Quand on reste trop longtemps, Albert nous dit de partir. Alors on change d’entrée.

L’après-midi, je passe à l’Abri. Les gars sont gentils (je dis les gars, mais de gars il n’y a que le veilleur de nuit, sinon c’est plutôt des filles). Il y a la machine à laver pour le linge, et une fois par semaine moi aussi je fais mon linge. Il y a la douche et ça c’est tous les jours. Et puis du café chaud. Il faut repartir à cinq heures. Je vais vers le bout de la rue piétonne, mais pour la manche on est trop nombreux. Certains des copains, d’autres pas. On tape la manche vingt minutes, et puis on laisse la place au copain. Jusqu’à trois ça va. Après, ça ne vaut plus le coup.

Ensuite, on passe à La Soupe. C’est une association, un local où il y a des bancs et une table, et un repas. Puis je remonte à pied. La côte est dure, surtout s’il pleut, mais chez moi c’est ici, en haut. D’habiter le supermarché c’est un avantage que je ne laisserais pas à d’autres.

À cause des barrages de camions et des trois routes coincées, des voitures en ville il n’y en a plus. Et puis ils sont hargneux. Certains jours on dirait que le monde est malade. Quand ils ont des soucis pour eux, ils ne vont pas s’occuper des nôtres. Alors qu’est-ce que j’ai fait, tout aujourd’hui ? Rester là, à l’arrêt de bus, à regarder un garage et une pharmacie : pas récolté une seule pièce.

Je suis parti à seize ans. J’ai fait beaucoup de pays. En stop, avec un sac de couchage, on peut encore découvrir beaucoup. On s’attarde, on reste dans des villages, on va dans les îles en Bretagne, parce que les gens sont sympathiques et que c’est facile de se loger, dans les maisons qui ne servent pas. On a connu toutes les grandes villes, et même Paris, où on ne retourne pas. Difficile de rester propre, à Paris. Puis on revient là où on est né. On a été longtemps sur la route, on sait trouver les endroits où dormir, on sait trouver à manger. Alors on invente, là où on vit, une vie qu’on n’y aurait pas auparavant supposé.

Quelquefois je vais voir ma famille. Je vais en bus, c’est à la campagne, pas loin. Ils ne me posent pas de questions, ils n’aimeraient pas non plus que je reste. Les enfants de ma sœur sont en ville, ils sont grands, ils me voient de loin. Il y en a un des trois, le plus jeune, quand il passe en moto, qui me fait un signe du bras, sans ralentir. Ce n’est pas une vie facile. Les amitiés qu’on se fait sont des amitiés surveillées, par soi-même autant que par l’autre. Les places sont chères, à la rue, quand bien même, ici dans la ville reconstruite, Morsure tout le monde dans la zone sait qui c’est.

J’aime, quand c’est le soir tombé, venir au bout des immeubles, là où il y a les jeux pour enfants, et ce banc de bois au-dessus de la ville, d’où on voit la mer et la raffinerie. Et même, aussi, ce soir, les feux jaunes à grosse fumée noire des trois barrages de camionneurs : ils ont dû récupérer des palettes, ça fume gras.

J’aime bien regarder la mer.

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La Gardienne, 1


Autrefois, mon mari et moi, on travaillait à Paris. Enfin tout auprès.

Décor ciment. Même travail, images en gris, géométries. Et ces ciels le soir où toute la ville apparaissait comme d’images découpées. On finit par respirer mal. On a vu l’annonce pour ici, j’ai dit à mon mari : Au moins, on sera près de la mer (mon mari aime la pêche).

On est arrivé là il y a six ans. Logement confortable, travail agréable. Gens plus secrets. La grand-mère de mon mari est de ce pays, pas loin d’ici, ça nous faisait une accroche pour la conversation, une raison d’être là en somme.

Gens très polis, pas de dégradations et moins d’insultes, mais de là à ce qu’ils vous reçoivent chez eux pour prendre un verre. Je n’ai pas repris mon premier métier, qui est de tirer les cartes et dire ce qu’on peut dire : on a la personne devant soi, elle est concentrée, attentive (on peut dire une personne au féminin, parce que c’est plutôt les femmes mes clients), on a entendu sa voix et où ça tremble, on a vu ses yeux et où ça rêve. On dit les phrases qui vont avec ce qui tremble et avec ce qui rêve.

On passe du temps, on écoute.

Quelqu’un qui écoute, voilà ce qu’en général aux gens il leur manque. Sorti de chez soi c’est fini, le grand bruit, moteurs d’autobus, et dans chaque boutique et même à la poste des radios ou des musiques, allons-y Chérie FM ou RTL bis ou Nostalgie Euphorie Energy on a même chez nous Radio Béton tout un programme pourvu que ça fasse boum boum dans les oreilles.

Alors c’est à moi qu’on vient raconter son histoire, et quand je tire les cartes, que je dis les phrases qu’il faut dire, ça les calme. Aujourd’hui, troisième jour depuis que les camions ont bloqué la rocade, on dirait que même l’air a changé, et personne n’est venu.
Je ne demande pas d’argent. S’ils veulent me laisser un cadeau, ils laissent. Il y a ce saladier près de l’entrée, j’y retrouve la plupart du temps un billet. Je ne remercie même pas, je ne regarde seulement pas, je veux prétendre : pour ce travail, qui est d’écouter, on ne me paye pas.

En six ans on en voit passer, des gens.

Avant, ici, on mangeait et on dormait, on y élevait ses enfants. Le matin, on allait dans les bureaux, sur le port ou à l’usine. Maintenant, ils restent là. Il y a des quartiers ou dans le jour les maisons s’endorment, ici, les hommes on les aperçoit au balcon. Ils iraient où ?

Plus ceux qui traînent. Je les vois aussi qui s’approchent, qui regardent mes poubelles, ou qui vont là-bas au square, vers le banc. On en entend parler, on vous propose un ordinateur, un appareil à musique, des baladeurs ou de beaux blousons, des cartons de bouteilles d’apéritifs aussi, à des prix loin en dessous du prix normal. Il y en qui laissent des camionnettes garées, j’aimerais bien savoir ce qu’il y a dans les camionnettes.

Gardienne, on tient à la réputation de ce qu’on garde, les trafics on n’aime pas.

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Elvis, 2


On n’imagine pas la place qu’il y a, dans un immeuble, sous le toit.

On rentre dans son chez soi, il y a une porte en bois fermée avec chaîne et cadenas, mais la cheville qui tient la chaîne ne tient pas, il suffit de l’enlever et de la remettre. Juste derrière c’est le moteur et les relais, avec les trous pour les câbles.

Forcément, il y a un peu de bruit, on s’habitue. Forcément, ça sent un peu l’huile, on s’habitue aussi. Maintenant j’ai un matelas, et ma table de chevet aussi je l’ai montée, un sac de couchage et ma radio, des objets et une ampoule avec une rallonge, prise sur le boîtier du moteur. Plus un fauteuil, récupéré en bas.

C’est fait exprès, la prise de courant, pour que les gars qui réparent ils aient de la lumière. Les gens, ce soir, à cause de la grève, ils disent que dans les appartements, parce qu’il n’y a plus de chauffage, ils ont froid. Moi, ça ne me gêne pas : je suis habitué. Endurci.

Eux, pourtant, ils ont les fenêtres avec les reflets de la mer et du port, le phare au bout de la jetée qu’on voit ce soir tellement plus net puisqu’il n’y a plus de lumière dans la ville, alors que moi je ne vois rien.

Et allumer une bougie, sous l’isolant des combles, non, pas le droit. Alors quoi ? Attendre comme ça dans l’escalier, en haut, et les entendre parler, eux tous, sauf mon père (mon père est chez moi, il ne sortira pas), parce qu’un soir comme ça où rien n’est normal, pas de chauffage dans l’immeuble, pas de lumière dans la ville et plus de voitures sur les routes, juste à l’échangeur un peu plus loin ce gros feu jaune des camions, on ne reste pas chez soi, on navigue dans les étages, on parler aux voisins ?

Notre immeuble, ça s’appelle Arthur Martin. On dit qu’on est d’Arthur Martin, parce qu’en haut du bâtiment il y a cette enseigne. Au jour, les néons transparents, on ne les remarque pas, à peine on voit le cadre en ferraille noire, avec les câbles qui le tiennent aux quatre coins des murs. C’est de loin, la nuit, qu’on la voit, quand on passe sur l’échangeur sud. C’est une enseigne faite seulement pour ceux qui passent.

Autrefois, on habitait des lieux qui avaient des noms, maintenant, si la rue a bien sûr un nom et des numéros, le lieu qu’on habite c’est un nom qui s’affiche, mais ceux qui peuvent le voir ne sont pas ceux qui disent : « J’habite Arthur Martin, vous savez, le bâtiment tout en haut, près de l’échangeur sud. »

Et ce soir, on habite toujours Arthur Martin, mais l’enseigne, sur le toit, comme il n’y a pas d’électricité, personne ne la voit. Notre nom s’est éteint.

Tout à l’heure j’ai entendu du bruit au sixième, je suis rentré dans le moteur : c’est ma mère qui m’a déposé du chaud, dans une boîte en fer blanc de camping, un peu de pain et du dessert dans la boîte en plastique blanche. Quand je sais que mon père n’est pas en bas, que je vais pour prendre ma douche, je ramène les boîtes dans l’évier. Je suis descendu, j’ai pris les deux boîtes et le pain, j’ai mangé un peu, ici sur la dernière marche, sous le vasistas maintenant noir, mais je n’aime pas manger en public (même s’il n’y avait personne pour me voir, quand même l’escalier c’est public) et pas question de manger ça dans le noir, puisque l’ampoule, comme l’ascenseur, ne marchaient plus.
D’habitude, la nuit, avec l’enseigne Arthur Martin et les vasistas, chez moi on voit bleu. Ça me fait des reflets, j’habite une maison bleue, qui clignote.

Mais ce soir, non.

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Celle qui observe d’en haut, 4


J’ai couché les enfants dans le noir.

Ils ont demandé après leur père, je leur ai dit qu’il allait revenir, qu’il serait là tout bientôt. Il faisait froid, j’ai mis double couverture, à chacun. On a raconté une histoire, une histoire pas bien longue, avec un bateau qui revenait. Parce qu’ils voient les bateaux depuis leur balcon, ils aiment bien les histoires de bateau.

Je ne voulais pas laisser de bougie près du lit, mais pour eux ç’avait été tout un jeu, de manger avec les bougies, comme sinon on fait à Noël. Alors j’ai été chercher la lampe électrique, je l’ai laissée allumée près des lits superposés, je leur ai dit qu’elle resterait allumée toute la nuit.

Le petit a dit que cela faisait des ombres, et que les ombres faisaient peur. Alors j’ai éclairé l’armoire et les coins, on a expliqué les ombres. En poussant la chaise et les jouets, en fermant l’armoire, il n’y avait plus d’ombre mauvaise.

Je suis retournée dans le salon. Ils ont parlé un peu, puis se sont endormis. Dans l’escalier des gens parlaient, j’ai ouvert la porte et écouté, c’était plus en dessous. Nous on est au sixième. Je crois que c’est la dame du deuxième, celle qui souvent regarde ceux qui passent, quand on descend à pied plutôt qu’attendre l’ascenseur.

Dehors, la ville est noire. Au large, un pétrolier en attente est le seul point de lumière, éclairé de poupe à proue, et ses grues et le château des cabines. Le phare tourne lentement, trois éclats brefs, un long, et ce soir on dirait qu’il est là tout près, qu’il n’y aurait qu’à le toucher. À l’échangeur, les camionneurs ont tendu une guirlande genre guirlande de bal, avec des ampoules vertes et rouges et jaunes. Sans doute qu’ils ont un générateur à essence, au milieu on voit leur feu qui danse, point mobile dans la nuit.
Maintenant personne ne parlait plus. Parce que rien n’éclairait le balcon, j’ai mis un instant à réaliser que l’enseigne Arthur Martin, sur le toit, elle non plus ne fonctionnait pas.

J’ai décidé de descendre : s’il est dans sa voiture, on s’expliquera.

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Celle qui vit seule et qui a peur, 3


J’ai appris par la jeune dame du sixième. Une fois qu’elle descendait avec ses deux enfants, et qu’on parlait :

« Des choses si horribles, elle me dit, et vous n’avez pas peur ? »

Cette jeune dame, moi je la plaignais un peu, de la voir élever seule ses deux gamins. Et puis j’ai appris qu’il y avait un père, que le père en fait vivait là. Même, c’était ce même type jeune qui passait son temps, en bas, à nettoyer sa voiture ou bricoler dans le moteur des accessoires neufs. Un dimanche, je les ai vus qui partaient ensemble, tous les quatre.

Alors je suis retourné voir la gardienne. J’ai fait celle qui savait :

« Pourquoi on ne me l’a pas dit, ce qui s’était passé dans mon appartement ? »

Elle m’a dit qu’on ne parle pas, ici, de ceux qui passent et s’en vont, que ça ferait trop. Que n’importe comment, ce n’étaient pas des bâtiments où on passait toute sa vie, et puis quand c’était fini, une histoire comme ça, rien ne restait. Les murs ici n’ont pas de mémoire, elle a dit. Elle a même ajouté :

« C’est du ciment, rien que du ciment. Des étages et des petites boîtes, chacun emmène ses drames avec lui. »

Alors moi sans doute je n’avais pas la voix comme il faut, quand j’ai dit :

« C’était donc si horrible ? »

Et la gardienne, là, a bien compris qu’il fallait tout me dire, ce qu’elle a fait. Sans insister, sans trop de détails. c’est quelqu’un de sensible, la gardienne, quelqu’un qui comprend.

« Pour mon mari, d’abord, ça a été horrible. Parce que c’est mon mari qui a tout découvert », a commencé la gardienne.

Et j’ai fini par tout savoir.

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Morsure, 4


Avant que la nuit tombe, je suis allé voir les camions.

Deux rangées, de chaque côté de la route, nez de l’un sur le cul de l’autre, en continu. Au milieu, de la route, il restait juste la place d’une voiture qui roulerait doucement.

Ils laissaient ça pour les ambulances ou la police. Sinon, au troisième jour des barrages, personne ne demandait plus à passer. On marchait là comme sur une route piétonne. Certains camions fermés et barricadés, avec les rideaux mis, d’autres au contraire qui faisaient salon : le camionneur accueillant ses copains, une radio qui marche avec les informations, une cafetière sur le tableau de bord. Ils ont même la télévision, dans leurs camions. Des remorques frigorifiques, abandonnées là, mais closes, le moteur continuant à marcher seul. Les camions, moi je me demande toujours ce qu’ils peuvent bien transporter, tous. Quelques-uns, c’est facile à savoir. Mais la plupart, rien qu’on puisse deviner.

Et puis, au bout, entre les camions mis en rond sur deux files serrées, ils étaient debout, habillés chaud, mains dans les poches, avec des cagoules ou des casquettes. Des tables de camping mises là, avec des verres de vin et de la soupe (à moi ils n’en ont pas proposé, de soupe chaude). Je ne sais pas si dans les autres pays il y a ces mêmes grèves que nous on a si souvent ?

Et encore derrière, un gros générateur électrique marchant à l’essence, pour leurs guirlandes et leur haut-parleur, puisqu’en plus ils avaient mis de la musique. Le feu était là, à côté, avec un gros stock de vieilles palettes. Dans les usines près de l’échangeur sud c’est pas ce qui manque, les palettes à l’abandon. D’énormes flammes d’un jaune gras, sur lequel ils étaient trois à faire griller des saucisses, et les caisses de saucisse étaient encore emballées de plastique transparent, ça devait venir d’une des remorques frigorifiques.

J’écoutais ce que ces hommes disaient. Ils disaient qu’ils allaient continuer, et qu’une ville sans électricité ni chauffage ça ne tiendrait pas longtemps. Qu’un jour, il faudrait bien les écouter.

Mais à moi ils ne parlaient pas. Quand il y en a un qui m’a dit :

« Eh, toi, tu cherches quelque chose ? »

Je suis remonté à Arthur Martin, même si Arthur Martin, ce soir-là, ce n’était rien qu’une tache blanche et haute, allongée sous le ciel déjà mauve, et le supermarché et sa galerie, à côté, rien que du ciment sur un parking entièrement vide. À cause de la pluie de fin d’après-midi le bitume était lisse et brillant, déjà noir.

C’est là que j’ai décidé d’aller m’asseoir sur le banc dans le square.

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Steve, 3


Avoir une voiture mais plus d’essence pour rouler, ça ne vaut pas.

Même s’il me restait moitié du réservoir et un solide bidon dans le coffre. Mais on ne sait pas combien ça peut durer, leurs grèves à ces types. Si c’est comme ceux des trains, ça peut se prolonger, sans que personne sache pourquoi.

Et à quoi ça servirait de rouler, si c’est pour descendre en ville mais que l’échangeur, le pont et la route sont bloqués, qu’il n’est pas question de partir.

J’ai failli remonter. Je me suis dit qu’en haut ce serait pareil : les gosses pas encore couchés, et manger la soupe à la grimace.

« T’es allé où ? Tu faisais quoi ? »

Alors je suis resté encore un peu. J’ai mis la radio. J’avais levé les vitres : quand j’ai les vitres levées, personne ne me dérange. Quand je laisse la porte ouverte, alors les amis viennent.

J’ai aperçu Elvis. On l’appelle Elvis à cause des cheveux. Maintenant, la coiffure avec banane devant, ce n’est plus la mode. Elvis, il est comme tout le monde (tout le monde, enfin quoi : nous), très court sur le côté, un peu plus long sur le dessus. Dans la galerie commerçante on est connus, le coiffeur s’appelle Mickey, spécialiste de cette coupe-là pour trente-cinq francs à condition que ce soit le matin, quand il n’y a pas trop de monde : il peut bien nous la faire moins chère, c’est des coupes qu’il faut renouveler plus souvent que quand la mode était aux cheveux frisés.

Elvis, c’est un drôle de gars, qui s’est fait sa maison encore plus haut que nos étages. Une fois il m’a emmené : on ouvre la porte du moteur de l’ascenseur, un gros truc bleu en fonte, qui grogne et qui claque quand l’ascenseur marche, et derrière c’est un volume très long, pas haut, juste sous le toit, où lui il s’est mis son toit et sa radio, juste sous un vasistas d’où on voit la lune, la fin de l’enseigne Arthur Martin et un coin de ciel.

Pourquoi il s’est mis là, il ne m’a pas dit. Juste : J’aime être indépendant, il m’a dit.
Je lui ai proposé ma cave :

« Ma cave je n’y vais jamais, et encore moins ma femme ni mes enfants. Pour ton indépendance, ce serait parfait et plus confortable. »

J’ai même ajouté : 

« Le temps que tu veux, je te la laisse. »

Il n’a pas voulu.

Dans le rétroviseur je l’ai aperçu qui sortait du bâtiment, mais, comme les vitres étaient levées, il est passé sans même faire mine de voir que j’étais dans la voiture, c’est ça les copains. Il a marché vers le square, l’endroit avec les jeux d’enfants, d’où on voit toute la ville et la mer. Alors j’ai klaxonné, un coup bref, il s’est retourné, j’ai ouvert ma vitre et il est revenu.

« Si on y allait à pied ? » j’ai proposé. Je peux pas rouler (je ne tenais pas tant que ça à ce que ça se sache, dans le bâtiment, qu’il me restait un demi-réservoir et mon bidon), mais l’Évasion on peut y aller à pied. Il faut quoi ? Une demi heure. « On boit une bière et on revient », j’ai dit à Elvis.

Notre ville est reconstruite sur une pente au-dessus de la mer, en voiture il faut faire des crochets, mais à pied on peut couper. J’aime l’Évasion parce que c’est un bar juste au-dessus de la mer. J’en plaisante avec le patron :

« Eh, on pourrait pêcher de ta fenêtre. Il y a un baby-foot et un billard, et surtout on ne vous embête pas, le temps que vous y restez. »

Elvis m’a demandé si j’étais sûr que ce serait ouvert. J’ai dit que si c’était fermé on reviendrait, on aurait au moins fait quelque chose et pris l’air. Mais que le patron de l’Évasion ce n’était pas le genre à fermer boutique, plutôt installer quelques lampes à pétrole et des lampions pour l’ambiance, que certainement même on y trouverait du monde.

On a vu ce type qui fait la manche au feu rouge, dont je sais qu’il dort quelque part derrière le supermarché, un type moins vieux que moi. Je le sais, parce que même, autrefois, dans la ville en bas, on a été à l’école ensemble. Ça remonte.

« Qu’est-ce qu’il fait dans le square, j’ai dit à Elvis ? J’aime pas ces types qui traînent. « Tu t’en fais pour ta bagnole ? »

J’ai dit que jusqu’ici personne avait osé y toucher, à ma bagnole, et que de toute façon elle était juste sous les fenêtres du bâtiment alors que ce n’est pas ce soir que ça commencerait. Et que même, si on y touchait, du coup je saurais bien où et à qui m’adresser.

« Je crois qu’il s’appelle Morsure, a dit Elvis. Un jour, quelqu’un m’a dit ça.
—  Ça nous avance drôlement, j’ai répondu.
—  Alors en route, a dit Elvis. Moi, je ne peux pas rester là-haut dans le noir. »

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Celle qui vit seule et qui a peur, 4


Quand j’ai su, je me suis raisonnée. Et la première nuit j’ai dormi comme les précédentes. Même, ça me rassurait un peu : c’est plus facile, quand on a une explication plutôt que savoir un mystère.

C’est la seconde nuit, parce que j’ai entendu un bébé qui pleurait. Peut-être ça venait de loin d’en haut (par les tuyauteries, on entend beaucoup de ce qui se passe aux autres étages, on ne comprend pas les voix, mais les ambiances passent), peut-être ça venait de cette jeune dame au sixième, seule avec ses deux enfants (il y a bien un mari, paraît-il, mais rarement en haut chez lui).

Alors ça m’a fait un rêve. Dans le rêve, c’est chez moi que ce bébé pleurait. Je me suis levée, j’ai allumé, j’ai regardé partout, dans la cuisine, dans les placards, partout dans la chambre et la salle de bains, et même sur les étagères du couloir. Et puis le bruit s’était arrêté. Je me suis recouchée, je n’ai pas pu me rendormir.

La nuit suivante, j’ai réveillé mon mari. Et le dimanche, quand est venue ma fille, je l’ai dit à ma fille. Moi, je ne dormais plus. Maintenant, le rêve, c’était toutes les nuits. Il y a deux ans de ça. Maintenant mon mari est parti, et ma fille ne vient plus. Ils m’ont dit de voir un docteur, et le docteur m’a donné des cachets. Je n’aime pas les cachets, on dort aussi mal, et gênée, et le jour on est tout flou, on vit la tête remplie de coton.

Alors je l’entends toujours. D’abord je ne m’endors pas, et vient un moment où je somnole, alors vient le cri. Si c’est dans ma tête, ou si c’est dans les murs, comment je pourrais savoir ? Alors je me lève, je marche, dans la cuisine, dans le couloir, dans le salon, dans la chambre. Quelquefois je n’y tiens plus, j’ouvre ma porte, je vais m’asseoir sur les marches, dans l’escalier.

J’ai appris beaucoup de choses sur l’immeuble, à rester la nuit dans l’escalier. Des choses que je ne dirai pas, à personne.

À la gardienne, qui est devenue une amie, je dis : Et si ce bébé il crie après sa justice, il crie après son repos ?

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Celle qui observe d’en haut, 5


J’ai bien vu que la voiture en bas était noire, qu’il était parti. Forcément ça durerait.
Il y a un moment où on se dit que c’est trop, qu’on ne tient plus, qu’on ne peut plus. Je suis descendue. J’ai laissé la porte de l’appartement entrebâillée.

Au deuxième j’ai vu cette dame qui ne peut pas s’empêcher de regarder qui passe. Cette fois elle était carrément sur le palier. À quoi faire ?

Je lui ai demandé si elle allait bien. Elle m’a dit qu’elle se sentait des angoisses, que quelque chose n’allait pas, comme si quelque chose de grave allait se passer, qu’elle le sentait, et que pourtant elle ne pouvait agir, ne sachant pas quoi allait se passer, ni qui ni comment.

Évidemment, ça m’a troublée, même beaucoup.

Je lui ai dit une ou deux choses rassurantes, que c’était à cause de cette grève des camionneurs, à cause du noir, pas d’électricité dans la ville ni dans les appartements, et du froid, pas de chauffage en plein hiver. Je lui ai dit que j’avais mis double couverture sur le lit des enfants.

Cette dame ne va pas bien à cause d’un drame qu’on a eu, dans l’escalier : il y a deux ans, une fille qui attendait un gosse, et vivait seule, a accouché chez elle, sans rien dire à personne, et le gardien a trouvé le lendemain des restes découpés, dans la poubelle. Il avait été intrigué par le double sac, et si peu de poids, et les chats qui s’étaient regroupés là. L’appartement est resté vide deux mois, puis cette dame est venue, avec son mari. Elle a commencé ses cauchemars, et on a été beaucoup à lui dire de partir.
Et si c’est à moi, qu’il veut dire quelque chose, cet enfant ? elle nous répondait.
C’est son mari qui est parti. Elle, elle est restée. Quelquefois la nuit elle est comme ça, assise sur le palier, à cause du bruit qu’elle entend dans sa tête, et qu’elle dit le bruit de cet enfant qui crie.

Je lui ai dit de rentrer, que tout allait bien, et moi j’ai continué de descendre.

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Morsure, 5


J’étais resté longtemps sur le banc. Il y avait, au loin, un grand bateau illuminé. Lui, de l’électricité, il en avait. Est-ce que même j’ai dormi ? Je n’en sais rien, je n’ai pas l’heure sur moi, pas besoin. Ça m’arrive de dormir, comme je dors pas beaucoup à la fois, et que dans le sommeil même il faut être vigilant, j’ai des petits moments de sommeil en journée, comme ça, sur un banc, là où on attend.

Je me suis levé, j’ai regardé une dernière fois le phare, le bateau, et la ville entièrement noire. C’est ça qui était bizarre. Où normalement on voit le dessin des rues, le parcours des voitures, et les maisons une à une s’éteindre, tout avait disparu dans une obscurité opaque.

Même les guirlandes des camionneurs avaient disparu. On apercevait juste leur feu, haut dans la nuit, là-bas à l’échangeur sud. Le bâtiment Arthur-Martin, tout était éteint aussi.
C’est en sortant du square. Il y avait cette voiture garée, qui était déjà garée là quand tout à l’heure j’étais venu, avec un type à l’intérieur, mais pas un que je fréquente et qui me dirait bonjour. D’ailleurs je ne m’étais pas approché. Maintenant, la voiture était toujours garée, au même endroit, phares éteints et dedans éteint, mais le moteur en marche. C’est ça qui m’a le plus étonné, ce moteur qui marchait alors que depuis trois jours toutes les stations-service avaient fermé, faute d’essence.

Alors quand même je suis venu voir.

Dans le noir on ne voyait rien, et surtout pas s’il y avait deux amoureux dedans, qui auraient eu un peu froid, et pas d’autre explication je n’aurais pu donner que celle-là. Des amoureux qui se réchauffent, sur le siège arrière d’une voiture, peu importe la grève des camions ou pas.

Alors j’ai continué. Mais juste, de l’arrière, quand je me suis retourné, j’ai vu le tuyau. C’était un tuyau branché sur le pot d’échappement de la voiture, et qui remontait à la porte arrière, coincé dans la vitre. Alors là j’ai compris.

Un peu plus tard, j’ai compris plus : c’était le tuyau d’un de ces aspirateurs de voiture, qu’on branche sur l’allume-cigare, pour nettoyer les sièges, on en vend même au supermarché.

Alors j’ai tiré sur la poignée de la porte conducteur. Elle était verrouillée de l’intérieur. Ce qu’il y avait à l’intérieur, je n’en savais rien. J’ai pensé que c’était ce type, aperçu tout à l’heure, mais en fait dans ces moments est-ce qu’on pense ?

J’ai frappé de la main au carreau, pas de réponse.

Le moteur tournait toujours, et le tuyau était bien coincé, je ne suis pas arrivé à le décrocher. Alors j’ai pris un caillou, derrière moi (ici ce n’est pas les cailloux qui manquent) et je l’ai balancé dans la vitre. J’ai déverrouillé la porte. Il y avait une jeune dame (une jeune dame que souvent j’avais vue, au supermarché, avec deux enfants), elle paraissait évanouie, je l’ai tirée sur l’herbe, j’ai coupé le contact. Une fois allongée sur le dos, je lui ai mis des claques, deux bonnes claques. Elle a ouvert les yeux, elle reprenait des couleurs. Des gens sont arrivés, du bâtiment. Comme ça avait fait du bruit, ils ont été plusieurs à sortir.

« Aidez-moi, j’ai dit, il faudrait téléphoner à un médecin. »

Mais déjà la jeune dame s’était assise, et elle a vomi.

« Vous pouvez me dire merci », j’ai dit.

Elle ne l’a pas dit. Tout ce qu’elle a trouvé à dire :

« La vitre de la portière, qu’est-ce qu’il va dire, Steve ? »

Voilà ce qu’elle a dit, pour la première parole qu’elle a dite.

Alors quoi d’autre ? Je suis reparti vers mon parking. J’irai peut-être la voir demain, avec des fleurs. Elle habite le sixième étage, j’ai entendu les gens dire. « C’est la jeune femme du sixième, celle qui a deux enfants. » Elle ne sait même pas comment je m’appelle.

Des gens comme ça, on ne leur dit pas le surnom, on leur dit le vrai nom (Jean-Paul, comment elle saurait que mon vrai nom c’est Jean-Paul).

Quand je suis parti, je les ai vus qui revenaient. Le type qu’elle a appelé Steve, et un autre. Je ne leur ai pas adressé la parole et eux non plus. Ce qu’il dira de sa vitre, ce n’est pas mon affaire.

Oui, des fleurs, c’est ce qu’il lui faudra, à la jeune femme.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 21 avril 2013 et dernière modification le 5 juillet 2017
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