New York, le musée d’à l’envers

et la petite fille qui dansait sur le Richard Serra


La fortune du musée d’à l’envers (Happy Reverse Museum, HRMNY, voir leur site Internet) tenait à l’idée de proposer, dans un vaste bâtiment aux salles entièrement vides et blanches, un musée qui serait proposé en temps réel par les visiteurs eux-mêmes.

D’ailleurs on n’avait même pas de billet pour entrer, on s’inscrivait en ligne, depuis la rue d’ailleurs s’il fallait, c’était rapide et tout simple, et dès le payement effectué (pas donné, ça non), on recevait le code-barres sur ton téléphone portable et on entrait. Ce qui veut dire que n’entraient que ceux qui disposaient déjà d’un téléphone portable (mais qui n’en disposait pas).

L’idée était venu du récent progrès de ces petits appareils : la faculté de projeter des images aussi facilement qu’on les captait, la fonction de projection s’obtenant par mode Reverse depuis la fonction photographie, le nom du musée en dérivait tout simplement.

Et quel succès. On était des dizaines et dizaines à s’y retrouver aux belles heures (d’aucun préféraient la déambulation solitaire, et d’occuper l’espace, l’organiser, par des agrandissements d’images dont ils étaient alors les seuls spectateurs.

L’idée, c’est que vous projetiez les images d’art qui, pour vous-même, étaient les plus décisives, importantes, fondamentales. Et ceux qui étaient près de vous s’enquéraient alors de l’ancien artiste, de pourquoi et comment l’image. Ou bien tout simplement vous répondaient par une autre image. Alors on s’assemblait par affinités, chacun jouant de ses propres propositions à côté de celles des voisins, ou directement à sa place.

De ce concept dérivaient plein d’idées nouvelles : vous aviez la même image que le voisin, vous la projetiez sur la sienne avec un très léger décalage qui en multipliait la perception. Bien sûr vous pouviez aussi photographier sa propre projection et la reproduire ensuite, en l’affirmant comme vôtre. Et qu’on regarde d’un peu près ces scènes merveilleuses qui advenaient chaque jour au musée d’à l’envers : certains ajoutaient sur la toile un personnage, voire même un spectateur du musée pris en temps réel.

On avait fait des statistiques : les visiteurs des grands musées traditionnels, lorsque la photographie y était permise, regardaient beaucoup plus longtemps l’oeuvre lorsqu’ils la regardaient sur le viseur de leurs appareils. En cela aussi, l’art était gagnant – c’était avant le temps que les téléphones aient permis la projection aussi bien que la captation.

On en avait enfin fini de l’art considéré comme l’oeuvre d’un seul. Ceux qui autrefois militaient pour l’oeuvre libre, modulable et transformable à l’infini, qu’ils se réjouissaient : l’image projetée, rephotographiée, remixée, partagée, que comportait-elle encore en elle de la voisine poliomyélitique d’Andrew Wyeth rampant dans son champ ? – autant la gommer, et ne garder que le paysage, on ne s’en privait pas. L’art était beau, joyeux, lavé.

On bénéficiait aussi d’un nouveau renversement, un renversement essentiel : la Marylin de Warhol, les Miro délicats, voilà l’art qui convenait au nouveau regard. Le portrait imaginaire de Baudelaire par Jacques Villon, qui l’aurait projeté ? On avait enfin un indicateur véritable pour une évaluation de l’art : le nombre de partages. La nuit étoilée de Van Gogh avait bien pâli sous les flashes, mais elle en faisait partie, tandis que ce que voyait si mal Henri Matisse de sa fenêtre sur les toits parisiens, quel intérêt.

Alors on venait au Musée d’À l’Envers parfois rien qu’en spectateur, et sans rien projeter soi-même. Des appareils de nouvelle génération produisaient des effets de relief et de suspension.

Qu’on était loin de ces musées préhistoriques, ou ces débats qui agitaient la vieille Europe avec quelques fonctionnaires prétendant interdire la photographie dans leurs salles : si toute image était de toute façon déjà disponible, qu’était l’usage du petit téléphone capteur sinon un carnet de notes ? Les dinosaures européens étaient morts d’eux-mêmes.

Vous vous en souvenez, des discussions sur le droit d’auteur et l’usage privé d’images d’oeuvres d’art ? C’était il y a longtemps.

Dans ce temps des fonctionnaires européens, la petite fille qui dansait sur le Richard Serra aurait été coupable d’atteinte au copyright : sa danse empruntait à l’artiste. Et quoi : si Richard Serra propose une oeuvre d’art, on laisserait des enfants la piétiner ?

Quelle misère de constater qu’ici on avait répondu par la positive.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 mai 2013
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