remembrance of things past (#RTP)

la machine aide à la connaissance de soi, plus personne pour le nier


On avait installé ce dispositif dans un point calme de la ville, on l’avait vite surnommé RTP, ou The RTP Freiend, acronyme d’après son appellation originale, Remembrance of things past, et il était question maintenant de le dupliquer, l’installer aussi dans les gares, dans les églises devenues inutiles mais dont on souhaitait conserver les bâtiments, et pourquoi pas même l’exporter dans les pays étrangers – mais il y aurait à reconstituer les bases de données d’après des données culturelles parfois bien décalées et à nous mystérieuses.

Tout était parti de la notion de trace numérique, d’identité numérique : lequel d’entre nous pour n’en pas semer ? Une simple reconnaissance faciale suffisait. Si elle était correcte, vous opiniez de la tête (to nodd) et l’expérience commençait. Les réactions instinctives de votre cou et de vos épaules, les contractions du front, le mouvement des yeux étaient des paramètres, très simplement captés, qui interagissaient au plus direct avec le dispositif. Les résultats étaient une surprise pour chaque visiteur.

Le dispositif comportait d’autres armes. Bien sûr la détection de votre smartphone, dès lors que vous vous immobilisiez devant le premier écran. Les données étaient immédiatement analysées, et reconstituaient un profil beaucoup plus complet.

Les algorithmes étaient tels : votre date et lieu de naissance, votre parcours éducatif et vos différents métiers étant accessibles et analysables en quelques micro-secondes dès les premières interactions – ce sont des données quasi publiques, qui vous sont associées dans le moindre geste citoyen ou urbain –, les tenseurs essentiels dans la vie publique qui avaient pu croiser votre chemin étaient une pioche facile. Sur les douze écrans surgissaient douze de ces tenseurs, pris dans les archives télévisées, ou les bassins de ressources immenses de l’Internet, textes, images, fictions.

Votre réaction pouvait être de plaisir, de frisson, de nostalgie, l’interprétation de votre réaction, de vos déplacements, provoquait un affinement de la proposition. On glissait à des choses moins événementielles, traversée d’une rue dans telle ville, paysage naturel, photographies d’archives qui pouvaient être liées directement à votre vie passée.

Alors vous réagissiez : cela vous touchait de trop près, cela vous appartenait, cela ne pouvait pas être si simplement l’affirmation née d’une suite d’algorithmes et de machines banales. Cette protestation, ou la dérive intérieure qui s’induisait alors, déplaçait à nouveau les champs d’affichage : surgissaient des fictions, des oeuvres d’art, des fragments de films, des compositions abstraites.

Dans la dernière machine, les visiteurs étaient invités à déposer une réaction active : ce qui les avait le plus troublé, ce qui leur avait manqué, et si la machine s’était trompée. Ils pouvaient même, d’un clic sur leur smartphone, déposer leurs propres archives, photographies, films, liens, de ce qui semblait pouvoir affiner les propositions de la machine.

On avait ajouté d’autres fonctions : une image vous touchait, d’un geste léger du bras (lever la main droite vers le haut) et tous les écrans affichaient des images en rapport avec celle-ci, et à vous de vous déplacer le long des écrans pour entrer dans un nouvel univers. Un souvenir revenait avec obstination, et un balayage horizontal de la main gauche déployait sur tous les écrans des suites d’images temporellement liées à ce souvenir : ici, les 12 écrans s’étaient réglés chacun sur un mois différent de l’année 1993.

C’était une nouvelle invention d’importance. Il était déjà question de miniaturiser les énormes ressources qu’elle mobilisait, et de les rendre accessibles – selon les mêmes algorithmes – depuis votre simple tablette, ordinateur ou téléphone. On espérait que cela aiderait incidemment à régler le problème affectif dont cette ville était malade : la prolifération des chiens.

Autoriser l’informatique à devenir affective pouvait, on le souhaitait, régler la dépendance de l’Américain à son chien.

Les effets du dispositif sur vous-même étaient tels qu’on avait prévu un large espace, avec éclairage étudié, pour vous permettre la transition inverse du retour à la ville.

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 mai 2013
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