la dernière journée fictive du twitteur Veinstein

"Cent quarante signes" d’Alain Veinstein chez Grasset : un an de tweet mais pas si simple


La partie consiste à ne rien cacher de son jeu. Même pas les leurres, les illusions, la pacotille qui nous tient lieu, le plus souvent, de cargaison.
A.V.

 

Série de problèmes posés :
- on tweete, c’est éphémère, messages qui sont notre quotidien de veille, d’information, mais deviennent aussi le carnet de citations, de pensées, d’observation (y compris photo) et donc le pré-chantier d’autres travaux
- un travail fragmentaire, discontinu, mais la clôture même du fragment réappropriable comme dimension de langue, enclosure qui renforce la dramaturgie intérieure du message
- la contrainte de réel : heures, trajets, gares, métros, mais comment le concept de publication immédiate appliqué à ces micro-réalités permet de les faire accéder à la réalité écrite, là où d’autres outils ne l’auraient pas permis
- la récurrence d’événements soit quotidiens (promeneuse au chien) soit hebdomadaires (le bagout de la marchande de légumes du marché), soit au contraire hapax sans récurrence (voyage, rencontre), ces récurrences créant des strates qui les transforment en fiction
- et ainsi de suite.

Je n’ai pas eu la pulsion de rassembler – pourtant c’est depuis avril 2008 que j’utilise tweeter – des ensembles de messages en livre, d’autres l’ont fait (Thierry Crouzet le premier, Bernard Pivot plus récemment), mais je sais bien comment cela interfère en profondeur avec mon écriture : des textes comme mes Conversations avec Keith Richards sont presque entièrement dérivées d’émissions twitter, et c’est plus que ça, la citation qu’on repère dans un texte, la pensée note for self qu’on émet pour soi sont souvent déjà sans qu’on y fasse attention conditionnées par la grille des cent quarante signes, au point d’avoir même à s’en défier. Une autre question pour moi c’est l’oralité de twitter : journal extime, conversation décousue incluant l’échange amical et parfois uniquement déconnant (mais non, @dbourrion du soir, je ne vise pas l’échange avec tel ou tel) qui sont une part de notre socialité qui autrefois restait séparée du travail, et là vient s’y mêler sur le même canal. Dans ce rapport à l’extime, la meilleure analogie qui me permet de penser mon rapport à twitter c’est plutôt la radio : twitter m’accompagne comme une radio personnelle, émission et réception.

D’où le fait que pour Alain Veinstein, homme de radio, de paroles chuchotées dans la nuit, et cette année où on fête le 50ème anniversaire de la Maison de la radio et de France Culture (ma contribution sur les micros), Alain en porte une bonne part sur ses épaules, le rapport à Twitter n’ait pu être le même que le mien.

Les temps changent vite, mais on est toujours dans un monde à l’envers : il faudrait s’étonner que tant d’auteurs ne twittent pas, avant de justifier qu’un auteur tweete. Veinstein aurait pu se contenter d’informer de l’invité de son émission du soir, ou, le lendemain, au moment de la mise en ligne du podcast (façon si différente d’écouter la radio, quand, il y a 10 ou 20 ans, on recevait immanquablement par courrier postal aux bons soins de nos éditeurs, dans les jours suivant nos passages chez Veinstein, des lettres de gens qui avaient écouté ça en voiture sur l’autoroute, dans la nuit), de quelques phrases dites par son invité.

Probablement, l’idée de la constitution d’un livre, comme prétexte même de la venue sur Twitter, a été présente très tôt, voire avant la création du compte, chez Alain Veinstein : on n’a pas affaire à une compilation de tweets, on a le work in progress d’un auteur qui vient plus près qu’il le faisait (mais ce n’était pas absent de ses précédents livres, que ce soit via la moto ou la radio) des micro-réalités qui sont notre temps au quotidien, celui de la pensée, de la confrontation monde intérieur / monde extérieur.

Me souviens très bien qu’une fois à boire un café avec Régis Jauffret dans cette bizarre galerie près Montparnasse, mais où il y a la wi-fi gratuite, on a vu passer à 2 mètres de nous le Veinstein tellement pris dans ses rêves twittant qu’il ne nous a pas vus malgré nos signes : l’écriture du réel n’est pas forcément une attention accrue au réel, plutôt un travail sur le soi en prise avec le réel.

Le livre se présente comme un journal, du 16 avril 2012 au 28 février 2013. Si Alain depuis tweete différemment, bien sûr son expérience Twitter continue, son compte est actif, elle ne se résolvait pas à la constitution d’un livre.

Ce qui s’écrit c’est aussi bien Malakoff, les rues de Malakoff, les transports en commun sous Paris, que le lieu de travail et les rêves qu’il engendre. Mais, parce que l’écriture se saisit toujours d’elle-même pour s’énoncer à mesure qu’on avance, la poétique du récit sera la réflexion sur Twitter même, non pas le clavier ou la page, mais bien le logiciel en tant qu’instance de la création narrative.

On peut remonter le fil des 4699 tweets présents ce matin, pour être rapidement en mesure de comparer la version livre à celle des tweets émis, visualiser ce qui a sauté, et le très peu qui a été réécrit : l’écriture est en amont du message isolé.

C’est le cahier des charges énoncé par Veintein en IV de couv : « Arrivé par hasard sur Twitter, j’ai vite cherché à en faire une voie d’écriture. En m’impliquant à visage découvert, tel que je crois être [...] l’autoportrait en miettes a alors cédé le pas à une sorte de roman par tweets où la vie vécue et la vie rêvée du narrateur sont amenées à se rencontrer. »

Élément inaccessible : si Alain a effacé de son compte Twitter certains des messages repris ou modifiés dans le livre, on ne le saura pas.

Ma position de lecteur est singulière : lecteur de longue date du travail d’écrivain d’Alain, et parce que cet homme (et Laure Adler) est intervenu de façon assez centrale dans ma vie, dès 1986, en me proposant avec confiance une commande pour les Nuits magnétiques, son activité Twitter était de suite pour moi un des fils suivis parmi ceux des proches. Lisant le livre, toujours cette curiosité de vérifier qu’à mesure qu’on lit revient la mémoire des messages lus en temps réels, quand bien sûr on ne s’imaginait pas en avoir souvenir, et qu’il nous est de toute façon inaccessible. Les rêves, les fils fictionnels passent plus au premier plan.

Par contre, à la fin du livre, cette surprise : on a affaire à une fin de roman. On a une écriture qui s’invente pour le livre, garde la forme des tweets, leur fractionnement et leur règle des 140 signes (nous avions inventé le verbe je cencrante, tu cencrantes bien avant son arrivée sur Twitter...), mais dans la logique de la fiction saisie par son mouvement autonome, et hors de la règle des messages préalables.

J’insère ci-dessous la fin du roman (qui est roman, même si par exemple le personnage cité, Paloma V. est réelle et qu’on peut aussi la suivre sur Tweeter @PalomaVeinstein), et la copie écran de ce qu’avait réellement twitté @AVeinstein ce 28 février devenu fiction...

Dans le travail d’énonciation de la ville, dans la transcription permanente des rêves, dans le rapport du fractionnement formel au journal informel, le livre d’Alain Veinstein est tout sauf une compilation – toujours se souvenir que le projet forme livre accompagnait dès l’amont l’utilisation de Twitter. Dans le rapport aux temps de publication, les messages qui s’enfuient, la pérennité du livre (mais les livres paradoxalement s’évanouissent quelques semaines après leur sortie, tandis que le compte Twitter reste accessible à qui veut), les questions ouvertes nous concernent tous. Dans l’ergonomie de publication qui fait que le livre, en composant les tweets, en fait une fiction que la consultation web n’autorise pas en tant que telle (rapport à la densité de l’immersion lecture, au statut du discontinu probablement différent entre le blanc de la page livre et l’image de la time line, questions aussi qui valent pour tous.

Alors, comme Twitter est un élément constitutif de notre réel, il devient lui aussi matériau de roman, c’est-à-dire à partir duquel on peut construire une représentation littéraire qui ne s’appuie pas sur le réel source.

FB

Image ci-dessus : En attendant Alain Veinstein, fenêtre du studio d’enregistrement de Du jour au lendemain, juillet 2012.


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Alain Veinstein | jeudi 28 février


Les dernières pages du roman, à date du 28 février, et ensuite la copie écran des tweets réels. Je vous laisse vérifier via les archives de son compte que c’est la seule exception qu’il s’est permise à sa propre contrainte.

 

Rêve. Je ne retrouve pas mon chemin pour rentrer de la radio. J’ai également oublié les mots pour le demander.

Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de mettre à jour la liste des sorties et des issues de secours de la Maison de la Radio.

On ne sait jamais. Un jour, je voudrais peut-être m’en aller. Et ajouter des ou encore à la liste des choses qu’on peut faire quand on ne fait plus rien.

Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de ne pas rester sans voix, comme l’acteur du muet lorsque le cinéma est devenu parlant.

Il s’est senti égaré, je me souviens, et même amputé, invalide.

Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai d’installer partout des balises de détresse.

D’un jour à l’autre, il n’est plus nécessaire de tuer le temps, le temps s’en charge.

D’un jour à l’autre, il n’y a plus de beauté à raviver.

D’un jour à l’autre, on ne sait plus mentir à la vie.

D’un jour à l’autre, la mort, qui se rapproche, vous laisse aussi désemparé qu’un amour impossible.

D’un jour à l’autre, tout au plus cède la place à tout au moins.

D’un jour à l’autre, tout ce qui a fait ce que vous êtes tombe en ruine. À commencer par votre visage.

Je pense à Alberto Giacometti sculptant des figurines qui auraient pu tenir dans une boîte d’allumettes.

Qu’ai-je fait tenir dans les 140 signes ? Même pas un visage ?

Le visage est la dernière chose qu’on puisse fixer. Giacometti n’a cessé de le répéter. Lui qui s’y est repris à des milliers de fois.

Sur Twitter, des millions de signes, s’y reprendrait-on chaque jour pendant des mois, n’y suffiraient pas.

Toutes ces lignes qui se croisent et se séparent sur le fil, porteuses de mots qui accentuent tel ou tel trait, ne fixent pas un visage.

Peu de mots rappellent ce qu’on a vécu ; beaucoup de mots en éloignent à jamais.

D’un jour à l’autre, rompre le fil, couper le cordon, se retirer du jeu pour de bon.

D’un jour à l’autre, ignorer si on aura le temps de mettre la couche de vernis finale.

D’un jour à l’autre, ne pas savoir si on aura le temps d’abattre sa dernière carte et même de faire sa valise.

D’un jour à l’autre, la mort s’apprête à vous souffler la vedette.

D’un jour à l’autre, ne plus pouvoir parler que d’une minute à l’autre.

Quand j’arrêterai la radio, je sombrerai dans un silence qui résonnera de plus en plus fort.

La vie est une dernière soirée.

18 h 25, Malakoff. Ma fille Paloma, un casque sur les oreilles, écoute sa musique en faisant des bonds, des cabrioles, toutes sortes de pas de danse.

Elle me fait penser tout d’un coup au funambule de Jean Genêt.

Ou à une promeneuse traversant un champ de boue en posant les pieds, de dalle en dalle, sur un pas japonais.

Mon silence sur Twitter est à l’ordre du jour. « Tu me fous la honte », me dit-elle.

Je donnerais l’impression d’attendre que ça se passe, sans lever le petit doigt pour imaginer des choses.

Inutile, pourtant, de courir après l’inspiration pour tirer un fil. Il suffit d’un rien. D’un fil, justement. Puis de faire en sorte que le fil ne plie pas.

Il suffit de regarder par la fenêtre, par exemple, de promener son chien, de laisser parler ses désirs, de raconter ses rêves...

Tweeter serait d’ailleurs une façon de rêver...

Pour Paloma, tweeter est un jeu comme un autre. De temps en temps, il faut penser à mélanger le jeu et à redistribuer les cartes. C’est tout.

La partie consiste à ne rien cacher de son jeu. Même pas les leurres, les illusions, la pacotille qui nous tient lieu, le plus souvent, de cargaison.

Je devrais commencer par écrire tout ce qui me passe par la tête, comme d’autres laissent la porte de leur maison ouverte.

Ce ne serait pas plus compliqué que ça.

Il suffirait d’apprendre à commencer, et, évidemment, à finir, car en ce bas monde tout a une fin.

C’est vrai, je n’y avais pas pensé.

Après tout, je vais essayer.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 août 2013
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