de pourquoi ces morts sur les toits

dans cette ville on ne faisait rien comme dans les autres


Dans cette ville, on mettait les morts sur les toits.

On n’aurait pas eu de place ailleurs, ou alors bien trop loin. On ne pouvait pas les avoir là, en plein dans ses pieds, ni se permettre d’avoir des dizaines de kilomètres à faire pour trouver de l’espace libre dans des terrains plats, à des conditions acceptables.

Sinon, on avait aussi la rivière, des barges, ou les laisser filer au fil de l’eau – mais ce n’était pas commode, et peu plaisant pour les populations voisines.

Pour les toits, rien que des avantages.

Là-haut, un espace technique, mais discret. On pouvait tranquillement installer les cases de ciment, paralléloïdes ou cylindriques, pyramides ou simple caveau – qui cela gênait, votre style ? Certains laissaient les tombes ouvertes, avec la fumée des encens (une vapeur détournée des circuits de chauffage de la ville) qui se dégageait pour les autres.

On venait les saluer, ou pas. Et puis, quand on estimait que le vent, l’air et le soleil les avaient réduits à cette poussière sèche, on démontait, plus de trace, de la place pour les autres.

Et c’était de bonne augure pour la ville et les autres d’ainsi savoir, au-dessus de nos têtes, entre la ville et le ciel, ces présences bienveillantes, à notre main puisque juste au dernier bouton de l’ascenseur (un escalier de ciment raide menait directement à la zone technique et aux caveaux) et qui, eux, profitaient de notre bruissement habituel, la rumeur de la ville, les voitures et le chemin des écoles, les sirènes et le cycle des lumières, des saisons, des heures.

Ici, quand on s’étonnait de ce rituel auquel ils ne prêtaient plus attention, ni de cette étrangeté qu’était de vivre sous les morts, ils vous regardaient tout surpris, s’étonnaient que nous n’ayons pas eu, pour nos propres villes, la même idée si simple.

 

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1ère mise en ligne 27 octobre 2013 et dernière modification le 21 septembre 2015
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