course de chevaux contre le cancer

Nuit de l’Ecriture à Rezé en 1990


C’était il y a exactement quinze ans. Difficile pour moi à croire. Quand il s’agit d’écriture, les mots qui fixent happent sur eux le temps. On revoit par eux, très précisément, les images. Le reste, qui ne s’est pas écrit, disparaît.

A Rezé, ville d’estuaire, ville portuaire, de ciel et de grand vent, avec la cité du Corbusier, Jacqueline Vergnaud (maintenant à Dijon, paraît-il ?) dirigeait la bibliothèque municipal, un grand bâtiment sans fenêtre : les livres qu’on trouve à l’intérieur sont censés remplacer le jour.

Pour la Nuit de l’Ecriture, on nous hébergeait (il y avait Jacques-François Piquet, je m’en souviens, et aussi Hubert Ben Kemoun) dans une étrange maison bourgeoise au fond d’un parc, dont la municipalité avait fait une sorte de logement temporaire pour équipes sportives, stages ou groupes fokloriques. J’ai vaguement souvenir, non de la chambre, mais de la terrasse par laquelle on marchait jusqu’à la rivière.

Le principe était qu’on était dans la ville trois jours, et qu’on lisait, au bout, dans cette Nuit de l’Ecriture, le texte juste écrit.

Aujourd’hui le pont sur la Loire est de longtemps terminé, la centrale EDF de longtemps détruite. Dans l’ordinateur, depuis des années, j’ai un dossier marqué Villes avec quelques textes comme celui-ci.

Je me souviens qu’alors que j’étais assis dans le cimetière municipal à prendre des notes et chercher l’étymologie des noms, la police m’avait contrôlé, prévenue par un employé municipal. Et que si on m’avait dit qu’un jour je ferais moi-même des photographies j’aurais bien rigolé. J’imagine aussi, à 15 ans de distance, que beaucoup de ce que je décris ici n’est plus : la quincaillerie, le café de la Paix ?

On ne relit pour ne pas savoir si, écrire ou travailler n’importe quelle discipline d’art, c’est avancer, progresser, ou bien si — tout au départ — on contrôle moins, on ose plus. Peut-être qu’avec le temps on devient plus fort, mais sur un territoire bien plus restreint. Je ne sais pas du tout ce que j’écrirais, aujourd’hui, au bout de trois jours et trois nuits à Rezé : peut-être exactement la même chose.


Enquête sur quelques mots tout prêts d’une ville

Course de chevaux contre le cancer avec la participation des commerçants des industriels des écoles et de vous tous : à Rezé on a parfois le vocabulaire vague et ça s’affichait en grand semaine d’animation à chaque arrêt de bus, on les attend assez longtemps en journée pour ne pas bien saisir ce que ça changeait, la semaine animée pour le banc de tôle jaune toujours vide même si effectivement le vieux monsieur à casquette au bord du trottoir, les mains joignant derrière le dos, renversait par moments sa cigarette à la verticale pour regarder le ciel au lieu des voitures, une demi-heure après tu revenais le bus n’était pas là encore et le bonhomme se tenait droit toujours au-dessus du bitume,

Cette ville en fait couverte de mots et tu t’y promenais comme dans un film muet puisque tu étais là pour ça et qu’eux pour se promener allaient ailleurs, à Rezé dans la matinée il n’y avait que ceux qui n’ont rien à faire ou presque ce n’est pas une raison pour qu’ils aiment qu’on les regarde, les chats s’installent au milieu des rues vides pour faire mentir les proverbes faciles et les nourrices dans les descentes bien trop longues promenaient les enfants par quatre : deux dans la poussette et un de chaque côté, de boulangerie dans ce quartier il n’y en avait pas à moins d’un kilomètre et ça expliquait la queue à neuf heures devant les portes encore noires de l’Intermarché, bientôt ils ressortaient avec les baguettes enveloppées de plastique, à part ça rien à dire : à la station d’essence les bouteilles de gaz empilées refaisaient exactement les immeubles en petit, résidence la Clé des champs elle ne risquait pas de bouger de si vite et ses trois arbres sur la pelouse au coin restaient suspendus sans grandir à leurs tuteurs, dominait l’odeur des diesel au feu en haut de côte et la reprise de régime régulière des moteurs au feu vert, l’autobus avalait la nourrice, la poussette et les gosses c’était marqué en gros Rezé Martyrs où donc s’en allaient-ils,

Et passer devant une école c’était une bouffée de bruit, de voix sinon tu n’en entendais pas, madame Marpouche voyante extra-lucide à quarante ans était bien trop grosse, sortait en jupe bleue et corsage blanc vérifier qu’elle n’avait pas de courrier et juste le prospectus du Leclerc pour se consoler c’est promis elle irait mais passer devant chez elle c’est sûr elle aurait préféré que tu t’excuses, de cinq mètres en cinq mètres on remplaçait l’univers et maison suivante le chien faisait son métier d’aboyer, la mansarde au premier s’ouvrit sur une robe de chambre à fleurs pour dire tais-toi Rex voilà les mots qu’on te laissait, grillage suivant les nains de plâtre ne te regardaient même pas : ce serait idiot de parler des nains de plâtre tu aurais préféré voir la ville sans clichés pourtant il y en avait trois avec vraiment l’air idiot des nains de plâtre et un cygne en plus, la dernière maison ils avaient mis des patates,

Pourtant les noms Eliveau Hervouet Chaumont Gautier Rouet Boulet Pairon Massiot Lozier Legal Rousselot Aubert Guezennec Daviaud on pouvait bien supposer que la vie dans les maisons était partout pour chacun aussi compliquée qu’elle doit l’être pour un homme, tout l’appareil du théâtre était réuni par le seul défilement des heures, on retombait bien au dimanche et ils se retrouveraient même si le matin on voyait surtout des femmes, Denis Moreau Logeais Thebault Gravouil Chautard Payron Gobin Massa Guilbaud, il y avait finalement assez de cafés au bord des avenues pour servir aux amours mais ceux-là se suffisaient de l’arrêt de bus, les deux couples s’embrassaient contre la clôture en grillage sur le soubassement de ciment et ils riaient de faire la même chose si près et en bonne symétrie, le bus qui arrivait par la rue perpendiculaire n’était pas le bon et ils continuaient, le chauffeur au feu rouge les surplombait d’un mètre en les regardant sérieusement, plus loin la cabine téléphonique était moitié cachée par un panneau publicitaire on ne voyait que deux jambes nues qui dépassaient les pieds un peu écartés mais de tout ce qui se disait dans cette ville rien donc n’était pour toi,

Rien n’était pour toi que ce qui voulait bien se proclamer par écrit est-ce que cela pouvait signer le visage de la ville en éclaté, les rues toutes en courbe avec ces maisons qui n’en finissaient jamais et tellement discrètes (pourtant ce n’est pas vrai jamais il ne s’agissait d’un HLM à l’horizontale), certaines rues un simple couloir de ciment suffisait à faire pousser des roses et partout les rideaux aux cuisines avaient chaque fois la courbure qu’il fallait, les garages par deux avec leurs portes basculantes en racontaient bien plus qu’ils ne le croyaient, c’était la troisième fois depuis le matin qu’on se croisait avec l’infirmière des soins à domicile on en était venu à se sourire,

Des mots dans cette ville ils en collaient : imperméabilisant surpuissant antimite efficace trois ans promotion toile cirée motifs centrés en vente ici alcool pour lampe Berger verres de lampe pigeon bouchons du portugal souricide foudroyant tapette à souris souricière deux trous verre à vitres affûtage pour détruire fourmis le tube Sovilo tuyau gaz à la coupe promotion charbon de bois artifices ballons et tout ça donc écrit avec le prix sur la même quincaillerie rue Michel Dupré Villaine premier maire de Rezé où il passe moins de voitures au mois que la vitrine n’affichait de mots : les étiquettes au feutre une image donc de la ville dispersée et sans voix, on se rajoutait même des souvenirs puisque le sac de calots s’appelait encore sac de calots et ne valait que six francs, et quinze francs la toupie à ficelle ça rattrapait bien le silence du reste,

Silence oui des rues si chaque jardin autour ne sert qu’à mieux se tourner le dos, en journée c’était vide et pourtant ces mêmes jours Franck Merlet pompiste et Natacha Sicard téléprospectrice Michel Piffeteau menuisier et Marie-Claire Charrier agent de voyages Georges Guilbaud électricien monteur et Françoise Baulieu caissière Jacques Chaigneau employé de banque et Maryvone Eveillard secrétaire Michel Poret aide mécanicien et Muriel Caillé sans profession Franck René Jaumairté conducteur de chantier et Marie-Pierre Durand secrétaire commerciale Hervé Raymond André Vand vendeur et Nadine Liliane Claudine Maisonneuve aide-comptable publiaient leurs bans de mariage,

Ce qui n’empêchait pas et justifiait bien au contraire sur d’autres panneaux au sous-sol de la dalle de béton (c’était paraît-il fait exprès ces tribunes d’un stade abandonné au-dessus la mairie comme inachevée) d’afficher sans distinction permis de construire permis de démolir autorisation de lotir ils continuaient toujours, le préfet n’oubliait pas sur les pièces officielles d’indiquer qu’il était chevalier de la Légion d’Honneur pour fixer la dose de strychnine acceptée dans les vers de terre imbibés qui servent d’appâts aux taupes (le travail à Rezé de monsieur Julien Beauvis, spécialiste) ou préciser au sous-sol du bâtiment anciennement futuriste que la vente des boissons alcoolisées est interdite dans les stations-service de 22H du soir à 6H du matin comme s’il ne savait pas que pour ces choses-là on ne restait pas à Rezé mais qu’on allait à Nantes : les pavillons de Rezé quand ils ferment leurs volets on ne sait pas si quelqu’un y habite ou personne, au moins au Château dans les alignements on pouvait compter vers minuit l’extinction des fenêtres et vérifier avant que les éclats bleus des télés variaient en même temps, monsieur le préfet la ville en gros est calme et la joie des mots proclamés visait encore à en augmenter le sommeil : nouveau et exclusif mal de dos et problèmes vertèbres les sommiers modulaires lattes convexes bois massif étudié par spécialiste venez le voir et même l’essayer ici sans engagement Maurice Ehouarné en face la gendarmerie tout ça sur un même bandeau rouge écrit dans l’ordre à Rezé si on dort ce n’est donc pas toujours si bien, en tout cas la nuit tu traversais seul la ville pour pousser la grille lourde du parc désert avec vraiment l’impression qu’il aurait d’abord fallu secouer tout ça pour les voir un peu vivre,

Les noms encore Bréant Fruchaud Rousseau Grave Tessier Borotin Le Dour Gourby Aubin Cavalin Riteau Lancelot Plisson Artaud Tille Clavel Closier Boju Halgand Retailleau Lebreton Burgaud Raphalen L’Heldé Chagneau Chauvelon Brangeon Viaud Solgrain Kervégan,

Et la quantité de panneaux propriété privée entrée interdite réservé aux riverains jamais tu n’en avais vu tant, y répondaient sur la zone des proclamations bien plus étranges entrée réservée aux enlèvements stationnement réservé aux citernes société industrielle de diffusion aire de chargement priorité aux élévateurs : on vivait par blocs et de bloc à bloc on roulait sans s’arrêter, peut-être même à pied ceux du Château vivaient comme ça, chacun au sortir du bus une voiture dans la tête puisqu’ils roulaient à droite dans l’allée piétonne devant l’Intermarché, leur lunaire café de la Paix c’était si bizarre au milieu de la place cette pièce carrée et ces hommes eux immobiles vissés à leurs verres quand tout autour se déplaçait,

Et ils s’appelaient Agaisse Ogereau Monceau Allaire Rouaud Dejoie Pabois Viollin Chaptois Brochard Pineau Perrocheau Scouarec Chenais Fauberteau Girard, vivaient rue Pequin Fiollin ou à la Marterie et la ville sur les plans aux carrefours ressemble à l’Afrique puisqu’ils mettaient du blanc autour, l’Apartheid aux Sorinières et une Lybie aux Martyrs, ça faisait le Sahara à Jean-Perrin et la Mauritanie au cimetière en face du scanner, Trocardière en Guinée et Sahraouis dans la mairie, le Nil était cette rue comme un fil Ragon Pont rousseau par l’avenue de la Libération (oui à pied d’un bout à l’autre on avait le temps d’écrire) tout au bord de l’avenue à trente mètres un pont enjambait des rails et la cahute entre les grillages plus hauts qu’elle s’appelait Centre de Jeunesse SNCF sûr c’est ce qu’il y avait de plus vieux dans le quartier (madame Aubert assistante sociale y vient tous les premiers jeudis du mois de 14H à 15H30 ça expliquait les volets fermés et le reste décrépi, le beau jardin calme était presque sauvage et personne ne se serait arrêté là il y a comme ça des respirations mais qui donc consultait madame Aubert), plus loin on pouvait marcher au long de la voie, les maisons vues par derrière livrent tout un bric à brac et les immeubles même ont l’air de jouets tranquilles, les lézards s’enfuyaient à mesure sur les traverses et les papillons jaunes des touffes d’herbe on ne pouvait savoir si cela vous rassurait ou devait contribuer à l’étrangeté, et venait jusqu’ici le claquement des camions au passage à niveau comme la remontée régulière du bruit au feu vert,

Qui aura jamais compté les fenêtres du Corbusier la nuit ça avait l’air bien bête cette masse sombre avec ses trois ampoules tout au-dessus, le jour c’est comme un morceau de ciel en moins et remplacé par un trou ils étaient habitués sans doute,

Le transformateur en tout cas ronronnait tranquillement son Danger de mort, à Rezé même quand le ciment y appelle il y a peu de graffiti ont-ils si peu d’intérêts pour ce qui sépare là où ils se rendent de là dont ils reviennent, pas de haine donc envers les parkings et les distances tant mieux ça les regarde, sous le Corbusier les pigeons volaient à l’horizontale, le courant d’air dans les pilotis c’est un artifice des vieux contes fantastiques, ça soufflait comme dans une tuyère et il leur fallait supporter ça tous les jours, les portes s’ouvraient toutes seules en bas sur cette station de métro sans métro peinte en jaune avec même un bureau de poste mais pourquoi mise là devant les ascenseurs,

Enquête sur les mots tout prêts là-bas c’était encore pour les piétons ce qui ailleurs valait pour les voitures : sont interdits dans l’immeuble le démarchage le porte-à-porte les visites non-accompagnées du reste ça changeait quoi si ce besoin d’interdire ne vient que de l’impossibilité de le faire respecter : les vélos bien sûr avec les Mobylette étaient garés devant la porte en plein sous le panneau stationnement interdit vélos motos (avaient pourtant été prévus pour eux ces deux hangars de tôle ondulée au pied de l’immeuble, de la fente de la porte fermée par une chaîne on voyait dans une lumière de musée, sur le ciment presque vide, quelques scooters et des vélos sans roues ou pendus par le guidon),

C’est la faillite totale de ce système, expliquait la gardienne à des visiteurs,

Samedi rendez-vous dans le hall vente de gâteaux pour la sortie de fin d’année zoo de Branféré le Corbusier c’était féminin pour écrire le Corbusier maternelle,

Il s’est trompé en urbanisme mais c’était un grand architecte, expliquait la gardienne, je ne sais pas comment vous réagissez,

Et les poubelles faisaient, je pensais, un bruit de tonnerre quand on les tirait du monte charge et que claquaient les portes coupe-feu,

A la fois on est admiratif et à la fois c’est insupportable, disait la gardienne à ses visiteurs,

Et les griffes des chiens ripaient sur le carrelage, du petit ascenseur il en sortait des énormes : mieux être pour vivre bien madame mademoiselle monsieur vous sentir dynamique mais calme vous pouvez y parvenir grâce à la nouvelle diététique faites le premier pas, lisais-tu dans le hall noir,

Après tout disaient-ils on vit peut-être mieux dans ces bâtiments tout délabreux (et donc tordant même les mots pour y appliquer leurs choses) il y a de l’ambiance dans les étages affirmaient-ils du Corbusier comme de leur lycée, en traversant la cour et le voyant dans les flaques Jean-Perrin on aurait dit un train, ça l’arrangeait un peu de le regarder à l’envers et suspendu ainsi sur le ciel de pluie, le bruit des sonneries en tout cas ne change pas à vingt ans de distance ni le bruit des voix à la sortie des cours, ce qui résonnait là soudain d’une gare qui manquait à la ville : après le portail ils se dispersaient mais c’est vrai qu’entre-temps on entendait des rires ça changeait des rues à maisons (certaines heures le parking du Leclerc plus rempli que la ville, au contraire du lycée on y est ensemble sans l’être, c’était peut-être plus visible au Leclerc que dans les immeubles puisqu’ils ne promenaient pas leur appartement avec eux et juste on se croisait derrière ces chariots carrés où c’est quand même un peu de la vie en image qu’on installe : les courses ça comptait dans la semaine mais trouvez le moyen de faire autrement), à Jean-Perrin ces rideaux rigides de crasse derrière les vitres des classes ça faisait plutôt (comme eux le disaient) la honte,

La faiblesse du Corbusier c’est la finition, disait la gardienne à un groupe de visiteurs, ce qui est très difficile c’est l’étanchéité du bâtiment mais c’était un visionnaire (repensant cet instant à cette voiture du musée Dali, visionnaire aussi, dans laquelle il pleut éternellement même sous ciel grand bleu),

Plus loin devant le tout petit cimetière, sur ce champ égaré de maraîchers (et oui tout au fond il y avait leur camion bleu vieux comme eux et deux silhouettes penchées), les carrés travaillés semblaient sur la terre l’immense reflet de l’immeuble on aurait pu d’abord pour s’en débarrasser le coucher là, derrière le mur d’où passaient des croix comme de vieux légumes montés en hiver et d’ailleurs à Rezé les cimetières sont plein de jardiniers on avait dans le journal ce matin-là l’écho de cette profanation (mais pour manifester aussi on franchissait le fleuve et on allait à la ville-mère), le cimetière encore avec ses carrés minuscules semblait inviter l’immeuble, cent mètres plus loin ils préparaient déjà le champ de fouilles où bien plus tard on redécouvrirait peut-être ce témoin de l’orgueil (mais se moquer de leur faillite n’excuse pas de ne pas savoir quoi mieux faire aujourd’hui et le cancer des lotissements en tout cas ne rattrapait rien du béton-vanité), rue Émile-Zola de l’autre côté du cimetière et même si les maisons de bois avaient l’air bien coquettes les réverbères sur le trottoir répondaient exactement à l’alignement de croix sans qu’on sache quels cadavres ils marquaient et éclairaient encore dans le plein jour sur le ciel gris comme eux, les coffres de granit des tombes répondaient aux conteneurs plastiques à roulettes pareillement alignés des ordures et les trains passaient tout près on sentait le sol trembler c’était Rezé,

Famille Dupont Le Ridan Jean Roche de Yopougon Lyliane Barloteau Paul Piret René Bruneau Jacques Legart les noms qu’on apercevait étaient bien les noms de la ville, de l’autre côté pour compléter la perspective les garages étaient correctement alignés eux aussi, dans les villes étalées on peut tout mettre en ordre, leurs voitures ici c’était commode pour les morts (dans cette eau noire sous le grand immeuble du Corbusier, un oiseau à pourrir, la tête sous l’aile et les plumes trempées),

Il y avait bien loin de ce Château des pauvres Noir de crasse et de sang / Aux révoltes prévues aux récoltes possibles tu te souvenais d’Éluard, sans la crasse ni le sang Rezé-Château soir et matin ou surtout le dimanche on s’y promenait comme au village, ils s’asseyaient pour fumer dans les portes et tout en haut un homme très gros accoudé semblait plus large que sa fenêtre, dans cette ville étalée au rouleau à pâtisser appeler Château leur Z.U.P. c’était la marque d’un beau respect et non pas du seul hasard, au pied des immeubles l’odeur de goudron qu’on répand aurait presque donné faim, au coin du mur on découvrait qu’ils le montaient sur le toit, au bout d’une corde, dans une marmite fumante, levant vers le ciel leurs casques de plastique bleu pour la suivre et se répandant donc le bitume sur la tête,

Oui vraiment alors Château comme d’en avoir écrit au sol une à une les lettres mais en braille pour un géant explorant de la terre la ruine avec le doigt et pour raconter comment à cette époque on ne savait rien faire de ce monde à nous donné, en tout cas rien de mieux que cette écriture en gros bâtonnets où tant de gens en profitaient pour vivre dans les lettres, par une fenêtre ouverte Renaud chantait Société tu m’auras pas : ça devait aussi vouloir dire quelque chose la musique en rideau jetée si fort de l’immeuble calme, le bruit en plus d’une cocotte minute à feu doux n’allait pas si mal avec : UN SPECTRE HANTE L’EUROPE sur une affiche déchirée collée là sur un pylône les mots semblaient incarner pour toujours ce qu’on avait de toute façon manqué,

Si on partait du Château vers ce qui te semblait toujours le nord mais c’était le contraire, on suivait l’indication Déchetterie le mot faisait propre jusqu’à Sauve-qui-peut Marine après Number One Auto-École, on dirait toujours que cette ville où elle ne bute pas sur l’eau s’étale sans que rien puisse l’arrêter : les Sorinières pas plus qu’un autre quartier même si eux disaient que c’était une autre ville, le journal ramassait tout ça dans Sud-Loire comme eux ramassaient tout ce qu’ils ne savaient pas appeler autrement dans leur Atout Sud, heureusement tous ces paquets de tôles sur la vase remblayée des anciens lits du fleuve seraient balayés plus vite que le Corbusier, au Leclerc on était quinze à prendre de l’essence comme au départ d’une course et la ville ensuite était plus rassurante, à mesure qu’on approche de l’eau tout est enfin un peu de travers et d’abord les escaliers de fer, les maisons s’appuyant les unes sur les autres quand les pavillons même s’ils se touchent n’y arrivent pas,

Et à Trentemoult les noms continuaient chez Paulette café Jupiter et personne ne s’étonnait du collage, au coin Tout se loue de la bétonnière à la petite cuillère, les panneaux bleus des impasses se succédant où partout paraissait la coulée noire de l’eau entre ses pilotis qui justement aurait permis de s’échapper, rue du Passage ça aurait pu être le nom de toutes les rues de la ville il fallait arriver à celle-ci pour y penser et chaque mur tendait pour toi des mots comme à un concours dont tu serais le juge : société nantaise d’agrégats sable de Loire ou pris sous trémie livré à domicile c’était bien commode pour les gens sans doute puis découpe traitement sciage rabotage ouvert à tous rue de l’Houmaille ça effrayait un peu, le plaisir qu’on a après les immeubles à venir traîner au pays des camions mais c’étaient les mêmes sans doute qui le soir descendaient en groupe des bus au Château,

On roulait sur les lanières de fer qui maintiennent les grumes débitées cela claquait sous les roues (tandis qu’ils vous portaient au-dessus de la tête ces bâtons magnifiques), le Port au bois avec ses étalements, quartiers et empilements ressemblait bien sûr à la ville mais c’était le contraire : les deux ports coexistaient celui des pavillons et celui des grumes, avec leurs gros engins c’était un jeu d’enfant, la nuit quand ils en avaient fini du bois, de venir changer les maisons de place : cela expliquait autant et autant de pavillons si c’était tellement rigolo de se découvrir au matin de nouveaux voisins,

Enfin dans la ville sans repères et disloquée il y avait donc quand même un bout du monde, quand on lisait Bois des trois ports c’était enfin le départ du voyage et rue de la Californie pour y atteindre ce n’était pas mal choisi, North House c’était à cause de Dickens bien sûr et de la Tamise comme Dubigeon en face qu’on aurait pu croire tout sorti d’un très ancien rêve, assemblage en tout cas de l’eau, des briques et des hangars dont on aurait pris connaissance tellement longtemps avant de le découvrir maintenant (tout un soir tu avais regardé tomber les lumières) et voilà, ces rêves construits, ce qu’une ville laisse à l’abandon au profit des pavillons gras ah gardez donc tout en l’état on finissait par buter, sur l’eau d’abord et le cul-de-sac ensuite, les derniers mots tout au bout c’était Ralentir entrez lentement attention chiens en liberté tout ça comme d’habitude sur le même panneau c’est le mot Liberté qui gênait : il s’agissait de garder d’immenses bonbonnes crasseuses ce n’était ni du pétrole ni de l’essence mais du vin, peut-être un tuyau souterrain les reliait au café de la Paix, expliquait et les hommes si longtemps immobiles dans la salle si sombre le soir, et cet amour des grands mots convoqués là-bas et ici pour le pinard : il faut boire pour le croire écrit sur le plus gros silo et c’était très sérieux mais personne à Rezé ne faisait mine de l’avoir jamais remarqué,

Enfin le pont toujours qui tendait ses bras inachevés au-dessus de la grande centrale thermique et la désignait comme le complément exact mais réussi du Corbusier qu’on apercevait encore, la centrale et l’immeuble tendant l’un vers l’autre leurs deux blocs noirs et symétriques comme le double élancement du béton si haut sur le fleuve : et c’est peut-être parce que le pont n’arrivait pas à se rejoindre que tout prenait soudain son évidence, la centrale qu’attendaient-ils pour en faire la cathédrale magnifique où rassembler leur quatre églises affreuses et trop basses pour percer la toile indifférente des maisons (le Château seul vivant sans clocher) : la centrale ce soir était belle, avait même morte des airs d’un Beaubourg imposant, massif de silence où quelque part dans l’immense bibliothèque qu’elle recelait sûrement était la réponse à la question générale, il aurait suffi de chercher mais on ne vous laissait pas rentrer j’ai essayé, sur une étagère dans le grand bâtiment on aurait même pu ranger le Corbusier c’était le troisième moyen de s’en débarrasser : radieuse vraiment l’image du pont (bien sûr ils le laisseraient inachevé à jamais comme il était ces jours-ci, deux bras qui voudraient s’étreindre comme dans les films par dessus les rives) quand, le soir à sa fin, la boule rouge du soleil semblait rouler sur son arche manquante.

Rezé, juin 1990.


François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er juin 2006
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Messages

  • Aujourd’hui, François, tu ferais aussi des photos et sans doute qu’au moins pour cette autre façon dont tu voudrais nous montrer en plus les choses, les mots écrits ne seraient pas exactement les mêmes.

    Ce texte de 1990, il est plein, entier, tout tient dedans, il déborde d’humanité, il submerge.

    Demain je ressors "Famille et habitation" de Chombart de Lauwe, de 1960, son enquête à Rezé dans le long immeuble de Le Corbusier (en même temps qu’il observe près de Paris une autre cité qui m’intéresse), et je regarde, tes pages imprimées à côté du livre ouvert, ce que les habitants de la cité radieuse disaient aux sociologues trente ans avant que tu passes par là.

  • La poste qui des années plus tard pourrait paraître incongrue, placée comme ça en face de l’ascenseur, était d’origine. Les gens du Groupe d’ethnologie sociale avait noté : hall d’accueil de la cité radieuse : kiosque à journaux, buvette et "recette auxiliaire des PTT". Un guichet qui ne devait pas chômer au début, quand des 291 logements (6 rues intérieures longitudinales d’une cinquantaine d’appartements) les habitants -eux disaient les coopérateurs, parce que c’était un système de location et en même temps accession à la propriété - venaient envoyer les mandats qui pairaient leurs factures. On ne pratiquait pas encore les TIP ni les prélèvements sur des comptes qu’on n’avait pas. Du liquide.

    Pour la convivialité il y avait aussi "quatre petites salles de réunion à destination polyvalente" réparties entre les étages et un logement de quatre pièces "spécialement réservé à la visite des personnes de passage". Et sur le toit Le Corbusier avait perché l’école maternelle entourée de sa terrasse promenade.

    Ce que les sociologues se demandaient, et ils en faisaient même un des objectifs de leur étude là, c’était si la conciliation des principes de l’habitat vertical et de l’habitat horizontal permettait bien aux coopérateurs (beaucoup d’employés, comme ceux de la Compagnie Générale Transatlantique par exemple, plus que d’ouvriers) "de profiter des avantages de la vie collective en leur épargnant les inconvénients de la promiscuité"

    Les gens leur répondaient que si on voulait, là, c’était facile de se faire rapidement des amis.

    Et d’autres choses du même genre auxquelles la gardienne du temple ne croirait plus tellement trente ans plus tard.