livres qui vous ont fait | Expériences dans l’art de raconter des histoires

apparition d’une espèce encore méconnue mais singulière


Je ne crois pas, à aucune étape de ma vie, avoir jamais pris distance avec ces livres. Pourtant, j’aurais été plus qu’en peine d’en dire le nom de l’auteur, ou même ce qu’il contient et raconte.

Privilège d’une mère institutrice, on recevait un nombre impressionnant de spécimens, et donc la possibilité de fourrer le nez dans des livres qui ne supposaient pas un achat préalable. Mais ce petit noyau de quatre ou cinq, c’étaient ses livres de travail. Emprunter oui, mais rapporter.

Et pour moi, avant même les grandes révélations de lecture qui pourraient commencer avec Jules Verne, et dans un monde sans musée ni musique (tout ça viendrait, mais plus tard), l’idée qu’un livre ça se fabrique. Que ces livres jouaient pour les livres le même rôle que les manuels d’agriculture, pêche, jardinage, pour mon grand-père qui était instituteur désormais itinérant et spécialisé pour l’enseignement agricole.

Il reste quelques-uns de ces livres à Damvix, anthologies commentées, mangée par l’humidité et les rousseurs. On y indique dès la couverture s’ils sont pour le cours élémentaire, le cours moyen, ou le cours supérieur et quand je les rouvre, c’est la même force sombre qui immédiatement agit : on touche à de l’occulte.

Aucune idée si nous avions le Jeanne Cappe ou pas. Il ne vient pas de ma mère ni de mon grand-père, et pourtant c’est bien de celui-ci ou de ses cousins que tout est parti. Dans son Du même auteur, elle sépare les livres en rubriques Pour les enfants, ou Pour les adolescents et la jeunesse, puis Pour les jeunes filles d’un côté, Pour les femmes ensuite, enfin Pour les parents et éducateurs. Et on n’est pas dans la préhistoire : ses éditeurs sont Casterman ou Desclée de Brouwer, ils sont toujours sur la place. Et dans l’introduction que je feuillette, elle revient aux jongleurs et troubadours, mais cite Virginia Woolf et le Traité de l’éducation des filles de Fénelon.

Ma mère n’est plus en état de répondre aux questions que j’aurais à lui poser sur son usage, et longtemps que je me suis approprié le livre. Parfois je croise de ses anciennes élèves (salut Myriam Bozier) qui peuvent m’en raconter un souvenir à distance.

Et s’il suffisait à un livre d’aligner les bons titres et sous-titres pour que cela suffise à tout bousculer ? Peut-être ce n’était pas celui-ci, mais quand Jeanne Cappe, p 30-31, assemble en en-tête de belle page « Un art trop méconnu », en titre de chapitre « Les droits du merveilleux », et pour premier alinéa, qui me trouble comme au premier jour « La valeur profonde de la fiction », l’envoûtement prend. Complétez par un môme de rien qui va y découvrir ici les extraits de Till Eulenspiegel, d’Ulysse ou de Kipling, et ça suffit. Par exemple, à rouvrir celui-ci, j’ai souvenir immédiat des bibliographies sur lesquelles se closent chacun des chapitres : il existait donc, de par le vaste monde, autant et autant de livres ? Il n’y avait plus qu’à vérifier.

J’ai gardé pour toujours le goût de ces livres qui ouvrent le capot, comme la Grammaire de l’imagination de Gianni Rodari bien plus tard, et l’énergie un peu ingrate qu’il fallait pour entreprendre ma propre Méthode pour l’atelier d’écriture.

Le livre a bien sa couverture. C’est juste qu’elle a complètement passé. Il date de 1951, et porte un cachet en rouge PÈRE E. COELLARD / VICAIRE / CCP 733 627 LA FERTÉ, plus en ouverture de chapitre, à la main encre noire cette fois, son adresse civile : Leys, Bruxelles 4. Et le vicaire avait bon goût, puisqu’il note l’importance de la page 75, om je trouve le passage suivant : « Il est bon d’écrire à sa façon, telle qu’on l’a sentie et non nécessairement retenue, l’histoire qu’on vient de lire lentement. C’est d’ailleurs une méthode qu’on emploie dans les écoles d’Irlande et d’Amérique où il existe des Facultés destinées à instruire ceux qui veulent faire profession de conteurs. »Alors tant pis pour « Épaminondas, le petit nègre qui manquait de bon sens » à qui sera confié d’illustrer le passage.

Et je sais n’être pas le seul pour qui ce titre, avec le mot « expériences » et ce à quoi il réfère dans la chimie et toutes sciences, a pris cette force transitionnelle : Expériences dans l’art de raconter des histoires et la responsabilité (ou l’autorisation) que cela vous confère à vous-même...

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 novembre 2013
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