Piero Cohen-Hadria | Odette, photo-roman

pour les vases communicants de juin, à nouveau Piero de Belleville


Comme ça passe... la dernière fois c’était en juillet 2011. Or Piero de Belleville n’a jamais cessé depuis lors de compléter mon Petit journal,

Donc nouvel échange avec Pierre Cohen-Hadria et son Pendant le week-end, qui abrite les carnets de plusieurs blogueurs et blogueuses, dont celui d’Hélène Clemente.

Et merci à lui d’accueillir un texte que je mitonnais depuis longtemps, mais qui participe d’une démarche si proche de la sienne : quand le RER qui m’emmène de La Défense à Cergy-Préfecture quitte Nanterre, juste avant l’arrêt à Houilles-Carrières ces 10 maisons alignées de biais, qu’on va donc retrouver dans les carnets de Pendant le weekend.

On peut bien sûr retrouver l’ensemble des blogs participants au rendez-vous des vases, merci Brigitte Célérier.

- nota : nouvelle adresse pour le bog le rendez-vous des vases.

 

Piero Cohen-Hadria | Odette, photo-roman


Elle a pris le téléphone et a dit « vraiment je ne sais pas comment c’est arrivé », c’est même la première chose qu’elle a dite, à l’autre bout du fil (oui c’est encore le fil, oui), il y a son fils, la soixantaine aujourd’hui, assis en face de moi, là, un peu chauve, qui entend ce qu’elle lui dit tout en sachant que la veille, elle est tombée dans cet appartement sur l’une des deux collines qui dominent la baie.

 

Un appartement qu’ils avaient acheté, elle et son mari, quand ils en avaient eu marre de ce nord, le froid d’hiver de cette Picardie qu’ils connaissaient par cœur depuis plus de soixante ans. Je ne sais plus exactement où elle avait vécu, je sais seulement que comme son mari, elle était une jeune orpheline quand elle le rencontra, juste après guerre

 

peut-être l’était-il un peu moins, je crois qu’il n’avait plus sa mère, et que, à deux, ils ont bâti un foyer comme on dit, une famille, trois enfants, acheté une maison presque en face du garage Ford (« la voiture de la couleur que vous voulez, pourvu qu’elle soit noire »)

 

lui qui tous les matins au train de sept heures s’en va, une heure belote ou tarot avec les amis qui pratiquent le même trajet, le soir de retour vers 7 ou 8, je me figure assez précisément le trajet, descendre la rue, à droite passer devant le cirque et emprunter le mail, passer devant la statue à la défense passive, le virage devant le garage citron, puis la gare- ou alors je me trompe parce qu’il prend sa voiture pour aller attraper le train à la jonction de l’autre ligne qui vient de Lille, à quelques kilomètres…

 

Trente ans je pense, le même voyage ; pendant ce temps elle travaillait aux Papillons blancs, je crois me souvenir, je ne sais pas, un moment ils ont accueilli le grand-père qui m’appelait « ch’gros » (mais je ne l’étais pas vraiment et lui était sourd quand ça l’arrangeait), c’est flou et loin et puis ces choses-là passent aussi, pour moi ça a été le temps de l’usine avec son plus jeune fils, puis celui de Paris, tandis qu’eux restaient là-bas, déménageaient vers un petit village, une maison que je n’ai jamais vue, puis la mort de leur fils, leur deuxième enfant je crois, je ne sais plus fut-ce un suicide ou un accident de voiture je ne sais plus de lui que cette image confuse et un peu froissée du camping dans les pins de Quend-plage, à l’été, il me semble me souvenir qu’il était avec sa fiancée (il y avait alors des fiancées, plus pour longtemps non)

 

c’était l’époque où les deux mois d’usine tous les étés, j’ai aussi le souvenir probablement un peu passé de ses frasques lorsqu’il tenait un bureau de tabac était-ce Hazebrouck ou Arras, ou Charleville Mézières ? je ne sais plus exactement, le choc de sa mort en tout cas, peut-être ses parents avaient-ils déjà déménagé vers le sud, peut-être était-il déjà, lui, son père, à la retraite comme on dit, sa mère tout autant, et puis ce père-là qui s’en va, doucement d’abord

 

puis tout à coup il est mort et elle se retrouve presque seule, ses deux enfants survivants viennent la voir, elle perd la vue, elle perd le monde elle perd la joie de vivre que je lui connaissais car elle aimait bien rire (je pense qu’elle aime toujours rire, j’en suis même sûr c’est notre condition), alors je pose ici des fleurs, pour moi ce n’est pas que je n’avais pas de mère, ce ne fut pas qu’elle ait jamais pu la remplacer par exemple, mais une amie, oui

 

elle était une petite femme ronde, simple, gaie et joyeuse, charmante, comme ces fleurs que je pose et que j’ai trouvées dans la campagne, dans le jardin d’une autre vieille dame, les vieux comme je commence à le devenir, ça n’a pas besoin d’hommage ou de quoi que ce soit d’autre, ou alors seulement d’amour une présence une carte de vœux un coup de téléphone, quelque chose, rien presque, on les voit se retirer, retraite ici, retraite là, il paraît que je devrais y penser (mais bernique) je préfère regarder devant moi, le soleil est là qui se couche et c’est pour se relever demain, il y a des choses bien plus belles dans le reste du monde, il y a des êtres partout, que le monde est joli, que la vie est douce et les couleurs changeantes, alors pour elle, elle se prénomme comme ma tante, celle qui reste, pour elle qui ne voit plus et qui est tombée, a attendu, quelques heures je crois, qu’on vienne l’aider à se relever, pour elle donc, ces couleurs et ce printemps