dans ma bibliothèque | Broch, La mort de Virgile

que la prose peut être flux et poème


Comment avancer dans la littérature quand c’est tout seul qu’on le fait ? Il y a des hasards et ils sont beaux, et puis une bifurcation vers une méthode. Je crois qu’une fois accroché l’étrange continent qu’était l’oeuvre de Blanchot (si bateau que ça puisse paraître aujourd’hui, voire moue légèrement dédaigneuse de ceux qui se croient fins), j’avais dans la tête ces résonances, ou même ces livres fantôme qu’il savait si bien dresser. Comment, sinon, aurais-je pu accéder à La mort de Virgile ?

Par contre, je me souviens parfaitement de la lecture, qu’il faisait chaud (un été), que je lisais la nuit, à grosses bouffées, et que la langue française même me paraissait étrangère.

De l’histoire, que pouvait-on en attendre ? Virgile on voit qui c’est merci, et Dante l’avait déjà mis en scène de longtemps (on le redécouvrait ces années-là grâce à la traduction à renverser les tables de Jacqueline Risset).

Mais Broch nous ramenait chez les Latins, dans la guerre, dans l’épaisseur de la nature hostile, dans l’opaque du monde inconnu. Il faut dire qu’il avait vu le nazisme de près, aurait pu en être broyé.

Et c’est la forme qui est comme un monde en tant que tel : au point de se rappeler des rythmes et de la musique ou du chant de la phrase bien mieux que des figures qu’elle transporte. Des phrases de trois pages de long ou plus de ponctuation du tout. Que la prose, oui, pouvait être lyrique autant que le poème. Et bien supérieure alors, puisqu’il lui suffit d’entrer dans une tête et que tout y est, le monde, le corps et l’histoire, la dilatation ou la condensation des temps.

Je me souviens plus tard avoir acheté Der Tod de Virgil [1] en allemand, un épais Suhrkamp imprimé petit que je dois toujours avoir dans un coin du garage, mais c’était vraiment hors de ma portée.

Parfois, dans le Broch, la prose se défait, devient incantation à la d’Aubigné. On sort du livre épuisé, vidé. On est devenu la nuit même. C’est si rare. L’agonie d’un poète est toujours une vérité du monde, bien au-delà l’instant qui les confond.

Il y a toujours de bonnes âmes pour vous interroger sur le lyrisme de la prose, comme si c’était une faculté à elle étrangère. Depuis la possibilité Virgile, c’est une autorisation intérieure qui est donnée.

 

 

[1Merci Martin, et des excuses pour l’écorcheture !


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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 juin 2014
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