Philippe Rahmy | Loop road reloaded

#vasescommunicants : « renaître dans cette ville d’exilés, brillant jour et nuit comme un grand feu »


Je connais Philippe Rahmy depuis toujours.

Bien sûr il y a eu un début à ce toujours, c’était à Lausanne lors d’un stage d’écriture, il y a bientôt une douzaine d’années.

Philippe Rahmy c’est beaucoup de silence, une apnée au monde. Et puis il est là devant vous sous son chapeau ou à s’extirper de sa bagnole et vous raconter un projet fou de voyage, avec hippopotames, mégalopoles, alligators ou Mer Morte, et on sait qu’il est lui-même.

Philippe Rahmy c’est d’abord une entité de textes : avec un écart entre la prose et la poésie qui tend depuis Shangaï (« Béton armé ») à ne plus faire qu’un monolithe – pour nous tous, la question du genre s’établit à contre, quelle que soit la tentation ou tentative récit, roman ou autre.

Philippe Rahmy c’est aussi quelque chose qui ne le concerne pas lui, mais nous concerne, nous ses amis, chacun dans l’intime de nous-mêmes : nous pour qui bien sûr le corps a sa zone noire, l’intérieur a sa zone de verre, et chaque aporie de soi-même une apnée qui évidemment n’est pas l’absolu de la sienne – il ne parle pas de ce qu’est souffrir, ou si rarement qu’on ne va pas l’embêter avec ça. Reste qu’il est pour chacun de nous tout aussi bien une sorte de désignation intérieure, lieu restreint de potentiel abîme mais si décisif, ce qui le ferait bien rire.

L’an dernier, à la suite d’une de ses équipées avec Tanja, cette fois dans Londres la mythique, il m’envoyait pour nerval.fr un âpre et magnifique texte-ville : Loop Road. Et comme c’est une des motivations à tenir cette expérience d’un magazine fiction (en pause estivale, mais textes bienvenus pour la saison 3, redémarrage septembre après 124 textes et 64 500 lectures en 2 ans), le fragment est devenu noyau d’un roman en cours. En voici un extrait, Loop road reloaded.

Philippe accueille en retour sur le blog KafkaTransport de son site RahmyFiction un texte qui se voudrait une nouvelle inflexion de mes Fictions du corps, merci.

Photo : Londres, Saint-Pancrace, sept 2013.

FB

Et bien sûr les autres blogs sur la grande route des vases communicants, livre numérique pluriel qui se recompose et se défait tous les 1er vendredi du mois.

- nota : nouvelle adresse pour le bog le rendez-vous des vases.

 

Philippe Rahmy | Loop road reloaded


Cela tient du miracle. J’ai mis un certain temps à réaliser qu’il ne s’agissait pas d’une étape supplémentaire, mais de la ligne d’arrivée. Quand je pense au chemin parcouru… J’ai connu des moments difficiles. Bien sûr. J’ai fait comme tout le monde. J’ai rentré la tête dans les épaules. J’ai serré les dents.

Mon histoire est celle de milliers de jeunes arabes, partis faire fortune à Londres. Cette aventure, je serai pourtant seul à la vivre, moi, Adly Rahmy, fils de Mohammed et de Farida, petit-fils d’Ali et de Nawal. Je ne connais pas ma famille restée Bab El Oued. Mes études m’ont séparé de mes amis, sans faire de moi un blanc. Je ne sais pas ce que c’est d’être musulman, ni si cette question préoccupait mes grands-parents lorsqu’ils sont arrivés en France. Leur foi était cachée sous le labeur. Mais les conditions de leur exil, le travail sans la dignité, ont fini par les détruire, quoi qu’on pense, et nous, avec eux. Être musulman est devenu une douleur. Plus de soixante ans ont passé depuis la fin de l’empire colonial. Les nouvelles générations ont tout oublié, la guerre, les morts, les prières. Pourtant, j’ai si souvent ressenti la détresse de nos anciens, qui se sont pressés, confiants, crédules, dans les ports du sud de la Méditerranée. Chaque fois qu’on m’a demandé mes papiers sans raison, ou qu’une porte s’est fermée devant moi quand elle restait ouverte pour les autres, chaque fois que ma candidature a disparu sous une pile de dossiers, qu’on a refusé de m’entendre, je suis retourné dans ce passé que je ne connais pas, battre la semelle sur un quai d’Alger, avec le bétail humain, attendre qu’on appose sur mon front le sceau de la République française. Mais aujourd’hui, j’ai laissé la France derrière moi.

Nous sommes au début de l’été. L’humidité de la nuit, encore accrochée aux grilles du zoo de Londres, a déjà séché sur la route. D’ici peu, le lion Edgar rugira devant l’aube, dernier réflexe sauvage de ce fauve domestiqué. Puis il s’installera sur une branche pour contempler les hommes. Il les verra parcourir la ville comme il parcourait, jadis, la savane, ne reconnaissant aucun pouvoir qui lui soit supérieur, jouissant de n’être assujetti à la volonté de personne.

À quelques pas, Oslo Court dort encore. Nous habitons, Lizzie et moi, au rez-de-chaussée, seul petit couple de ce complexe pour vieux nantis. Le soleil inonde notre chambre. Le visage de Lizzie, lissé par la lumière, m’apparaît dans sa beauté. Puis Liz se tourne vers le mur, découvrant, dans un soupir, l’arc saillant de ses vertèbres. Dehors, Edgar pousse enfin son rugissement. Un grondement, plutôt, comme celui d’un essaim, la plainte brumeuse d’un roi déchu. Il fait lourd. À midi, le soleil accablant frappera les immeubles de brique. Un orage éclatera, puis ce halo de vapeur ocre se refermera d’un coup, comme un projecteur qu’on éteint, faisant place au ciel étoilé. Depuis quinze jours, on vit comme sous les tropiques, en rasant les murs, sans sortir de l’ombre, ou derrière les persiennes closes jusqu’au soir. La nuit, des chauves-souris chassent à nos fenêtres, autour d’un lampadaire. Je vais alors sur le perron, fumer une dernière cigarette dont la fumée imite leur vol sinueux.

L’homme ne fait qu’effleurer les choses. Mais nulle part ailleurs, il ne touche son rêve comme à Londres. Tout le monde éprouve ici le même désir de vivre mieux, qui n’existe plus en Europe, sauf, peut-être, à Istanbul, où souffle le même air frénétique. Mais les affamés ne restent pas sur le Bosphore. Leur colonne se remet inlassablement en marche vers le nord, vers Londres. Ils ont les yeux rivés à leurs téléphones portables. Ils échangent des messages avec leurs familles au pays, je vais bien, Inch’Allah, des selfies pris devant un palace, avant de se glisser sous un camion ou de grimper sur un convoi de marchandises. Les nouveaux immigrants sont marocains, libyens, égyptiens, français. Ils marchent, ils tombent, ils chantent. Leurs chants portent jusqu’aux lointaines patries. Ils chantent pour leurs familles, pour leurs femmes, pour leurs enfants et pour leurs morts. Ils chantent aussi pour le pays qu’ils traversent, pour les arbres, pour les bêtes qui les voient passer au bord des rails, et pour leurs rêves qui leur filent entre les doigts. D’un téléphone à l’autre, la plainte des oubliés de l’histoire monte dans le ciel. Ils se serrent les uns contre les autres pour ne pas tomber des wagons. Quand ils éteignent leurs téléphones, ils se refilent une craie. La tôle est leur canevas. Ils dessinent le portrait de leur ange protecteur, Mama-Diesel, patronne des vagabonds, une grande vulve de pissotière qui les enveloppe comme une mère. Chaque container porte la sienne, tracée à la va-vite ou avec application autour de sa cargaison humaine, ébouriffée de poils, de lèvres et de suppliques. Une amande fendue, une fleur carnivore, une plaie béante, une bouche de métal, n’importe quoi d’assez crasseux, d’assez défoncé, d’assez résistant pour recueillir tous les damnés de la terre. Que sont-ils venus chercher si loin, et que suis-je venu chercher de si précieux, à deux pas de chez moi, que je n’aurais pas trouvé en France ? Chacun veut davantage qu’un travail. On ne risque pas sa vie pour si peu. Chacun veut découvrir qui il peut devenir. Être heureux. Londres, en-negh, notre maison. Je m’abandonne à cette foule qui se propage comme une question, pour faire résonner ma vérité avec ceux qui me ressemblent, incapables d’endosser mon héritage ou de le refuser, pour racheter la défaite de mes ancêtres, et renaître dans cette ville d’exilés, brillant jour et nuit comme un grand feu.

[…]


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 1er janvier 1970 et dernière modification le 1er août 2014
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