013 | 47°42’30.06 N – 0°41’54.86 E

le rond-point à contourner les morts, et leur géographie dans la ville


 

- ceci est le 13ème rond-point visité, voir liste des précédents ;

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- état actuel du protocole : vues depuis le rond-point devenu chambre à photographier la ville (11 photos) ; vues du rond-point depuis son pourtour (2 photos) ; vue de l’intérieur du rond-point (0 photos, juste la vidéo) ; le Google Earth avec le rond-point dans son contexte (1 copie écran) ; vidéo lecture (5’48), vidéo captation neutre (2’14) ; un livre enterré (voir protocole livres enterrés) ;

- la chaîne YouTube des performances la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic

 

journal de voyage


Dans les Villes invisibles d’Italo Calvino, la série de textes sur la ville et les morts est certainement la plus structurante du livre.

Où en sommes-nous de nos morts ? Cet après-midi, et pas seulement pour les couleurs d’automne finissant dans les grands arbres, il me revenait ces cimetières dans la ville de Québec, pas plus de clôture que les maisons voisines et parfois la balançoire des enfants passant indifféremment de chez eux à au-dessus des tombes.

Les cimetières se collaient aux églises, et quand la ville s’est agrandie on les a eux-mêmes conçus comme des villes encloses, le dessin des allées selon une hiérarchie sociale et religieuse précise, et tout cela enclos dans un grand mur, capable de sauter les rues quand le cimetière s’étend (une « rue du Passeur » ainsi, coupe étrangement le grand cimetière de Sainte-Radegonde, ancienne commune avalée par Tours-Nord). Bien sûr cela touche à ses limites : sur la périphérie agrandie de la ville, on a construit d’autres cimetières, ceux-là paysagés avec soin (belle manière d’absorber, souvent, les déblais inertes du ramassage des ordures, en tout cas en région parisienne), et on ira les voir aussi. Ce qui est juste curieux, ici, c’est d’avoir sur toute une face un tissu urbain dense, avec la rocade, l’IUT, un centre commercial Simply, des immeubles résidentiels et rien de possible pour comprimer ou manger l’enclave minérale, longtemps consommatrice de granit breton – et maintenant, parce que les Bretons n’ont jamais eu de chance, poussière de granit chinois pour dalles moulées. L’incinération aussi, qui fait lentement son chemin : mais quoi faire de ces îles hérissées multipliées par quatre ou six dans la ville (je parle de la Communauté d’agglomération, puisque désormais là est le pouvoir effectif).

Et donc, me voici à l’arrière du grand cimetière. Un petit rond-point qui a attiré mon attention, sur les photos satellites, parce qu’il n’a aucune raison d’avoir été construit, en ce lieu où passent si peu de voitures.

Le tissu de la ville traditionnelle, petites maisons avec jardins. Et puis, à peine je marche pour rejoindre le rond-point, la surprise : les 4 entrepôts, terrains, cours et hangars multipliés de l’entreprise funéraire David, qui j’espère a bénéficié de ses propres services pour sa fin Mais, ce qui est curieux, ici où la place ne manque pas – tant qu’ils n’ont pas revendu leur terrain à un promoteur, ce qui ne saurait tardé : déjà quelques pimpants petits immeubles neufs avec vue imprenable sur les tombes –, chacun a comme autour de lui un faux cimetière, un cimetière jouet.

Et ces rationnels sarcophages de béton prêts à l’emploi, on pourrait très bien en prendre un pour aller s’enterrer soi-même sans déranger personne.

Mais attention : pas une vitrine. Je sais bien qu’au Père-Lachaise, par exemple, où les tombes nouvelles sont interdites puisque monument historique, les trottoirs d’en face abritent un curieux commerce de dalles funéraires anciennes (n’exagérons pas : fin XIXe, début XXe), à des prix qui valent celui d’une voiture, et souvent récupérées en province, pas toujours bien légalement d’ailleurs.

Ici, ils hébergeaient aussi les tombes d’occasion, les tombes à refaire, les modèles pour tombes prêtes à porter, et soudain, à l’écart du cimetière, me voilà à marcher dans un cimetière où tout est pour de faux : vraie la couverture minérale à même le ciment de la ville, fausse puisque dessous ne sont pas les morts ou pas encore.

Sensation artificielle qui se prolonge quand j’approche du minuscule rond-point. Le cimetière on n’en voit que quelques bribes de monuments, passant au-dessus du mur. Mais les services de la ville ont trouvé judicieux de le planter de cyprès. Et comme le cyprès ce n’est pas cher, d’en mettre quatre rangées serrées, alignées comme à la caserne. Pourtant, quand je regarde les arbres dans le grand cimetière, ce sont ceux de notre région il n’y a pas d’ifs ni de cyprès dans le cimetière. On fait donc un rond-point faux cimetière, parce qu’il est auprès du mur des morts.

Par exemple, quelle fonction de ce réverbère planté au milieu des arbres, et qui certainement n’a rien, mais rien à éclairer, sinon de reproduire une sorte de croix tutélaire ?

Une longue rue descend en pente brusque et tournante le long du vieux mur. Je repense au presbytère des soeurs Bronte, à Haworth : le cimetière est juste au-dessus, et tous mourront à petit feu de cette eau contaminée du puits. Ici, l’eau des morts coule vers la rivière, s’en va vers la mer. Je n’avais jamais perçu la Loire, si têtue et hors de nos préoccupations, comme fleuve portant les morts.

Je fais tranquillement mes photos. Je loupe (fichu autofocus pas débrayé) un gamin qui passe en planche à roulettes devant le magasin funéraire à l’abandon. Je l’apercevrai une heure plus tard : lui et sa petite copine dans les fausses tombes, où personne ne viendra les chercher. Mais ils se moquent bien de ce que je trafique.

Le rond-point a beau être minuscule, d’être aussi planté d’arbres me cache à la vue. Des passants, tandis que je lirai, sembleront surpris de cette voix sortie de nulle part. Les morts impressionnent, quant ils sont derrière vous sur plus d’un kilomètre de longueur.

J’avais apporté une traduction d’un roman suédois (c’est très arbitraire, mon choix, pour le livre à enterrer). J’ai hésité, et puis finalement, vu l’état de l’ancien bureau des établissements funéraires David, je l’ai mis dans leur boîte à lettres.

Le texte de Novarina est magnifique. Je le connais depuis 1988 (et Valère, et ce texte). C’est toujours un étonnement pour soi de le vivre par le souffle. Si je pouvais louer ce rond-point (ou m’y faire enterrer, tiens), j’y accumulerai une lecture intégrale du Discours aux animaux. C’est à creuser.

Pensée enfin pour ce grand-peintre des cimetières qu’est Hucleux – et comme par hasard d’ailleurs le mieux pour découvrir Jean-Olivier Hucleux étant le film réalisé par Virgile Novarina, fils de celui que je lis.

 

éléments contingents et factuels


Je m’en veux surtout d’avoir oublié de débrayer l’auto-focus pendant la lecture, du coup il grogne à chaque fois que je bouge, bonne leçon (et m’en suis aperçu trop tard pour la refaire). Il faut que je fasse des progrès pour ces vidéos et photos. Vidéo : à qui je m’adresse ? Là j’ai essayé que ce ne soit pas pour la caméra, mais directement aux morts que j’avais derrière moi, et aux arbres, et aux maisons. C’était très silencieux, ça me faisait drôle. Pour les photos, suis encore au petit bonheur la chance : suis toujours plutôt en ouverture à 5,3 ou 8,5 pour avoir les fonds bien visibles, et les ISO à 100 parce que dure réverbération d’après-midi. Ce qui était bizarre, surtout, c’est que je n’étais jamais venu à l’arrière du cimetière, du coup j’ai fait des tas de détours pour débusquer ce petit rond-point découvert sur Google Earth, et me suis perdu aussi en repartant. Est-ce que je saurais même le retrouver ? Ensuite, suis descendu en ville, j’ai bu un café avec Yann Dissez et parlé d’Agee avec Laurent Evrard au Livre, j’avais marché dans une m... de chat dans le fond de ce rond-point (les chats et les cimetières, ça va toujours ensemble) et j’avais honte même s’ils n’ont rien osé me dire.

 

ce que le rond-point voit de la ville


 

le rond-point vu depuis ce qui l’entoure


 

intérieur du rond-point, Google Earth et vidéo


 

 

livre lu
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François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 octobre 2014
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