014 | 47°25’11.77 N – 0°43’01.07 E

comment j’ai enterré Robert Pinget dans son propre rond-point


 

- ceci est le 14ème rond-point visité, voir liste des précédents ;

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- état actuel du protocole : vues depuis le rond-point devenu chambre à photographier la ville (5 photos) ; vues du rond-point depuis son pourtour (2 photos) ; vue de l’intérieur du rond-point (5 photos) ; Google Earth 2009 avec le rond-point dans son contexte (1, + Mappy en agrandissement, les 2 copies écran avant construction du terminal tramway) ; vidéo lecture (2’36), vidéo captation neutre (2’04) ; un livre enterré (voir protocole livres enterrés) ;

- la chaîne YouTube des performances la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

journal de voyage


D’abord soyons clair : tant qu’à attribuer à un écrivain contemporain, sous prétexte qu’il fut Tourangeau, un nom de rue qu’il ne demandait pas, soit vous l’attribuez à une rue qui le voyait passer, soit rien du tout. Cette histoire de Rond-Point Robert-Pinget, avec quatre pancartes bleues que nul n’a le temps de s’arrêter pour regarder, c’est du pipeau. Moi je n’en veux pas, de rond-point, même ayant habité 15 ans l’excellente commune de Saint-Cyr sur Loire, où on a eu la bonne idée, sur le vieil escalier de pierre qui descend du château du maire, roi directeur de l’agglomération de Tours Plus, d’attribuer à chaque marche un nom d’écrivain qui aurait un lien à la ville, de placer Michel Drucker par ordre alphabétique entre Bergson, Balzac et Anatole (France, pour l’ordre alphabétique).

Alors d’accord : c’est le rond-point des écrivains, puisque nous Robert Pinget on le lit et on l’estime. Je demande à être enterré rond-point Robert-Pinget, comme Chateaubriand sur son Grand Bé, et je regarderai passer les camions. Les jeunes écrivains tourangeaux (il y en a, ça se bouscule), Tanguy Viel, Laurent Mauvignier, Philippe Adam, jusqu’à Jonathan Wable, viendront par solidarité s’y faire enterrer avec moi (ça leur laisse plus de temps qu’à moi) et alors oui, on deviendra un élément de curiosité, et le nom de Rond-Point Robert-Pinget conquerra son illustration (nota : j’ai hésité sur le futur, mais Twitter m’a corrigé dans l’instant).

Pinget, qui aimait tant jouer du violoncelle et la Touraine, il jouerait quoi, là, au milieu des voitures en son propre mausolée ? Quelque chose cloche (par contre, il est temps que je commence à inviter des musicos, auteurs, danseurs, vrais photographes et vidéastes avec moi dans ces équipées).

En attendant d’y être enterré, et malgré une voiture conduite par dame d’âge canonique surprise de voir un zigoto là, et qui a fait une embardée pour m’emplafonner, je prends pied dans ce que jusqu’ici, du moins avant de savoir son nom, j’appelais plutôt Rond-Point Hubert-Robert, ou Rond-Point de la Rome Antique. Le déblai, avec la rocade et l’autoroute, on n’en manquait pas. Ce dont on manque, en Indre-et-Loire, c’est d’un point haut : pour cela que nous on y oeuvre ensemble, à Saint-Pierre des Corps. Le plus haut point d’altitude en Indre-et-Loire doit culminer à 480 mètres, et donc ici ils ont dû avoir l’idée d’en faire un presque aussi haut. Mais juste un cône ou un tas ça n’aurait pas marché. On l’a donc lesté de vieilles pierres brunies (ça, par contre, la moindre démolition en fournit, mais après rayure et palpation ça a vraiment l’air de pierres anciennes), disposées selon l’idée romantique de la belle ruine, et des dessins XIXe des hardis voyageurs découvrant le forum romain : c’est le sens des arbres.

À Rome par contre on a, une pyramide pyramidale, presque aussi haute que les collines. C’est le Testaccio, fait de fragments d’amphores brisées dont on n’a jamais éclairci la provenance, troué de grottes, et sur le sommet duquel (célèbre parce qu’un des rares points où les sept collines sont ensemble dans la même perspective), un olivier malingre résiste au temps sans avoir jamais pu se résoudre à devenir adulte, Rabelais y est venu et l’a dit, Cervantès y est venu et l’a dit, et moi qui le redis y étais allé juste pour avoir les pieds exactement dans quelques centimètres carrés ayant connu à la fois les pieds de Rabelais et les pieds de Cervantès. C’est comme ça, l’hommage aux écrivains, c’est pas en leur mettant quatre pancartes sur un rond-point de rocade, avec d’un côté le portail marqué MAINTENANCE DU TRAMWAY et sur le petit chemin côté campagne POMMES À VENDRE, à ramasser soi-même et c’est la saison, le numéro de téléphone est sur la photo.

Donc je montais pour la première fois sur la ruine et examinais ce relief, repensais à L’île au trésor de Stevenson, et découvrais que les pierres plates qui font tant d’effet, comme d’une falaise écroulée, avaient juste été déposées au bulldozer sur le remblai de terre pris à la rocade et tassé en monticule de hasard. J’ai enterré sous l’une d’elles (pile celle où je suis assis pour la vidéo lecture) mon livre de Robert Pinget, et j’ai une requête à vous faire : là où il est sous la pierre plate, il y est pour les siècles des siècles. Mais si vous voulez vraiment l’en extirper, ayez l’amabilité de prendre chez vous un vieux Pinget (ah, saint Inquisitoire, ou L’hypothèse, ou Monsieur Songe, ou tout) et de le placer là où était le mien en remplacement. Le livre enterré est circulatoire comme les ronds-points qui l’accueillent (quatorze livres donc, déjà).

Depuis ce vendredi 24 octobre, 15h25, Robert Pinget est enfin et pour de vrai enterré dans le rond-point qui porte son nom, par ce qui compte le plus et qu’on peut réellement nommer – pour chacun de nous autres plumitifs, Rabelais et Cervantès depuis le Testaccio acquiesçant, la véritable dépouille : nos livres.

Ajoutons que ce mystère de la fausse ruine mériterait d’être pris en considération en tant que tel, indépendamment du nom Robert-Pinget qui lui a été attribué (faites l’expérience rue Nationale un samedi après-midi : – Madame, monsieur, s’il vous plaît, pourriez-vous m’indiquer la rue Robert-Pinget ?). Ce qui reste d’un donjon féodal en ruines, voyez Talmont, voyez Pouzauges, voyez Chinon, voyez Loches, c’est un reste d’enceinte circulaire à la base. On a donc reconstitué l’arc et le fragment de base circulaire. Mais alors elle serait ridiculement petite, presque à l’échelle de ce parking près d’Amboise dit des Mini-Châteaux pour montrer aux touristes pressés (une fois le vin acheté) toutes ces merveilles de châteaux d’un seul coup, hauts comme votre braguette et rien plus ? Le beau quand on le fabrique est un piège, inscrivant toutes les idées reçues que vous comptiez fuir.

Sur Google Earth 2007, côté ville, les champs. 2009, la terre arasée. Et maintenant, tout à l’écart de la ville, le centre de réparation et beauté des tramways : en bout de ligne évidemment ça facile. Question directe à l’architecture industrielle : les entrepôts et magasins généraux ou ateliers de réparation pour les trains, à Saint-Pierre des Corps, ont généré la ville, ses jardins ouvriers, probablement dessiné son enracinement de pensée. Ici, cette fausse clinique qu’engendre-t-elle, sinon un vague plus de circulation au rond-point à l’heure de l’embauche ou de la débauche (en allemand : Feierabend, c’est du parler de l’ouest, pas de jeu de mots).

Côté campagne, un vieux domaine agricole, et un parc à matériaux pour travaux publics, avec un Algeco pour bureau et un gars qui attendait le client à l’arrière de sa fourgonnette rouge. Peut-être c’est ça que j’aurais dû faire, au lieu d’enterrer mon Pinget : aller à lui, le lui offrir, et lui dire qui fut Robert Pinget, puisqu’il est le seul habitant de son rond-point, aux heures laborieuses. Comment m’aurait-il reçu ?

 

éléments contingents et factuels


Je n’aime pas vraiment cette rocade-là, s’éloignant comme des cercles concentriques de la ville, chaque fois on dirait que c’est plus aseptisé (hors cet emballage de Boursin), que les voitures roulent plus vite et sont devenues indifférentes à la Terre comme à ce qui nous relie les uns les autres, quoi qu’on en ait. J’ai aimé cette politesse qui fait que la piste cyclable se rétrécit plutôt que couper le vieil arbre, et qu’on y peint une bande blanche pour les cyclistes qui ne le verraient pas, l’arbre. Ceci dit c’est très beau, là-haut, on est au-dessus du toit des camions, ils ne nous voient pas, les arbres ne semblent même pas se plaindre du casernement qu’on leur a imposé. Il s’est mis à pleuvoir, j’ai dû partir sans vraiment finir : mais l’essentiel c’était mon Pinget enterré. Pour la lecture, je voulais avoir dans le cadre la plaque bleue avec le nom Pinget, et le grand hôpital des tramways, puisque c’est d’ici que part ce qui réorganise depuis un an toute la surface de la ville. Quant à lire du Pinget lui-même, ça m’aurait semblé redondant, indiscret. Cette page de Denis Roche, intitulée D’un langage de surface, c’était parfait devant les tramways. D’ailleurs il ne vit pas si loin, lui non plus.

 

ce que le rond-point voit de la ville


 

le rond-point vu depuis ce qui l’entoure


 

intérieur du rond-point, Google Earth et vidéo


 

 

livre lu

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 octobre 2014
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