j’ai dormi dans mon absence (nuits Cergy)

de s’éloigner de soi et d’y revenir en spectateur


Ce sont des données : je suis astreint, à jour fixe, une fois par semaine, à me présenter ici, au guichet, à la nuit tombée.

On me remet une carte avec un numéro. Quand j’arrive, la carte est prête. Il est nécessaire de réserver au moins une semaine à l’avance pour bénéficier d’un tarif accessible.

Alors on prend la carte et son sac, on va à l’ascenseur et on lit le premier chiffre des trois inscrits à la main sur la carte. On sort dans le couloir, et on insère la carte dans le numéro correspondant aux deux derniers chiffres inscrits à la main sur la carte.

Il m’est arrivé de revenir dormir dans une chambre qui m’avait déjà accueilli – je crois la 310 ou la 315. J’ai demandé s’il y avait une astuce dans le système de réservation pour indiquer une préférence concernant une de ces chambres, on m’a dit que non, en tout cas je n’en ai pas trouvé à ce jour.

Les cinq couloirs sont identiques, mais le cinquième étage est réservé aux hébergements de groupe et les chambres y ont trois, voire quatre lits séparés, ou superposés. Il m’est arrivé aussi d’y être envoyé, de dormir à côté de trois lits vides.

Les couloirs 2, 3 et 4 sont identiques, même si le 4 comporte plutôt deux lits individuels qu’un lit double, ce qui m’est d’ailleurs indifférent pour l’usage que j’en ai.

Selon le côté du couloir, l’exposition à la ville est évidemment opposée, mais les deux images correspondantes étant fixes, on s’habitue, d’ailleurs je ne regarde pas aux fenêtres, c’est toujours la même image.

Les chambres sont identiques et alternent par symétrie, lit à gauche et coin douche à droite ou le contraire, petite table sous le néon vertical avec prise de courant.

Quelques chambres n’ont pas bénéficié de rénovation, armoire ou cloison supplémentaire, la plomberie un peu usagée aussi, c’est le cas de cette 221 où j’écris en ce moment.

Le sol de linoléum porte les stigmates de cigarettes écrasées, même si soi-même on a du mal à s’imaginer le faire.

Donc chaque semaine on me remet la carte, je suis dans une chambre chaque fois identique et chaque fois pourtant différente, en hauteur par rapport à la disposition des étage et en longueur par rapport à la disposition des couloirs.

Les variantes d’une semaine à l’autre sont restreintes : voisinages, groupes, serrure bloquée. Il y a dans chaque chambre un écran de télévision et une télécommande mais je n’aime pas ces appareils, ils me sont aussi utiles que ces portes manteaux accrochés au mur par un clou indévissable.

Il m’est arrivé une aventure étrange. J’avais effectué ma réservation d’avance, et bénéficié d’un tarif bas en choisissant la mention non annulable non remboursable. Quand j’ai su que je ne viendrais pas, la semaine dernière, j’ai tenté d’appeler la réception et leur demander – à titre exceptionnel, mais on me connaît et me salue, maintenant, ici – de transférer la réservation sur cette semaine-ci. Mais mauvais horaire ou quoi, je ne suis tombé sur quelqu’un qui était indifférent à cette requête (je sais pourtant qu’elle est possible) et me l’a refusée.

Alors que je dormais dans une autre ville, dans un autre hôtel, pour une obligation qu’il ne me revient pas de justifier, la chambre ici était close sur mon absence.

J’avais même pensé en faire cadeau à quelqu’un, après tout c’est exotique une nuit ici. Puis j’avais renoncé, pas la peine de se créer des complications.

Mais la complication était pour moi : c’est très bizarre de dormir non chez soi, mais de savoir que dans le lieu où chaque semaine vous allez dormir, avec les mêmes gestes, les mêmes lumières, les mêmes heures (elles ont une nature particulière, sas entre deux journées lourdes, j’y suis peu actif), vous en êtes littéralement absent.

J’étais confronté à l’absence de moi-même, et pourtant rien de plus facile (parce que je n’étais pas chez moi, dormais dans un autre hôtel ?) que m’y glisser à distance. Pourquoi, même si j’étais ailleurs, les mêmes gestes associés à cette chambre vide n’auraient pas été accomplis ?

Alors hier soir, c’est cela que j’ai voulu me confirmer à moi-même.

Le numéro qu’on m’a attribué sur la carte importe peu – les chambres sont pareilles, c’est juste leur localisation qui change. Alors, dès que j’y suis entré hier soir, à la nuit tombée, que j’ai posé mon sac à la place habituelle où je pose mon sac, allumé le néon près de la petite table de travail, fermé le rideau de la fenêtre sur la ville, j’ai su que je n’étais pas ce voyageur habituel, comme tant d’autres dans ce pays confronté à tâche hebdomadaire hors de leur domicile.

Comme un tour de cirque quand on ne se sait pas capable d’un tour de cirque, être parvenu à accomplir ce qui me hantait depuis cette nuit absente : venir voir réellement ce qui se passait dans cette chambre lorsque je n’y étais pas, mais que je l’avais réservée, noire et silencieuse accrochée à sa fenêtre sur ville.

Et depuis hier soir se sont enchaînés ces mêmes gestes où celui que j’observais n’étais pas celui qui vient chaque semaine, mais bien celui qui n’était pas venu la semaine dernière.

J’ai dormi dans mon absence.

C’est une expérience vraiment singulière.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 décembre 2014
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