018 | 47°21’28.44 N – 0°38’49.97 E

aller saluer l’usine morte, puisque Michelin est parti (mais que son rond-point reste)


 

- ceci est le 18ème rond-point visité, voir liste des précédents ;

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- état actuel du protocole : vues depuis le rond-point devenu chambre à photographier la ville (13 photos) ; vues du rond-point depuis son pourtour (3 photos) ; vue de l’intérieur du rond-point (3 photos) ; vue aérienne © mappy.com avec le rond-point dans son contexte (1 copie écran) ; vidéo lecture (2’49), vidéo captation arrivée usine par la rocade (1’45), vidéo contournement par l’arrière (3’49) ; un livre enterré (voir protocole livres enterrés) ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic

 

journal de voyage


La semaine dernière, il y a 5 jours exactement, on a fabriqué ici un dernier pneu : une cinquantaine de personnes apparemment continuaient d’entrer dans les 46 hectares du site – ou bien, comme ces soldats japonais retrouvés sur des îles après la dernière guerre mondiale, ne s’étaient-ils pas aperçus que ça avait fermé, que tous les autres étaient partis ? Il y a deux ans, on fabriquait ici encore 3000 pneus par jour.

Non, ce n’est pas une usine en ruine, ni une défaite industrielle. C’est juste un immense gâchis, cyniquement effectué au nom de l’argent maître. Pour se rendre compte de la dimension spatiale du gâchis, d’abord la longueur de l’usine (et son parfait état, sa parfaite intégration au tissu urbain où elle n’est plus désormais qu’un cancer), en longeant la rocade, quand on arrive :

Pour des éléments concrets, voir le dossier très pro présenté par La Nouvelle République du Centre-Ouest. On y apprend que l’usine a été créée en 1961, elle aura donc été active un demi-siècle : le temps même de la structuration de la ville moderne. Qu’elle a compté jusqu’à 4200 employés. On devinera aussi, rien qu’aux titres, la suite des promesses, les étapes de l’abandon. Les carottes employées : par exemple, les ouvriers de Michelin pourraient aller travailler à la Centrale nucléaire de Chinon, et puis le constat – 2 embauches.

Tout à la fin, il en reste encore 1200 à caser. On les laissera partir avec 2 ans de salaire. C’est la même chose, de toucher son salaire en restant chez soi le matin ? On aménagera l’ancienne imprimerie Mame (beau destin pour Mame morte, d’accueillir les reclassés de la prochaine morte) pour les aider dans cette reconversion. Las, le bâtiment était plein d’amiante, projet à l’eau – je crois qu’on a mis à leur disposition quelque chose dans la zone de Tours Nord. Marrant, il y a 1 an 1/2, je recevais un message de la boîte qui avait reclassé les Florange : elle avait remporté le marché de l’accompagnement en proposant un plus culturel, ça les intéressait de savoir si je pourrais faire des ateliers d’écriture. Sept mois et 2 rendez-vous avortés plus tard, je comprenais que ces e-mails avaient seulement dû être une sorte de précaution pour faire figurer quelques noms dans le projet, classique.

Alors je ne sais pas où ça en est, le reclassement, et ça dépasse mon propos. Moi, c’est le rond-point qui m’intéresse.

Ce géant qui couvre des hectares, inclut des parkings et des rues, et tout en parfait état, on va en faire quoi ? Comment la ville contourne la zone morte ?

Mais ce sont d’autres questions. Tout autour, ces maisons années 70, dont beaucoup ont les volets clos : ce que l’usine faisait vivre de la communauté, ça allait bien au-delà. Est-ce qu’on peut mesurer les conséquences pour les écoles, pour le commerce de proximité, pour les sous-traitants et intérims ? Non, tout est mort à l’enquête. L’usine c’est privé.

Pourtant, qu’on dise qu’on revient de faire des photos de l’usine Michelin close (je n’ose pas dire abandonnée – il faudrait dire évacuée ?) et voilà déjà qu’on sait que « le père de » y a travaillé et puis « le grand-père de » y a fait sa carrière – pour ces jeunes qui ne sont pas chez Michelin, mais dont le père ou le grand-père a vécu l’usine, qu’est-ce qui s’est transmis, qu’est-ce qui simplement a été possible, par stabilité sociale, par confiance dans la raison qu’on a de pousser les jours, par la fierté du travail fait, qui ne se reproduira pas pour les suivants ? C’est cela que je voudrais évaluer, en photographiant, ce froid dimanche de décembre, le parking vide, l’entrée verrouillée, les murs opaques.

Michelin a réalisé l’an dernier un chiffre d’affaires de 20 milliards d’euros, et vise pour 2015 2,3 milliards de bénéfice, répartis entre investissement et redistribution aux actionnaires du CAC 40. La holding qui dirige le groupe s’est réfugiée en Suisse (à Grange-Paccot, canton de Fribourg, au 36 rue Jo Siffert, coureur automobile mort en 1971 sur pneus Michelin) : l’indication Clermont-Ferrand 315 km sur la borne du rond-point c’est du pipeau, sinon une insulte. Les pneus sont fabriqués dans 18 pays, le marché des pneumatiques croît annuellement de 3% – tout cela est une logique qui n’a rien à voir avec comment on vit dans une ville, comment on s’y éduque, comment la communauté s’organise en fonction de ce qu’elle produit.

Des travaux vont être effectués à partir de janvier, et en octobre ça redémarrera mais avec 200 personnes, juste sur la petite portion arrière de l’usine actuelle. Est-ce que c’est la même chose ? Est-ce que la mutation est irréversible ? Est-ce que cela veut dire que la ville aussi, et sa population, devraient être divisée par dix pour trouver un nouvel équilibre ? Le reste sera rasé en 2016, ça me promet de belles photos, profitez de celles-ci.

Tout ce qu’on voit ici est voué à disparaître. La seule question qui reste, c’est : qu’est-ce qui, alors, disparaît aussi de nous ?

Il y a d’autres choses que j’ai photographié, tout autour du rond-point : les maisons années 70, qui semblent s’effacer par contamination résignée ; l’interconnexion surdimensionnée, usine oblige, avec la rocade ; la trémie géométrique du marchand de matériaux et le cul des 3 camions citerne à béton au repos bien parallèles ; la station service 24/24, et le parking du Lidl. Peut-être je rajouterai dans un billet supplémentaire, et certainement aussi que je reviendrai. Aujourd’hui je n’ai gardé que l’usine.

Sur le rond-point, les trois bornes Michelin, la jaune, la rouge, la blanche : Michelin n’est plus qu’un nain de jardin.

 

éléments contingents et factuels


Les accès sont désormais surdimensionnés. Les parkings vides sont de la place inutilement volée à la ville. Le chantier de démolition va s’étaler sur des années. Mais, sur le rond-point, cette borne avec la distance à Clermont-Ferrand centre du monde (le monde Michelin). Comme il s’agit de quelque chose d’important, et que Michelin ça fait aussi partie un peu de ma famille (le garage Citroën du grand-père Eugène Bon était agent Michelin dès les années 1930), et que cette usine je l’ai longée depuis 15 ans comme quelque chose de positif pour la ville, j’ai apporté un livre qui me tient à coeur. Un Corti, précieux et solide, écrit par un auteur ami, qui a de plus été chauffeur de bus (on trouvera facilement). Sous les buissons du rond-point, de grosses pierres plates, j’y ai glissé le livre dessous comme sous un abri préhistorique, on le retrouvera dans 20 ans ou 200 ans s’il faut. Il ne s’agit pas de semer des livres, il s’agit que la ville devienne un dépôt véritable de voix qui nomment et accusent, depuis partout sur sa carte. Pour ma propre lecture, j’ai choisi un livre où il y ait de la route et des pneus : ce passage de Julio Cortazar expliquant qu’on rêve différemment, sur les parkings. C’est dédié à Pascal Jourdana. Faire une vidéo d’ambiance n’aurait servi à rien : la zone est morte comme Tchernobyl. J’ai planté l’appareil sur le tableau de bord, et fait 2 vidéos : le contournement par l’arrière de l’usine, et comment on l’approche par la rocade. Avoir conscience de l’importance de la tache désormais terne ou en berne sur la carte de la ville.

 

ce que le rond-point voit de la ville


 

le rond-point vu depuis ce qui l’entoure


 

intérieur du rond-point, Google Earth et vidéo


 

 


recevoir le livre lu

François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 décembre 2014
merci aux 1132 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page