026 | 47°19’50.52 N – 0°36’55.17 E

par les chemins de sortie de la ville, et reprendre les pas de Balzac


 

- ceci est le 26ème rond-point visité, voir liste des précédents ;

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- état actuel du protocole : vues depuis le rond-point devenu chambre à photographier la ville (12 photos) ; vues du rond-point depuis son pourtour (3 photos) ; vue de l’intérieur du rond-point (5 photos) ; vue aérienne © mappy.com avec le rond-point dans son contexte (2 copies écran) ; vidéo lecture (3’26), vidéo captation neutre (1’16) ; un livre enterré (voir protocole livres enterrés) ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

journal de voyage


« Fuir, là-bas fuir... » J’avais ces mots de Baudelaire en tête, en partant de chez moi, et des 4 ou 5 ronds-points qui sont mes prochains rendez-vous j’ai décidé de partir pour un autre. J’avais vague souvenir d’être passé là il y a 2 ans ou à peu près, m’éloignant dans une zone d’entrepôt où j’avais à récupérer des cartons de Hachette, mais ce rond-point et cette zone je ne les ai pas retrouvés.

Je me suis arrêté ici à cause du pont qui s’élevait en tournant par dessus l’autoroute, et d’un grand espace sportif, aujourd’hui complètement vide, mais avec ces parkings disproportionnés.

La lumière était grise, et la végétation de fin d’hiver est triste, mais tant pis.

Fuir, là-bas fuir : je voulais ne plus rien savoir des problématiques de la ville, même pas de ces lotissements qui viennent là sur la campagne comme des taches de rubéole, et la ponctuation des hypermarchés.

On est à Ballan-Miré. Mais je me suis arrêté à ce rond-point à cause d’un panneau qui indiquait « La vieille carte », et le château qu’on aperçoit au fond s’appelle château de la Carte.

Fuir, là-bas fuir : je rêvais en fait d’un grand rond-point large et nu, un rond-point avec juste de l’herbe rase, et de si grand diamètre que je pourrais crier mon soûl, personne ne serait à portée, un rond-point pour s’isoler de tous ces tracas du monde. Un rond-point comme une île, avec de l’espace.

Au lieu de cela, voyez comme il est bizarre celui-là, avec ses arbres plantés droits, ses rayures au sol et cette étrange demi-cuvette. Mais sûr, dans ces bords où tout de la ville déjà s’est éloigné, mais que la campagne n’ose plus rejoindre, on peut brailler son soûl et c’est ce que je voulais.

J’ai longuement arpenté toutes les routes et les bords qui y convergeaient ou plutôt en partaient, puisque personne ici ne s’arrête : où est-on, dans quel monde, dans quel pays sinon ce que je cherchais – cette indifférence généralisée qui finalement vous est une protection. En plus j’avais oublié mon téléphone.

Et puis le chemin de Ballan-Miré à Tours, pour nous ici ce n’est pas neutre en tant que littérature, mais j’étais venu à ce rond-point sans préméditation.

Quand Balzac va à Saché, il arrive à Tours en diligence, se fait héberger chez un vieil ami à lui et lendemain à l’aube part à pied pour faire les vingt-deux kilomètres. Il passe par Ballan-Miré puis Artannes et Pont-de-Ruan, voir ici le plan. Alors là, moi, dans mon rond-point braillant Pennequin (mais quel livre, son Pamphlet contre la mort, ici aussi on apostrophe la ville), je suis au lieu même où Balzac le marcheur (un panneau le rappelle, avec son profil en bedaine comme si ça rassurait le bourgeois, plutôt que l’oeuvre abîme) se réveille à son monde de pensées, qu’il va avoir dix jours où trois semaines pour explorer à Saché. Sinon il n’en parlerait pas comme ça, de son goût pour ce rituel de la marche de 5 heures, entre la ville et sa petite chambre là-haut face aux arbres.

Alors est-ce qu’on perd la ville, est-ce qu’on perd le monde ? Il y a le panneau électoral avec les sales tronches du Front National et comme si des élections départementales on n’en avait quelque chose à cirer dans le chaos et la nuit où on est, la fin de mois permanente et le gâchis et le mépris – et pourtant qui d’autre que moi le lira jamais, ce panneau, puisqu’ici nulle voiture jamais ne s’arrête ? Gauche droite, tous encravatés, à deux mètres du panneau impossible de savoir, de part et d’autre des fachos, lesquels sont ceux de gauche lesquels sont ceux de droite, ils sont aussi nuls en graphisme et assortis en coiffeurs.

J’aurais voulu un rond-point île, un rond-point rêve, un rond-point qui sépare du monde. Je ne crois pas avoir réussi un instant à me séparer de moi-même.

Hein Balzac, que t’étais là, juste à ce moment-là, et que t’as haussé les épaules en continuant à pied vers Saché.

C’est la première fois de ma vie que je reste aussi longtemps à Ballan (ou Miré).

 

éléments contingents et factuels


Se garer en contrebas. Marcher vers le centre sportif. Surmonter la déception du peu à voir. Et laisser venir progressivement les géométries. Remonter vers l’autoroute. S’approcher de cette cabane traditionnelle avec ses cinq rangs de vigne et ses touffes d’osier. Être bien déçu de cette affiche du Front National en plein milieu du pannonceau Expression Libre. Dans l’intérieur du rond-point, ce regard bétonné avec lourde plaque de fonte. Dessous, la terre est meuble, c’est là que je déposerai les livres. Je le répète : il ne s’agit pas de se débarrasser de volumes qui me seraient indifférents, mais de faire en sorte que la carte même de la ville devienne une bibliothèque secrète, dangereuse, enterrée. La littérature doit entrer en clandestinité, de toute façon c’est déjà la situation qu’ils nous ont faite. Ces deux livres de Marie NDiaye (La Sorcière, En famille) étaient pour moi indissociables, je me suis dit qu’à les enterrer ici ensemble, quelqu’un qui les trouverait (improbable, et si c’est volontaire, merci de les remplacer par deux autres) ne pourra croire à un hasard. En surplombant l’autoroute depuis le pont, eu bouffée de nostalgie à ces jeudis de l’hiver 2010-2011, quand j’allais faire atelier en nocturne à la BU Angers, belle aventure mais combien en avoir empilé comme ça, aventures d’une saison seulement – est-ce que ce sera pareil avec mes ronds-points ?

 

ce que le rond-point voit de la ville


 

le rond-point vu depuis ce qui l’entoure


 

intérieur du rond-point, vue aérienne et vidéo


 

 


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 mars 2015
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