Anh Mat | Nuits échouées #308

un iPad dans Saïgon, et ce qu’ouvre la clé numérique de l’écriture


Il y a un peu plus de 2 ans que je croise Anh Mat. La première fois par un texte envoyé pour ma revue nerval.fr, et qui s’appelait Il y a quelqu’un.

Des 136 textes rassemblés en 2 ans 1/2 dans cette tentative d’une recherche sur la mise en ligne de textes narratifs en prose longs sur le web, et des 90 000 lectures collectées sur le livre ainsi formé, c’est la joie et le regret que j’en ai : casser les cloisons des communautés, ouvrir des lucarnes de curiosité, laisser s’organiser des synergies imprévues d’auteur à auteur. Avec de nombreux d’entre eux je reste en relation, nerval.fr est une aventure que je suis content d’avoir menée. Ensuite c’est d’autres questions : une forme revue, ou simplement nos échanges de blog à blog ? Et pour mettre tous la main à la pâte, passer simplement le relais ? Des formes nouvelles continuent de naître, le déplacement de l’invention littéraire vers le web est irréversible.

Et c’est dans ce doute permanent, sur cette nécessaire ouverture qu’on a chacun à coeur de maintenir, dans un travail d’écriture web toujours aussi ostracisé par l’institution littéraire, que j’ai lu avec une telle intensité, ce matin, dans ce fabuleux blog que sont les nuits échouées (oui, un blog est un livre, une aventure avec arborescences, strates, boucles laissées dans sa propre histoire), Anh Mat revenir sur sa propre histoire d’écriture, la relier à la suite des lieux occupés dans Saïgon et ce qu’on voit du monde à sa fenêtre.

Réflexion qui bien sûr me concerne, puisqu’on y croise mon blog (une lecture de Michaux faite autrefois avec Pifarély, lequel était cet après-midi avec moi pour préparation d’une prochaine lecture, autre continuité – à se voir à Lyon aux Subsistances, dans le cadre de AIR, le 27 mai prochain pour celles/ceux qui peuvent), qu’on y croise aussi le livre numérique (ci-dessous pour le télécharger, bien sûr on recommande), le statut particulier d’élaboration collective que représente l’éditorialisation numérique d’une écriture, et là aussi souvenir mêlé, la fierté de s’y être lancé, les bleus à l’âme et au porte-monnaie qui perdurent dans l’échec d’une aventure qui s’est heurtée à trop de murs – comme si l’aventure web, en constitution ici depuis 15 ans, était sans cesse d’apprendre à renouveler son mode même de respiration.

Un grand merci fraternel donc à Anh Mat de m’autoriser à reprendre ici sa 308ème nuit échouée, on la retrouvera ici dans sa présentation et son iconographie d’origine.

Et la fraternité ouverte, ce sont alors tout plein d’autres questions. Malgré le décalage horaire par exemple. Ou malgré l’étrangeté de sa ville, comparée à la mienne. Mais ce temps où on écrit seul devant l’écran, est-il différent si Saïgon ou si Saint-Cyr sur Loire ? Qu’est-ce que brise Internet, et quelles frontières il ne sait pas encore abolir ?

C’est tout ceci qui ici résonne. Quant à l’écriture d’Anh Mat, à suivre et suivre dans les mois et années à venir.

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Anh Mat | Nuits échouées #308


À ton arrivée sous le signe du V., tu loues une petite chambre au second étage d’un quartier en fleurs, dans la maison d’un dépressif. Il passe sa vie torse nu à faire des siestes dans un coin, juste à côté de la porte d’entrée, affalé sur sa chaise. Quand il se réveille il parle tout seul, l’air fatigué, triste, lit des textes bouddhistes ou regarde le catch américain à la télé. Marié à une femme à qui il ne parle plus, institutrice toujours souriante, secrètement endettée auprès de la mafia. Leurs deux filles : jumelles gentilles et laides... enfin laides... suffisamment pour ne pas avoir envie d’elles. Les dettes sont si importantes qu’ils finissent par perdre leur maison. Ils partiront en douce une nuit, à l’insu des voisins, évitant ainsi regards et chuchotements humiliants... Tu ne sais aujourd’hui où ils ont échoué.

Contraint aussi de partir, tu loges au coeur du centre-ville, en face de l’opéra, dans l’ancien Eden cinéma, un taudis sans fenêtre, au quatrième. Les vieux murs jaunes sont fissurés, par endroits verts car dévorés par l’eau, couloirs et cage d’escalier puant le poulet grillé, l’héroïne et la pisse de chat. En bas le district 1, les hôtels trois, quatre, cinq étoiles, les restos dégueux, les vitrines et ton reflet nauséeux dedans. Deux ans dans cet endroit, deux ans d’une cohabitation avec un « ami » pesant sur qui tu as une emprise aussi considérable que ridicule. Parfois, d’un discours sournois, tu le mènes au mépris de lui-même, aux larmes de honte, de gêne, au nerf même du sentiment d’amitié. Tu le sais faible et influençable. Sa nature manque cruellement de naturel. Il a l’air faux, parle faux, écrit faux, lit faux, écoute faux, respire faux, rit faux, aime faux, haït faux, danse et chante faux. Sa fausseté est si insupportable qu’elle pourrait justifier l’envie de le claquer. Mais lâche comme tu es, tu préfères te torcher avec sa brosse à dents, cracher dans sa serviette ou dans son verre d’eau avant de les lui tendre le sourire aux lèvres... Chaque jour tu lui fais payer le prix de vivre à tes côtés. Tu es à son égard sans pitié.

Puis une robe rentre dans ta vie. Tu ne sais trop comment. Et tout naturellement, tu laisses en plan l’ami devenu n’importe qui, loues un autre appartement avec elle, madame T., au cinquième, dans un quartier où chaque regard à la fenêtre t’accompagne d’une solitude qui ne te quittera plus. La solitude d’un regard sur la rue vidée de ses voix, de sa vie d’hommes et de femmes. Quand il ne reste plus que la couleur de la nuit, son noir bleu-gris, ses lumières orange-lampadaire, son odeur de pluie et d’ordures, tu restes à la fenêtre, des heures durant. Souvent, après l’amour, tu fais sécher la sueur de ton corps dans le courant d’air. T. s’endort vite. Tu la regardes dormir et joues à douter qu’elle ne respire plus. Puis tu sors nu sur le balcon, bois des bières, fumes, cigarettes, weed locale, parfois thaïlandaise. Tu t’émerveilles de l’agilité des chats, chuchotes quelques mots à la lune, regardes la pagode dans le noir, penses au sommeil de Dieu, te frottes les yeux, jettes ton regard cerné dans la cage d’escalier où la main d’un homme cherche une veine sur son bras.

Tu t’assois par terre, en tailleur, petit Packard Bell sur les cuisses, tu écris, n’arrête pas d’écrire des phrases effacées aussitôt le jour levé. Qu’importe, seul l’acte t’est nécessaire... Tu ne dors pas, ou le plus tard possible, après l’aube et le chant des coqs de combat. Tu attends que les hommes se réveillent avant de tomber de sommeil. À l’insu de T. qui pense avoir dormi contre toi toute la nuit.

C’est là-bas que tu as découvert le lirécrire numérique. Complètement par hasard. Tu cherches du Michaux. Tombes sur une lecture. En route vers l’homme. Les minutes d’après te mènent à ouvrir la porte du Tiers Livre. Portes qui te mènent ensuite à des centaines d’autres portes à ouvrir. Après quelques heures à naviguer, tu ressens de la colère, colère d’avoir été trompé par le discours ambiant à leur sujet. Tu t’en veux de n’avoir pas découvert ça huit ans plus tôt. Que de temps perdu. Que de temps perdu. Tu ne cesses de te le répéter. Tu t’es fait empoisonner par le venin de petits maîtres papier. Alors ta page devient celle de l’écran, tu lis, dévores les sites, les blogs, remontes à leurs premiers billets. Tu cherches à rattraper ton retard. Malgré les migraines ophtalmiques, tu ne lâches plus ton écran. Tu découvres des formes nouvelles, contemporaines, mais aussi et surtout des voix que tu attendais depuis toujours sans même connaître leur existence. Et toutes dans le même livre. Celui du Web.

Ton vieil ordi est lent. Tu passes à l’iPad. Il deviendra ton principal outil de travail : bibliothèque, carnet de notes et d’écritures, de lectures, de photos, de videos, de sons, de voix... Tu ne l’as pas lâché depuis. Sur quoi ėcris-tu en ce moment même ?

Tu désires ouvrir un espace. Mais tu as peur de ne pas savoir faire. D’être de trop. Pas à ta place. Tu es aussi paralysé par le risque que comporte le geste du rédigé-publié. Puis tu tombes sur un journal en ligne anonyme : mettre au secret. Ce journal te révèle que « l’intimité peut conduire à l’universalité ». Tu corresponds avec lui quelque temps, à la recherche d’une fraternité nouvelle, un lien de sang noir susceptible de soulager du poids de l’existence.

Ton travail littéraire a été jusque-là un travail solitaire, toujours issu de carnets manuscrits et ce durant plus de dix ans. Tu n’as jamais essayé de diffuser tes écrits. Seule une poignée de proches te fait l’amitié de te lire. Ta pratique a toujours été de l’ordre de l’intime. Tu as très rarement « discuté » littérature. L’instant d’intimité de la pratique d’écriture et lecture papier t’a souvent semblé à l’écart du monde...

Au commencement de ton travail en ligne, tout en le relayant, tu as le sentiment d’écrire et lire au milieu du monde, comme si le numérique te ramenait vers la présence des autres (contrairement à ce que disent certains)... Passer de cette solitude du texte à l’instantanéité d’internet n’est pas chose aisée. Tu es partagé entre ta nature réservée chargée de craintes et ton désir d’être lu, de partager autour de la littérature... L’écriture sur le blog n’est plus tout à fait seule. La solitude de l’acte d’écrire reste inchangée mais une fois publiée, cette solitude est aussitôt partagée. Avec qui ? Tu l’ignores. Mais tu es désormais certain qu’à peine quelques secondes après avoir écrit, un lecteur est susceptible de poser sa solitude sur tes phrases encore chaudes. Peu importe le nombre de vues. Quelqu’un peut passer, il a cette possibilité de rencontrer ton écriture. Sentiment de te promener dans un monde où chaque porte est ouverte.

Le rédigé-publié crée personnellement chez toi une certaine tension, contient un risque, celui d’ouvrir son atelier au premier venu. Risque aussi angoissant que stimulant. Malgré l’immatérialité du support — tous les opposants aux numériques évoquent l’odeur et la sensation du papier, la disparition des échanges humains avec son libraire — le web matérialise la présence du lecteur potentiel. Ta pratique change. Ta solitude reste la même. Ce n’est pas mieux, ce n’est pas pire. C’est ainsi.

Dans ce nouveau rapport, le pseudonyme s’impose à toi, non comme nom d’auteur, mais comme personnage, masque t’aidant à supporter la lumière du jour sur la toile... à préserver l’intimité nécessaire pour écrire : ainsi le pseudonyme Anh Mat a ouvert pour toi les nuits échouées. Tu n’as pas cherché le titre très longtemps. Il t’est venu instinctivement et influencera par la suite la direction de ton travail, un travail qui n’a pas d’autre but que de faire des phrases.

Un étrange personnage apparait au fil de l’écriture du blog : monsieur M.. Il prend d’abord la forme d’un visage, puis d’un interlocuteur... enfin d’un lieu dans le néant... Il a ensuite pris la figure d’un double aux travers d’un "Je" toujours raturé, refusé, déguisé, te faisant le sujet d’une fiction, te plongeant dans une confusion pronominale, véritable berceau dans lequel naîtra l’idée premier livre...

Deux ans après, nouveau déménagement pour un appartement plus grand, avec bureau vue sur le district 7, au quinzième d’un immeuble quelconque. Tu n’as jamais habité aussi haut. Au début, la proximité avec la vie d’un quartier te manque. Mais tu finiras par trouver, dans l’horizon de la ville, plus de richesse encore. Car ce n’est plus la vue d’une rue, mais d’un district entier qui s’offre à toi. Malgré ta hauteur, tu peux encore apercevoir quelques silhouettes, imaginer ce qui se passe dans chacune des ruelles ou fenêtres allumées que tu aperçois au loin. Regarder l’étendue de la ville tel un dieu baissant la tête sur les hommes. Correspondance avec l’inconnu. Ici écriture intensive de monsieur M. Les phrases rencontrent Jean-Yves. Et ne seront, plus jamais, tout à fait les mêmes.

Message d’un numéro inconnu suite à la publication : « Bravo pour ton livre. Je t’embrasse ». Ce n’est pas signé. Tu réponds : « Qui est-ce ? »... C’était l’ami... Tu avais depuis longtemps effacé son numéro, ne te souvenais même plus de lui. Le plaindre une dernière fois, soupirer. Puis le laisser sans pitié à l’oubli, au souvenir d’une amitié qu’il semble entretenir seul.

Tu continues d’aimer madame T. Fabuleuse incompréhension sur laquelle se fonde ton sentiment amoureux. Tu ne cherches pas à comprendre. Tu aimes, un peu moins, mais tu aimes encore, c’est certain, malgré la fatigue d’une présence à tes côtés...

Enfin aujourd’hui tu t’éloignes de la ville, poses tes cartons de livres devant l’immense fenêtre du trentième étage d’un immeuble flambant neuf, vue sur le Mékong. Et l’idée de ce journal s’ouvre sur le toit. Tu en es là. Depuis tout ce temps, le sentiment de n’avoir rien fait. Rien élucidé. Malgré les lieux et les personnes rencontrés, quittés, aimés, haïs, oubliés, malgré la succession des billets, la rédaction du premier livre, les lectures transpirées, tu as le sentiment d’être resté immobile, un point fixe sur lequel sont passées des années de vie. Un arbre sans nom qui n’a cessé de tuer le temps...

Tu regrettes parfois t’être installé. Repartir sur la route, à la recherche d’une chance de hasard, dans un autre pays, sous un autre ciel, à la merci d’une autre langue, parfois oui, ça te traverse l’esprit... tout abandonner, sans un mot, et partir. Tu te rends compte que ce n’est plus possible. Que trop de choses te lient à Saïgon. Des choses dont tu pourrais te passer pourtant. Des choses qui à la fois t’enferment et t’équilibrent.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mai 2015
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