la chambre double #12 | rendez-vous

retour sur quelques éléments autobiographiques tus jusqu’ici


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Hor Sto. Man makes appt. with old enemy. Dies – body keeps appt. #8

C’était un peu après la mort de Jean Audeau. Quelques semaines après. J’étais revenu. J’avais rendez-vous avec Douteau. Ces quelques caisses de livres à déménager, des papiers à broyer. Tout ça de longtemps convenu. Au demeurant si rapide : il avait procédé lui-même à ce qu’il nommait son « nettoyage », déjà huit ans qu’il se confinait dans cette chambre de maison de retraite en zone rurale, ne la quittant que lorsque l’un ou l’autre (et plus souvent moi que Douteau) nous passions le prendre en voiture.

Puis je m’étais arrêté dans la ville, au retour. Vieille habitude. Peut-être la tension de cette situation neuve – il n’était plus là, ne serait plus là –, et ce que nous avions accompli tout au long de cette même journée. Marcher sans but, entrer dans de vieilles boutiques.

C’est là, au coin de la grand-place, que j’étais tombé sur T.

« J’ai vu ton ami Audeau, m’a-t-il dit. Je n’aurais jamais pensé qu’il aurait cherché à me voir. Il m’a donné rendez-vous, j’y suis allé. »

Je suis resté impassible. Si Audeau avait voulu venir voir T., et même s’il avait souhaité que je reste à distance, peut-être ne m’informant même pas du rendez-vous avec qui et pourquoi, j’aurais reçu une fois de plus la demande de venir le chercher en voiture, de l’amener ici, de le ramener le soir.

« Longtemps de ça, j’ai demandé ?

– Non, juste là, samedi. »

Moi aussi, j’étais surpris. Audeau n’aimait pas T., ni son père ni son frère. Il disait que c’était une vieille histoire. Il disait qu’il lui délivrerait son paquet, un jour. Que ces vieilles histoires se payaient.

« S’est bien passé, j’ai demandé ? »

T. a mis du temps à répondre. On était sur deux tabourets de ces bars modernes, au long de la vitrine sur rue, une mauvaise musique nous déboulant dans les oreilles, sous une climatisation trop poussée. Il ne me regardait pas, fixait un point vague de l’autre côté de la rue.

« Il est toujours un peu bizarre, tu le connais mieux que moi. »

Je ne lui ai pas dit qu’avec Douteau, et quatre ou cinq personnes avec nous, on avait assisté il y avait cinq semaines à son incinération, et que Douteau et moi avions procédé ensuite à une discrète dispersion des cendres, à ce carrefour en pleine campagne, sur le bitume chauffé de soleil, mais là où était juste ce pan de mur, tout ce qui restait non pas de sa maison d’enfance, mais de celle où lui-même avait connu qui l’emmènerait dans le vieil enseignement.

Je ne sais même pas si j’ai répondu quelque chose. T. en tout cas avait continué :

« Il m’a dit que ce serait dans quatre mois, pourquoi ni comment rien. Juste ça, qu’il me restait quatre mois. »

On s’est quitté ensuite. Qu’est-ce qu’il voulait : que je le rassure, que lui offre un démenti, que je traite Audeau de vieux fou – qu’il était bien certainement aussi ?

« Tu y crois, toi, non mais tu y crois ? », avait insisté T. sans que je réponde quoi que ce soit.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 juillet 2015
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