lectures | André Markowicz, « Krouck »

parution chez Inculte/Actes Sud de 2 volumes d’André Markowicz, “Partages » et “Ombres de Chine »


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D’abord, pour qui connaît André (et depuis longtemps), ce que nous tous considérions comme acquis : un de ses appuis pour se risquer comme il le faisait dans ses traductions, c’était de ne jamais écrire sur le fait même de traduire. En même temps, lequel d’entre nous André n’a pas fasciné, dans n’importe quelles conditions et circonstances, quels que soient le lieu et l’assemblée, en décortiquant oralement un vers de Pouchkine ou Mandelstam, en commentant un choix de mots chez Dostoievski ou bien, en duo avec Françoise Morvan, sa compagne et souvent co-traductrice, telle image de Tchékhov.

Et pourtant, depuis un peu plus d’un an, s’était faite une bascule : sur Facebook, presque au quotidien, André nous offrait de longues chroniques, parfois à en pleurer d’émotion (sur la Shoah), parfois en prise directe avec politique nationale ou internationale, ou tout simplement l’aventure des jours, des paroles et des visages. Et, dans ces chroniques, André parlait de traduction. Il entrait dans Shakespeare, revenait sur Dante ou Harms ou Mandesltam. Parfois nous étions 40 ou 50 ou 80 à dire en commentaire un simple et respectueux merci, ou faire de ce qu’il avait ouvert un laboratoire commun.

Et c’est bien ce qu’André Markowicz développe dans son introduction à Partages : Facebook, lieu de bruit, confusion, circulation permanente, est la place publique d’une ville. On s’y retrouve en passants de ce jour-là, dans la couleur du ciel changeant selon jours et saisons. On peut se dire des choses graves et intimes, sans que ceux qu’on croise nous entendent.

Et c’est bien cette oralité – non, ce n’est pas oral, mais c’est un mode de publication plus près des modes de l’oralité que des modes de l’écrit – qui lui autorise par le web cette écriture.

André s’y affirme dans sa judaïté, et la creuse. Dans son compagnonnage de l’immersion bretonne avec Françoise Morvan, et creuse. Dans ses voyages, échanges, dans les salles de répétition de théâtre, à sa table d’auteur. Et, c’est une dimension qu’il ne mettra pas de lui-même en avant, une exploration autobiographique que nous sommes en droit, nous, de nous accaparer tant elle concerne l’histoire collective. Le conflit qui oppose ses deux arrière-grands-pères sur fond de Révolution russe et de judaïsme, mais les denses et belles présences du père et de la mère (je les ai croisés, sans rien savoir de ce monde et ces ombres).

C’est un livre d’amitié, au sens de l’amitié de Blanchot. On s’approche d’André encore plus qu’on aurait osé, quand pourtant, pour tant d’entre nous, cette intégrité, cette lumière, ce défi permanent de langue il y a si longtemps que c’est au centre.

Et voilà donc une figure d’écriture qui renvoie en profondeur à la dimension propre du web dans la genèse de la parole et de la pensée. Les modes même de l’échange web prennent plus de place à mesure qu’André Markowicz avance dans cette écriture. Et quel rapport avec la constitution rétrospective en livre imprimé, qu’est-ce que ça change aussi pour nous, ses lecteurs (je me souviens instantanément des textes à mesure que je les lis dans le livre, mais je serais incapable de les retrouver dans les archives Facebook d’André – à la différence d’un site, problématique plusieurs fois évoquée avec lui).

Très beau travail graphique concernant l’objet, avec papier aminci ultramoderne qu’utilise aussi Verdier. On sait que Jérôme Schmidt, le fondateur d’Inculte, a dû se résigner à rendre son tablier et vendre sa maison d’édition – à plus petite échelle, je sais ce que ça représente. Actes Sud est entré dans le capital des repreneurs, c’est ce qui autorise cette nouvelle logistique, et probablement aussi l’arrivée d’auteurs Actes Sud comme André [1].

Partages se complète d’un index qui est une vraie mine littéraire. André évoquant un moment une de nos conversations, pincement à découvrir que j’avais été sorti de cet index : ses éditeurs ont toujours eu du mal à accepter mon implication dans le numérique, mais – comment dire – ça fait un peu mesquin...

Beaucoup hésité dans la diversité des chroniques, avant de choisir cet extrait intitulé Krouck. Mais celle-ci, avec ce portrait en filigrane, me semble un si bel et humble exemple : écoutez quand André dit « Shakespeare est venu de là ». Quiconque a lu une de ses (leurs) traductions de Shakespeare sait.

Et ces livres qu’on se transmet de génération en génération, et cette phrase qui est singulièrement d’actualité, à propos de ce même Krouck en 1944 : il partageait sa bibliothèque.

Pour lire je me suis installé dans ma cuisine. C’est lié à André, cette impression de conversation permanente, ouverte, fraternelle.

On se souviendra de Krouck.

FB

Je complète d’un quatrain pris dans le livre frère, Ombres de Chine, dédié à mon excellent libraire qui, alors que je lui achetais ce livre à 26,90 €, m’a lancé : « T’achètes ça, lui qui n’a jamais appris le chinois... » Faut être courageux pour acheter des livres, parfois (et encore, je maintiens, c’est un des meilleurs libraires que j’aie jamais connus !).


- sur remue.net, un texte de 2001 : Indiscrétions sur André Markowicz, et ce dossier que j’avais rassemblé en 2002 : l’homme continent.
- autres contributions André Markowicz sur remue.net.
- dans cette même rubrique, faire connaissance avec Daniil Harms.
- indispensable : suivre André Markowicz sur Facebook.
- photo haut de page : un lieu cher à André Markowicz, et évoqué dans Partages, le musée Pouchkine à Petersbourg.

[1Rectification : la publication des 2 livres d’A.M. a été initiée par Inculte avant leur mise en liquidation judiciaire et qu’Actes Sud en devienne l’actionnaire principal, nommant à sa direction un de ses collaborateurs ancien libraire, lequel a conservé pour l’instant l’ancienne équipe.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 septembre 2015
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