Philippe Rahmy | Une histoire c’est toujours loin de soi

Philippe Rahmy à propos de l’écriture de son roman « Allegra », La Table Ronde, janvier 2916




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à propos de Philippe Rahmy, « Allegra »


Je reproduis ci-dessous le texte lu à l’écran. Il n’appartient pas au livre Allegra, mais constitue une réponse de Philippe reçue hier soir, sur ma page Facebook, après une remarque de ma part sur ma difficulté actuelle à entrer dans des dispositifs romanesques. Cette réponse, écrite d’un jet, est trop belle et trop profonde pour ne pas la reprendre ici – j’y reviens à la fin de la vidéo.

- autres ressources Philippe Rahmy sur Tiers Livre ;
- Allegra, recension par Livres Hebdo ;
- pour suivre l’actu du livre, la page Facebook de Philippe Rahmy ;
- Philippe Rahmy sur remue.net ;

 

Philippe Rahmy | Une histoire c’est toujours loin de soi


je comprends, je vis cette propulsion chinoise de langue, cette ornière devenue serpent se tordant pour s’arracher à la terre, pour danser avec elle, ce serpent qui est moi, je me suis remis dans ses anneaux en Floride, je le laisse m’écraser pour tirer tout le jus du bonhomme, le jus qui ne coule pas pareil dans Allegra, parce que la douleur ici est psychologique pour causer comme ceux qui ont des lettres, pas de bonne chair comme Béton Armé ou Mouvement par la Faim, une plainte froide, distante et folle calcinée cependant, plainte du père que je ne serai jamais, pas de clous ou de broches dans les os, plainte de l’esprit qui demeure lui-même, planté dans ce corps sans ouvertures, corps de verre pourtant, mais complet, parfait dans sa brisure, alors l’autre plainte s’élève, veut la génération, se reproduire, s’élève et regarde, veut un autre corps pour s’enraciner, une masse, une masse sous forme de langage, quoi d’autre, mais loin de soi, une histoire, c’est toujours loin de soi, c’est la folle prétention de pouvoir recoller les morceaux, de trouver un sens à tous ces fragments... un roman et puis, tu me vois en frère, les chemins que je vais, tu les connais par cœur, alors pas possible de me défendre, de te dire qu’il n’y a pas, dans ce livre, comme la démesure de vouloir poser une pierre blanche, la folie de témoigner de soi, de son existence, de sa misérable force en se lançant dans l’aventure de l’histoire écrite, pas de mais, pas entre nous, évidemment pas de mais, simplement le cri, celui du fond, des tripes qu’on met sur la table, celui des tripes qui sont encore de la cervelle aussi, ces tripes de lumière, ou cette lampe en soi, la lampe qu’on arrache des mains mortes de Saint-John Perse, ou qu’on trouve au bord du chemin et qu’on ramène chez soi un jour, le cœur battant, en se disant que le diable va venir la reprendre, et puis non, ni diable ni personne, alors on finit par croire que cette lampe, c’est soi, et cette lampe le devient, y compris le jour où c’est un roman qui s’écrit, parce que l’époque, et non pas soi, j’en témoigne sur ma vie, l’époque, la parole dans les livres qu’on lit, dans les bouches qu’on entend, dans les esprits qu’on sent, comme on sent une odeur de cramé, parce que l’époque démultiplie les leçons non digérées de l’Histoire, l’école de la mort, quand les voix littéraires qui comptent, celles qu’on aime, et qu’on n’ose pas citer, mais que tu connais si bien, ceux qui comptent, ont dit, pour nous, les paroles éternelles, écrit les phrases définitives qui maudissent la vérité, qui interdisent tout retour aux formes anciennes qui ont accouché du nazisme, produit de tels charniers, et qu’en les lisant, on entre en religion, on entre dans le soupçon, dans le tremblement, dans l’infini retrait, oui, on reste en-dedans pour ne pas se produire sur la scène des monstres, avec ceux qui regrettent le bon vieux temps jadis, ou ceux qui prônent un retour à l’innocence, qui disent pourquoi le fragment, pourquoi tant de scrupules, nous ne sommes pas responsables des crimes de nos pères, racontons des histoires non de Dieu, ceux-là, nul besoin de les évoquer, on n’ouvre pas la poubelle de la littérature, mais les autres, ceux qu’on aime, ceux qui avancent avec d’infinies précautions pour ne pas détruire le précieux de la vie, ceux qui posent des jalons, remportent de considérables, de sidérales victoires sur l’époque, sur l’esprit de mort, sur les marchands de facilité, ceux-là, endosser leur héritage, comme squelette et comme chair, ceux-là, et personne d’autre, se donner corps et âme à cette prudence, à cette compression du désir d’affirmer pour extraire le jus de quelques phrases, arracher quelques cailloux à la falaise, ce qu’on voudra de cet ordre, et s’apercevoir aussi, paradoxalement, que la nécessité du neutre et du point de vue flottant ne parvient pas à guérir de l’aporie de raconter, veut, envers et contre tout, se couler dans un flux, parler avec liberté, se jeter en avant, comme dit Dupin, se jeter, c’est offrir on corps à l’inattendu, ce néant qui attend, impavide œil de vache, depuis la nuit des temps, alors comment se retenir, comment ne pas raconter en écrivant un roman, ou raconter de manière indirecte, ou latérale, ou morcelée, comment être le fils des pères qu’on s’est choisi, depuis toujours, depuis qu’on a ouvert un livre sans comprendre ce qui était en train de se produire à la lecture, l’opposé de la distraction, mais, puisqu’il faut un mais, une sidération puis un ennui, puis une immense lassitude face à la gravité de ce jeu, et à la masse à soulever, ou qu’on imagine, désormais devoir soulever un jour, car il y a bien un devoir, oui, on doit se prouver qu’on en est capable, soi, à son tour, mais on doit le prouver aux morts écrasés par le langage, écrasés mais victorieux et qui continuent à nous provoquer, à nous ordonner de casser cette pierre, alors on se jette en avant, à leur rencontre, dans le trou, en se faisant élastique, ou squelette de bouts de bâton, pour griffer les parois, s’accrocher, faire durer la chute, on se lance, on se jette, et la preuve qu’on veut apporter, c’est la pierre qui nous écrase, qui nous écrit et qui nous crie, qui nous écriase, c’est l’héritage de nos pères rendus muets par la guerre, qui interdisent à jamais qu’on se gargarise des histoires, qu’on prétende avoir quelque chose à dire après tant de bouchers sonores, tant de langues de vipères, tant de cœurs pourris convaincus de pouvoir formuler le monde, formuler, reformuler, refonder, toute cette furie aboutissant à la haine pure sous forme d’alphabet, haine portée par les orgues de Wagner, par les visions de Nietzsche, de l’homme s’élevant au-devant de la puissance, d’une puissance infinie qui lui serait promise, alors oui, l’héritage du retrait, du balbutié, on l’endosse, on ne saurait faire sans, on ne saurait pas vivre sans, mais on cherche à produire un pas qui serait la trajectoire de son propre corps, le mien, en train de se jeter dans la littérature comme une pierre dans un lac, un veut désespérément prouver, car rien de bon sans désespoir, prouver qu’il est impossible de dire au-delà du fragment, impossible de recoudre ce monde, mais dire aussi qu’un corps qui tombe, c’est un trait unique dans l’espace-temps, un seul trait, une seule ligne et un seul point d’impact, au bout, alors, oui, écrire en-dedans de ce qu’on a déjà fait, retenir sa putain de flamme, pour la porter vers le neutre, pour la déposer aux pieds de Blanchot, de Laporte que je vénère, car rien de bon sans vénération, et laisser venir des tréfonds la fibre de parole, la folle voix claire qui claironne dans le petit matin, lui laisser le champ libre pour fabriquer un bouquin, comme on peut, un bouquin qui s’appelle Allegra, ou roman, ou exercice de l’impossible, ou fidélité ou espérance, tout ça en un, tout ça de travers, en ajoutant un dernier coup, car rien de bon sans faire ce fichu pas de trop, un dernier tour de vis qui est de viser haut, de viser non seulement d’écrire le roman des anciens et des modernes attablés autour de la même gamelle, mais aussi, pour un dernier mais, dernier coup de clairon, pour écrire un roman populaire comme on n’en fait plus, pour donner à voir les écrivains qu’on aime, ou ce qu’on a appris avec eux, pour l’offrir à ceux qui ne les connaissent pas ou peu ou qui ont oublié ce qu’ils ont lu, un jour, à l’école, ou en séchant les cours, quand l’impossible fixait la marche à suivre...

© Philippe Rahmy, 19.01.2016


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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 janvier 2016
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