enquête sur Baudelaire, 01 | « mes ancêtres, idiots ou maniaques »

matériaux pour un livre qui s’intitulerait « Tout ce qu’on ne sait pas de Baudelaire, mais fait rêver quand même »


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Mes ancêtres, idiots ou maniaques, dans des appartements solennels,
tous victimes de terribles passions.
Fusées, XII.

Cette phrase est une énigme depuis longtemps. Elle ne s’applique certainement pas aux ascendants de Baudelaire. Elle ne correspond pas à la figure de son père, ses sourcils noirs sous ses cheveux gris, qui aura traversé la Révolution, l’Empire, la Restauration sans varier de résolution. Dans la détresse et la violence des temps, certainement pas un homme de passions, et pour appartements, ce qu’on lui accordait pour logement de fonction au Luxembourg. Et encore moins idiot ni maniaque, pas plus d’ailleurs chez les Foyot du côté de la mère, et comment la si jeune orpheline, sa propre mère morte à trente-deux ans retour d’exil, veuve avant ses trente ans de cet Archambault dont tout porte à croire que sa mort dans l’équipée de Quiberon sera la seule trace pour toujours, pourrait en porter quoi que ce soit ? Sinon ses propres souvenirs dans la puissante famille de ses tuteurs, là où on mariera au fonctionnaire de soixante ans, tout juste veuf et bien usé, la jeune femme de vingt-six ans sans protection. Ou les palais imaginés de ces ducs de Choislin, qui avaient recueilli le père alors jeune prêtre en lui permettant d’être précepteur des enfants, et qui leur sera fidèle toute la Révolution, au point de probablement contribuer à cacher ces enfants quand les parents sont arrêtés – ils le protègeront ensuite aux temps meilleurs – combien d’histoires de ce type en ces temps.

Non, quand je lis cette phrase, je n’y vois pas, pourtant, l’autre hypothèse évoquée : un éventuel début de fiction. Les fragments des Fusées se suffisent à eux-mêmes. Ce ne serait pas un début viable, écartant du narrateur plutôt qu’il y amène.

Cette phrase me suffit en ce qu’elle installe comme un bruit dans l’intérieur de soi-même. Un bruit peuplé. Dans ce qu’on porte en soi-même, il y a cette pluralité de silhouettes, chacune immobile dans son propre labyrinthe, un labyrinthe organisé de couloirs et de salles, avec les hauts plafonds de ces appartements solennels, les meubles et les tentures, les secrets et la lenteur. Et ces silhouettes, dont les cases ne communiquent pas de l’un à l’autre, elles sont torturées du dedans, presque rongées sur place, et d’autant plus fortement que manque la qualification de ces passions, que pour chacun on dit terrible.

On sait que le mot fusée, pour désigner une « pièce d’artifice » dont la forme évoque celle de la quenouille, sens originel, est utilisé par Voltaire dès 1760. Littré cite : « Il est assez plaisant d’envoyer, du pied des Alpes à Paris, des fusées volantes qui crèvent sur la tête des sots », qui correspond bien à ce que Baudelaire recherche pour lui-même. En langage populaire, même époque, fusée c’est ce qu’on vomit. Pour le titre Fusées, Baudelaire hésite avec Suggestions, et tendrait à renforcer l’idée qu’il tire ses titres d’Edgar Poe – en ce cas, les notes intitulées Fifty suggestions ou A chapter og suggestions. Comme le chapitre suivant de la liasse, Hygiène, semble venir d’Emerson, A conduct of life, qu’il connaît aussi par Edgar Poe. Fusées serait donc simplement une reprise du titre des notes que Poe intitule Sky rocketting ? Ce sont de grands feuillets dont la finesse d’écriture tendrait à indiquer une écriture postérieure à 1860 (sur tout cela, appui sur Pichois). On a commencé à les publier vers 1880. Ils ne comportent pas de ratures, semblent donc recopiés, et pas de brouillon en amont.

Alors, cette phrase, le premier cas avéré d’un fragment à pure valeur poétique ou narrative, mais qui serait fiction en lui-même ? Oui, en repensant au Masque de la mort rouge, par exemple, les mêmes appartements, les mêmes silhouettes, la même dévoration.

Peu importe qu’ils soient vos ancêtres, ils sont vides : idiots ou maniaques, comme des automates effondrés dans leur tâche inavouable. Mais soi-même on les rassemble, ils continuent d’agir en vous, mais grâce à eux vous pouvez être foule.

Ainsi, on n’a pas idiot ni maniaque dans les Fleurs du Mal. On a souvent des palais, mais appartement ne vient qu’une fois, et très fonctionnel. La puissante charge onirique de cette phrase appartient pour de vrai au prosateur – elle est assembleuse de fiction, et la totalité de cette fiction (ce dont ne pouvait se rendre compte Baudelaire, certainement, et le reste du feuillet aura vieilli plus vite, sauf sa référence à Chateaubriand : « Style. La note éternelle, le style éternel et cosmopolite. Chateaubriand, Alph. Rabbe, Edgar Poe. » Mais qui de nous a jamais lu Alphonse Rabbe ?).

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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 août 2016
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