enquête sur Baudelaire, 04 | « je n’ai pas oublié, voisine de la ville »

matériaux pour un livre qui s’intitulerait « Tout ce qu’on ne sait pas de Baudelaire, mais fait rêver quand même »


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Je n’ai pas oublié, voisine de la ville…

À lire Maupassant ou Balzac, l’impression d’étouffement parfois à ces bureaux grouillants et la multiplication administrative dans l’époque révolutionnaire. Les grands enquêteurs Baudelaire, Crépet d’abord, Pichois ensuite, y ont trouvé pourtant leur chantier de fouille archéologique. Ce qui nous trouble, c’est de ne pouvoir appréhender alors des faits aussi sensibles que par leurs traces dans ces actes civils qui prolifèrent d’autant que les vies de Caroline Archambault-Dufays, François Baudelaire et Jemis Aupick y ont été ballottées. Comment revenir à une réalité plus sensible que ces noms sur des actes notariés, ces conseils de tutelle, ou ces objets décrits dans les inventaires après décès ?

Émergent parfois des visages, mais capables de rester à distance, dans l’ombre, alors même qu’ils auraient tant à dire. Ainsi, quand Alphonse épouse Félicité Ducessois, à qui Charles ne manquera jamais d’ajouter un salut respectueux dans chaque lettre à son aîné : Félicité sera pour Caroline (elle ne lui est liée en rien, les comptes de tutelle ayant été remis à Alphonse avant son mariage) une compagnie proche, peut-être la meilleure amie qu’elle aura eue, hors Laure Pérignon dans l’adolescence, en particulier lors de la maladie de Charles, et après son décès. À peine s’immerge-t-on d’un peu plus près dans Baudelaire que se multiplient ces pans noirs, ces ensembles muets : leur collection nous désigne-t-elle, comme par empreinte, un Baudelaire vu de plus près, ou avec plus de contraste ?

C’est pour ce mariage d’Alphonse que tout va si vite après le décès du père, et que Caroline laisse l’appartement de la rue Hautefeuille pour cette maison à la campagne, où il est si peu cher d’aller vivre, Neuilly ou Passy. L’enfant, dans le choc de l’après-décès, et toutes les redingotes noires des notaires, huissiers, greffiers, y retrouve de la lumière, celle qu’évoque en un seul vers le début de ce poème, « Je n’ai pas oublié, voisine de la ville, / Notre blanche maison, petite, mais tranquille ». Avec ce qu’on a sauvé des bustes de plâtre, trois arbres et « le soleil, le soir, ruisselant et superbe », même avec « les dîners longs et silencieux », et « la nappe frugale ».

Le couple Baudelaire disposait des émoluments rattachés aux fonctions du père au Sénat, convertis ensuite en retraite, et d’une pension léguée par le duc de Choislin. Il ne restera à Caroline qu’une maigre inscription sur la rente. Quant au mobilier, gouaches et autres valeurs de l’appartement, tout sera dispersé en vente publique, dont le capital est partagé entre elle-même et les deux fils – tout, puisqu’on a l’inventaire : les pincettes et chenets, les matelas et traversins, les ustensiles de cuisine et les costumes du défunt.

Dans cette pauvreté neuve, Caroline revient pourtant bientôt s’installer à Paris, au 58 rue Saint-André-des-Arts (qui s’appelle encore des Arcs) puis au 30 directement sur la place, et commence la liaison avec Jemis Aupick, sans qu’on sache où et comment ils se sont rencontrés : œuvres de paroisse, ou société irlandaise de Paris, suppose Claude Pichois ? Caroline a trente-quatre ans, Jemis trente-neuf et pour les deux c’est une première fois. La « servante au grand cœur, dont vous étiez jalouse », Mariette, s’occupe de l’enfant. Les formalités établies pour le mariage, le couple, avec Mariette et l’enfant, s’installent au 17 rue du Bac. Aupick repart pour ses garnisons, commence d’escalader les grades.

Il y a cette lettre de Charles à sa mère, une des plus noires, celles où il parle de suicide et lance à Caroline : « l’un de nous deux tuera l’autre ». Dans cette manipulation confinant au chantage à laquelle il se livre, ce 6 mai 1861, il revient avec génie sur un souvenir d’enfance : « je me souviens d’une promenade en fiacre ». Il rappelle ceci à sa mère : « tu revenais d’une maison de santé ». Pichois le rapproche avec une intuition très fine du séjour que fait Caroline à Creil, cet hiver 1928, pour rejoindre Aupick : on a le procès-verbal devant l’adjoint au maire de Creil, avec pour témoins un débitant de tabac et un ancien instituteur, que l’avant-veille elle « est accouchée d’un enfant mort, de sexe féminin ». L’enfant de sept ans n’aura donc rien su de la petite sœur morte. Mais le désarroi de la mère à son retour, sa proximité retrouvée avec son petit garçon, les dessins qu’elle fait pour lui, laisseront marque définitive. Le « je me souviens » reparaît, comme lancinant : « je me souviens des quais, qui étaient si tristes le soir », avant d’expédier l’antinomique du chantage au suicide quelques minutes plus tôt : « tu étais à la fois une idole et un camarade ».

Ne surtout rien inférer de ces pics séparés d’intensité biographique des explications ou des justifications concernant l’œuvre. C’est son à-pic au contraire qu’on veut grandir. Dans la même lettre, du Baudelaire de quarante ans : « je laisserai une grande célébrité, je le sais ». Plutôt que ces intensités fractionnées nous renseignent au moins sur le statut même de l’intensité. Le souvenir d’enfance le plus dense émerge d’un deuil dont on ne lui a rien dit, et dont sa mère même adulte ne lui a pas rendu compte. Pourtant, elle et Aupick n’auront pas d’autre enfant. Et c’est dans cette phase aiguë de l’infection vénérienne qui revient, et dans le paradoxe que Baudelaire à cette époque gagne un peu d’argent, mais que tout est avalé par les dettes, qu’il convoque cette suite belle et brutale d’images.

Dans l’acte de mariage de Caroline et Jemis, un article discret : Aupick devient cotuteur de l’enfant de sept ans. L’autre grand point d’intensité biographique adviendra seize ans plus tard, au placement de Baudelaire sous conseil judiciaire, avec publication de ses comptes, et d’un héritage – terrains et immeubles à Neuilly – montant à cent mille francs, et dont il lui restera près de la moitié à sa mort. Appelons ces seize ans la période Aupick de Baudelaire.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 août 2016
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