enquête sur Baudelaire, 03 | « aux maigres orphelins séchant comme des fleurs »

matériaux pour un livre qui s’intitulerait « Tout ce qu’on ne sait pas de Baudelaire, mais fait rêver quand même »


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Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs.

C’est la seule occurrence du mot orphelin dans les Fleurs du Mal. Quiconque vient pour la première fois devant l’étroit caveau de Baudelaire au cimetière Montparnasse en est surpris : les trois corps superposés qui s’y allongent sont ceux du général Aupick, le beau-père, de Charles lui-même, et de sa mère, Caroline. De même les trois noms gravés sur la dalle. On y ressent de l’injustice, tant fut compliquée la relation de l’enfant, puis de l’adolescent et jeune adulte, au deuxième époux de sa mère. Cela fait quelquefois sourire, Baudelaire paraît-il courant dans les rues de Paris, pendant l’émeute de 1848, criant « Il faut tuer le général Aupick ! » ou bien Flaubert et Maxime du Camp, reçus en tant que jeunes voyageurs de passage à l’ambassade de France au Liban, se présentant comme littérateurs, et à une question de monsieur l’ambassadeur Aupick, s’enquérant par politesse de ce qu’il se passait de neuf, à Paris, en littérature, le viking à moustache, prénommé Gustave, s’enflammant sans savoir pour la poésie d’un inconnu nommé Charles Baudelaire, madame l’ambassadrice n’osant rien dire et monsieur l’ambassadeur virant au rouge apoplectique, nous n’avons – nous les admirateurs des Fleurs du Mal – grande estime pour Aupick.

Injustice encore alourdie par le fait que la dépouille de François Baudelaire, inhumé lui aussi en 1827 au cimetière Montparnasse, l’a été avant l’introduction administrative des concessions en 1832, et qu’on n’a aucune idée d’où ses ossements ont été transférés.

On a pourtant une tendresse qui lève pour Aupick à imaginer, dans l’hiver de 1790, ce régiment dit Berwick irlandais en garnison à Gravelines, dans ces départements du Nord balayés par les guerres depuis Louis XIV, alors que la France s’installe dans une de ses secousses les plus décisives, et venu au secours du pouvoir royal en décomposition. On ne saura jamais rien, probablement, de ce Jacques Joseph Aupick, jeune officier de ce régiment, et qui y est accompagné de son épouse Amélie Talbot (« considérés comme époux légitimes », disent les archives du Service historique de l’armée de terre), enceinte. Et que, le régiment repartant, quand il n’y aura rien à sauver pour le service du roi, ils laissent sur place l’enfant né l’hiver précédent, le 28 février 1789 inscrit-on mais c’est arbitraire, et qu’ils ont prénommé Jemis. Il aura droit, comme les orphelins des militaires, à l’éducation au Prytanée militaire, et y aura assez de bons résultats pour être admis à Saint-Cyr, que fonde Napoléon. Il sera adopté par Baudart, le juge de paix de Gravelines.

Plus tard, il a vingt-sept ans, Jemis sera convoqué en Irlande par un de ses grands-oncles – on le sait par une demande de permission de quatre à cinq mois, alors qu’il est en demi-solde depuis l’après Waterloo – soldat de Napoléon, il a fait les Cent-Jours, et à Fleurus, l’avant-veille de Waterloo, une balle lui a brisé le genou : on peut présumer que ses parents sont morts, et qu’il reçoit une mince part d’héritage ?

S’en souvenir toujours, à mesure qu’on recroisera Jacques Aupick, sans lequel probablement il n’y aurait pas, en tout cas pas comme ça, de Fleurs du Mal dans nos bibliothèques.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 août 2016
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