expérience russe sur le sommeil

version française d’une étrange histoire


Pas possible de travailler sur l’invention fantastique de Lovecraft et les fonctions et ressorts du récit d’horreur sans s’interroger sur les formes et vecteurs actuels de cette veine sociale de l’imaginaire.

Depuis plusieurs mois je croise régulièrement dans ces eaux mystérieuses, entre mondes rares et choses beaucoup plus connues.

L’histoire rapportée ci-dessous est sans doute un de ces archétypes devenu légende. La vidéo est une des plus célèbres du monde des creepy pasta.

Question lancée à la e-cantonade : mais comment retrouver l’auteur original de cette histoire ? Pas réussi pour ma part.

En tout cas, dans les multiples reprises et mises en ligne, le texte anglais est d’une remarquable stabilité, c’est donc vraiment d’un fait littéraire qu’il s’agit. Il me semblait important, dans ce cadre, d’en proposer une version française un peu précise, et qui cherche à venir au plus près, en chaque image de l’avancée narrative, de ce qu’elle dérange ou menace.

Autre question : ces contenus, ce sont les vidéos qui les propagent, éclosion de vidéos différentes (ci-dessous une des plus canoniques) proliférant sur une même souche, mais se répondant les unes les autres. Point décisif : le recours aux images d’archives documentaires censées établir une illusion de réel pour le texte fantastique, qui ne pourrait plus être remis en cause si chaque image est identifiée comme certaine. Une légitimité fictionnelle du texte qui alors ne lui appartient plus, mais le contraint à surgir par ce médium hors de sa propre nature textuelle.

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Dédié à César Etienne bien sûr, et vous pouvez, en lançant la vidéo sur YouTube dans un deuxième onglet, passer la vidéo en même temps que vous lirez le texte.

 


 

 

Le but de l’expérience menée fin des années 40 en Russie était d’examiner le comportement d’hommes qui se passeraient de sommeil pendant deux semaines, ou plus, à l’aide d’un gaz à l’effet neuroleptique spécialement conçu à cet effet. On les maintiendrait dans un espace calculé où l’oxygène serait mesuré avec exactitude pour empêcher le gaz de les tuer, son effet toxique à haute concentration étant connu. On ne disposait pas à l’époque de caméra à enregistrement permanent en circuit fermé, on devrait donc se contenter de microphones, et de hublots d’un verre de cinq centimètres d’épaisseur pour les surveiller. Dans leur lieu de confinement, ils trouveraient des livres, des matelas pour y dormir (mais sans draps ni couvertures), de l’eau courante et des toilettes, plus assez de nourriture déshydratée pour que les cinq puissent tenir un mois.

Les sujets choisis pour l’expérience seraient des prisonniers politiques condamnés pour trahison de l’État durant la Seconde Guerre mondiale. Les cinq premiers jours, tout se passa bien. On avait fait la (fausse) promesse aux cinq sujets qu’ils seraient libérés s’ils se soumettaient à l’expérience et parvenaient à tenir trente jours sans dormir, et ils ne se plaignaient pas. On enregistrait leurs conversations et leurs activités. On remarqué qu’ils commençaient de plus en plus à parler des accidents traumatiques de leur passé, et après le quatrième jour la conversation prit un ton encore plus sombre.

À partir du cinquième jour, ils commencèrent à se plaindre des événements et circonstances qui les avaient placés là où ils étaient, et commencèrent à donner les signes d’une paranoïa sérieuse. Ils cessèrent de s’adresser la parole et se mirent tour à tour à chuchoter des choses dans les microphones ou devant les miroirs sans tain. On aurait dit bizarrement qu’ils cherchaient à gagner la confiance des expérimentateurs pour passer devant leurs camarades, les autres sujets de l’expérience. Au début, les chercheurs pensèrent que c’était un effet du gaz lui-même.

Au bout du neuvième jour, l’un d’entre eux commença à crier. Il se mit à faire des aller-retour en courant d’un bout à l’autre du laboratoire, hurlant répétitivement de tous ses poumons pendant trois heures d’affilée, jusqu’à ne plus être capable que de produire des grognements occasionnels, tout en continuant de tenter de hurler. Les chercheurs en déduisirent qu’il s’était brisé les cordes vocales. La chose la plus surprenante quant à ce comportement, c’est la façon dont les autres sujets y réagirent… ou plutôt s’abstinrent d’y réagir. Ils continuèrent leurs chuchotis à l’attention des microphones jusqu’à l’instant même où le deuxième des prisonniers commença lui aussi à crier.

Deux des prisonniers qui résistaient à hurler attrapèrent des livres, en déchirèrent des pages qu’ils enduisirent de leurs propres excréments avant de les coller, calmement et fermement, sur les miroirs sans tain des hublots.

Le hurlement cessa, les chuchotements pour les microphones cessèrent.

Et trois jours de plus se passèrent. Les chercheurs testaient chaque heure les microphones pour vérifier qu’ils étaient en marche, tant ils estimaient qu’il était impossible qu’aucun bruit n’émanât de cinq personnes recluses en un même lieu. La consommation d’oxygène dans l’espace clos indiquait qu’ils étaient tous les cinq en vie. En fait, le niveau de l’oxygène consommé par eux cinq tendait à prouver qu’ils en usaient à forte intensité, comme lors d’un exercice physique soutenu. Le matin du quatorzième jour, les chercheurs entreprirent quelque chose qu’ils s’étaient promis de ne pas faire, pour obtenir une réaction des détenus. Ils mirent en service l’interphone reliant le laboratoire au local, espérant provoquer une réponse quelconque des détenus qu’ils redoutaient de découvrir morts ou inanimés.

L’annonce fut la suivante : « Nous allons ouvrir le local pour tester les microphones. Tenez-vous à l’écart de la porte et allongez-vous sur le sol, ou nous tirerons sur vous. D’obéir vaudra à l’un de vous sa libération immédiate. »

Et quelle fut leur surprise de recevoir pour toute réponse, dite d’une voix très calme, la phrase suivante, et rien d’autre : « Nous ne voulons plus être libérés. »

Les militaires en charge de l’expérience et les chercheurs qui la pilotaient conférèrent. Dans l’incapacité d’obtenir aucune autre réponse par l’interphone, la décision fut prise d’ouvrir le local à minuit, ce quinzième jour.

Quand on ventila le gaz stimulant et on remplit le local d’air frais, leurs voix se plaignirent immédiatement dans les microphones. Trois voix différentes commencèrent à protester, comme s’ils suppliaient pour la vie d’être chers, réclamant qu’on leur rouvre l’arrivée du gaz. La pièce fut ouverte, et on fit entrer des soldats en armes pour maîtriser les sujets de l’expérience. Ils se mirent à crier encore plus qu’avant, mais ce sont les soldats qui hurlèrent encore plus fort, découvrant ce qui les attendait à l’intérieur. Quatre des cinq sujets vivaient encore, même si personne n’aurait osé qualifier de « vie » l’état dans lequel ils étaient.

Depuis le cinquième jour, à peine s’ils avaient touché à leurs rations alimentaires. Il y avait des morceaux de chair du mort, des cuisses et de sa poitrine, coincés dans la grille d’évacuation au centre du local, bloquant tout écoulement au point qu’une dizaine de centimètres d’eau s’était accumulée sur le sol. Déterminer en quelle proportion c’était de l’eau ou du sang ne fut pas possible. Les quatre sujets encore vivants avaient arraché hors de leur corps des parties de leur peau et de leurs muscles. Les chairs détruites et les os exposés de leurs phalanges indiquaient qu’ils s’étaient infligé ces blessures de leurs mains, et non par des morsures comme les chercheurs l’avaient d’abord supposé. Un examen plus approfondi de la position et des angles des blessures confirma que la plupart d’entre elles, si ce n’est la totalité d’entre elles, chacun se les était infligées soi-même.

Les organes ventraux, sous la cage thoracique, des quatre sujets de l’expérience avaient été extraits. Alors que le cœur, les poumons et le diaphragme restaient en place, la peau et la plupart des muscles reliés aux côtes avaient été arrachés, de sorte qu’on voyait les poumons à travers. Les veines, artères et organes demeuraient intacts, ils les avaient seulement sortis d’eux-mêmes et posés sur le sol, étalés près des corps éviscérés mais bien vivants des sujets. On put vérifier que le système digestif de chacun des quatre fonctionnait, traitant et évacuant la nourriture. Il devint rapidement clair que ce qu’ils digéraient était leur propre chair, celle qu’ils avaient digérée et mangée au cours des derniers jours.

Les soldats qu’on avait recrutés pour le laboratoire étaient des militaires russes membres des unités spéciales, mais la plupart d’entre eux refusèrent d’entrer dans la salle pour en extraire les quatre sujets. Eux continuaient de hurler qu’on les laisse dans la salle, implorant l’un après l’autre qu’on leur remette l’arrivée de gaz, sinon ils allaient s’endormir.

À la surprise de tout le monde, les quatre sujets opposèrent une farouche résistance à l’idée qu’on les évacue de la salle. L’un des militaires russes mourut la gorge arrachée, et un autre fut gravement blessé, ses testicules déchirés et une artère de la cuisse ouverte par les dents d’un des patients. Ce sont cinq militaires au total qui perdirent la vie, si vous ajoutez ceux qui se suicidèrent dans les semaines suivant l’expérience.

Dans l’affrontement, l’un des quatre sujets vivants eut la rate éclatée et se mit à vomir du sang presque instantanément. L’équipe médicale tenta d’enrayer l’hémorragie mais cela se révéla impossible. On lui injecta plus de dix fois la dose habituellement réservée à l’homme d’un dérivé morphinique, et il se débattait encore comme un animal à cornes, cassant un bras et deux côtes à un des médecins. Quand il eut atteint le point où il y eut plus d’air que de sang dans son système vasculaire, on vit son cœur battre encore pendant deux pleines minutes. Même une fois que le cœur eut cessé, il continua de hurler et de battre l’air pendant encore au moins trois minutes, tentant d’attaquer quiconque s’approchait et juste répétant le mot « Encore », toujours et toujours, de plus en plus faiblement jusqu’à ce qu’il cesse.

Les trois sujets survivants furent entravés lourdement et transférés dans une unité de soins, les deux dont les cordes vocales étaient intactes demandant continuellement du gaz pour rester éveillé.

Le plus gravement blessé des trois fut pris en charge par le seul bloc opératoire dont disposait l’unité. Dans le cours de la préparation du patient, afin de replacer ses organes dans sa cavité abdominale, on découvrit qu’il était effectivement insensible à l’action des sédatifs qu’on lui avait administrés pour l’opération. Il se débattit furieusement contre ses entraves lorsqu’on lui appliqua le gaz anesthésique. Il réussit à lacérer presque totalement la sangle de cuir large de dix centimètres qui lui liait les poignets, même avec le poids d’un soldat de cent kilos lui retenant le bras. On dut augmenter la dose d’anesthésique au-delà de la normale pour le calmer, et à l’instant où ses yeux se révulsèrent et se fermèrent, son cœur s’arrêta. Dans l’autopsie qui suivit sa mort, sur la table d’opération même, on mesura qu’il avait dans le sang le triple du niveau normal d’oxygène. Ceux de ses muscles qui étaient encore attachés au squelette étaient gravement lésés, et il avait neuf de ses os dans sa lutte pour ne pas être maîtrisé. Et la plupart pour la propre force qu’il avait exercée sur eux.

Le deuxième des survivants avait été le premier du groupe des cinq à commencer de crier. Les cordes vocales détruites, il était incapable ni d’implorer ni de protester contre une prise en charge chirurgicale, et sa seule réaction fut de secouer la tête violemment, en désapprobation, quand on apporta près de lui le gaz anesthésiant. Il acquiesça cependant de la tête quand quelqu’un suggéra, avec réticence, qu’on tente la chirurgie sans anesthésie, et il ne manifesta aucune réaction pendant les six heures que dura la remise en place de ses organes abdominaux et la tentative de les recouvrir de ce que lui restait de peau. Le chirurgien principal affirma avec obstination qu’il était médicalement possible pour le patient de rester en vie. Une infirmière terrorisée, requise pour l’opération, témoigna qu’elle avait vu à plusieurs reprises la bouche du patient ébaucher un sourire, chaque fois que ses yeux la croisaient.

À la fin de l’intervention chirurgicale, le patient dévisagea le chirurgien et se mit à souffler très fort, luttant pour arriver à parler. Supposant que cela devait être quelque chose d’une importance drastique, le chirurgien lui tendit un carnet et un crayon, qu’il puisse écrire son message. C’était simple. « Continuez à couper. »

On effectua sur les deux autres sujets la même intervention chirurgicale, sans anesthésie non plus. On dut cependant leur injecter un produit paralysant pour la durée de l’opération. Le chirurgien trouvait impossible de travailler avec des patients qui riaient continuellement. Une fois soumis au produit paralysant, les sujets pouvaient seulement suivre des yeux le personnel. Le produit paralysant ne put agir sur leur système nerveux que pour une période anormalement courte, et bientôt ils essayaient à nouveau de se débarrasser de leurs liens. Et dès qu’ils purent reparler ce fut de nouveau pour demander le gaz stimulant. Les scientifiques tentèrent de leur demander pourquoi ils s’étaient ainsi mutilés eux-mêmes, avaient voulu se séparer de leurs entrailles et pourquoi ils voulaient de nouveau le gaz.

La seule réponse qu’ils en reçurent fut : « Je dois rester éveillé ».

On renforça les entraves des trois sujets et on les ramena dans la salle, en l’attente d’une décision sur quoi en faire. Les scientifiques devaient affronter la colère de leurs « mécènes » militaires pour n’avoir pas su réussir le projet, envisageaient d’euthanasier les survivants. Le commandant en chef, un ancien officier du KGB, en voyait au contraire le potentiel, et voulait savoir ce qui se passerait si on rouvrait l’arrivée de gaz. Les scientifiques protestèrent fortement, mais furent éconduits.

En prévision d’être à nouveau isolés dans la chambre scellée, on relia les sujets à un moniteur EEG et on fixa leurs entraves en vue d’un long confinement. Et la surprise fut comble quand, à peine il fut clair qu’ils allaient à nouveau être soumis au gaz, ils arrêtèrent de lutter. Il était clair à cet instant que chacun des trois accomplissait un effort extrême pour rester éveillé. Un des deux sujets capables de parler chantonnait continûment et distinctement ; celui qui était muet tendait ses jambes contre les liens de cuir, de toute sa volonté, la gauche, puis la droite, puis de nouveau la gauche pour être capable de résister. Le troisième tenait sa tête au-dessus de l’oreiller et se forçait à cligner des yeux avec rapidité. Ayant été le premier relié au moniteur EEG, les scientifiques qui examinaient les informations de son cerveau sursautèrent de surprise. Elles étaient normales la plupart du temps, mais parfois se faisaient inexplicablement plates. On aurait dit qu’ils étaient victimes de mort cérébrale par intermittences, et que cela revenait ensuite à la normale. En analysant de plus près la sortie papier des oscillations mentales enregistrées, une seule des infirmières remarqua que les yeux du patient se fermaient au même moment que sa tête retombait sur l’oreiller. Ses ondes cérébrales retournaient immédiatement à celles du sommeil profond, et s’immobilisèrent une dernière fois quand son cœur cessa simultanément de battre.

Le seul sujet survivant à pouvoir parler était maintenu sur un brancard pendant que l’équipe médicale et les scientifiques préparaient la salle. Ses ondes cérébrales montraient les mêmes zones plates que celui qui venait de mourir à s’être endormi. Le commandant donna l’ordre de sceller la chambre avec les deux sujets à l’intérieur, mais accompagnés de trois scientifiques. L’un des trois chercheurs concernés dégaina son arme de service et tua le commandant d’une balle pile entre les deux yeux, puis pointa son arme sur le patient muet et tira de nouveau, lui explosant le cerveau.

Il pointa l’arme ensuite sur le seul sujet survivant, encore maintenu sur un brancard pendant que le reste de l’équipe médicale et des scientifiques évacuait la salle.

« Je ne veux pas être enfermé avec ces types ! Pas avec toi ! », hurlait-il à l’homme attaché à la table. « Qu’est-ce que tu es ? demanda-t-il, je dois le savoir ! »

L’autre sourit.

« Tu l’as déjà oublié, répondit le patient ? Nous sommes vous tous. Nous sommes la folie qui guette en chacun de vous, suppliant qu’on la libère enfin dans les plus profondes couches animales de votre âme. Nous sommes ce que vous cachez dans vos lits toutes les nuits. Nous sommes ce que vous murez dans le silence et la paralysie quand vous retournez dans les havres du sommeil que nous ne pouvons plus rejoindre. »

Le scientifique restait immobile. Puis il visa le cœur du dernier patient et tira.

Les impulsions du moniteur s’évanouirent progressivement.

« Si… si près… libre… »

Et personne pour connaître l’auteur de ce texte, dont les versions depuis lors s’accumulent, parfois se désagrègent ou négligent tel ou tel élément, et qu’il important à la fois de fixer, et à la fois de respecter dans la meilleure précision de la langue dont nous soyons aujourd’hui capables.

C’est ainsi en tout cas qu’un texte écrit par un inconnu est devenu une des fictions les plus puissantes quant à l’inconscient de notre époque.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 7 août 2016 et dernière modification le 21 juin 2017
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