1996 | quelque part sur la Terre

capter et transcrire les signes de l’urbain – reprise de ma contribution à « Lyon, ville écrite » plus partie inédite


Un tweet qui passe de l’ami Marcello Vitali-Rosati, et souvenir de ce livre collectif, chantier mené il y a pile 2 décennies, où chacun des 12 auteurs (dont Azouz Begag, Eugène Durif, Jean Echenoz, Charles Juliet,...) et 4 auteures (Sylvie Doizelet, Malika B. Durif, Florence Seyvos, Dominique Sigaud) s’était vu attribuer un petit timbre-poste de la carte de l’agglomération lyonnaise, à charge pour lui d’en trouver l’écriture ou le récit qui lui convenait.

Le livre est indisponible de longtemps, et comme je m’étais opposé à son incorporation commerciale au registre ReLire, ça porte d’autant plus au rêve, de dire que les 6 pages qu’Echenoz écrit sur le parc Gerland, et place sous le titre Souvenirs du triangle sont magistrales, ou bien que CHarles Juliet consacre 9 pages à une seule observation de Lyon vu depuis les hauteurs de Fourvière.

L’invitant s’appelait Henri Chabert, extrait de son introduction :

L’image de la ville et la pratique de l’urbanisme sont souvent associées dans la littérature à des références négatives : ville bétonnée, ville tentaculaire, ville impersonnelle ou hostile.

Or la la ville se construit notamment par l’espace public, notion dont le sens réfère à des valeurs multiples de citoyenneté, d’identité culturelle, d’esthétique, de convivialité, valeurs qui dépassent très largement les enjeux fonctionnels d ela production dans l’espace.

C’était avant Internet (la dernière année avant...). J’étais arrivé en voiture vers 6 heures du matin sur la place des Palabres à Saint-Fons, dont je ne savais rien, et j’y étais resté jusqu’au coucher du soleil.

Le texte qui en a résulté était bien trop long par rapport à la commande. Il était composé de deux parties, la première, Matin aux Palabres était purement descriptive, moins dans l’idée d’une tentative d’épuisement qu’une volonté d’inventorier le possible des signes émis par un tel lieu, et comprendre ce qu’ils déplacent (un texte qui a compté pour moi, ces années-là : L’heure où nous ne savions rien l’un de l’autre, de Peter Handke. C’est cette première partie qui a été publiée chez Stock.

C’est donc la première fois, après exactement 20 ans à transiter dans probablement une dizaine d’ordinateurs successifs, que cette deuxième partie, Après-midi rhinocéros est donnée à lire.

Grâce à Marcello, qui n’en peut mais et n’en avait pas l’intention, c’est tout un autre brouillard qui se créée, ainsi :

- en 20 ans, combien de fois suis-je retourné dans l’agglomération de Lyon, est-ce que cela constitue un ensemble défini de traces, journal, fictions, images, sur mon site ?

- en 20 ans, comment a changé le vivre ensemble, notamment dans les lieux tout récents encore, disposant d’équipements culturels, et d’une véritable recherche architecturale : qu’est-ce que les signes relevés alors nous disent sur les signes relevés aujourd’hui ?

- on pourrait faire aujourd’hui l’exercice simplement en cliquant sur Google Street View : qu’est-ce que nous apporterait cet exercice qui diffèrerait de l’observation directe, ou bien, que résulterait-il comme texte d’une juxtaposition de cette observation d’il y a 20 ans (mais souvenez-vous du projet DATAR, à l’époque, 400 points précis sur le territoire français où la même photographie était refaite annuellement – on reviendra sur tout cela pour l’expo BNF 2017) ?

- accessoirement (mais cela répond à une journée d’études organisée le mois prochain par Alexandra Saemmer et Emmanuel Guez, avec participation du cher Bertrand Gervais, mais pour laquelle ma possible réponse semble fuir devant moi) : qu’est-ce qui, du réel, est sauvé ou maintenu ou produit par l’existence en ligne d’un tel relevé, et si bien dissimulé ici dans la masse labyrinthique de ce site ? Et si cela ne sauve rien, quel intérêt à se préoccuper plus de la survie du site, qu’à la survie de ces signes aujourd’hui volatilisés ?

- enfin, si je refaisais cet exercice aujourd’hui, certainement je commencerais par une enquête préalable sur Street View. Mais, sur place, au lieu du petit bloc Rhodia dont je m’étais muni, je suppose, même si je crois me souvenir avoir recopié sur place une partie de mes notes, disposant déjà d’un MacBook, 180 je crois, aujourd’hui je serais équipé de mon Canon et je photographierai, ou bien encore, plus précisément : il y a 2 ans je serais revenu d’une telle journée avec 500 photos sur ma carte SD, aujourd’hui je tournerais et monterais une vidéo, et peut-être ne prendrais-je même pas de notes écrites. Et ça changerait quoi au récit, au rapport même de la langue au réel, serait-il diminué ou simplement reconduit dans l’intérieur du geste neuf ? Quelle organisation linéaire différente de la traversée en résulte, qui est cette confrontation même, indépendamment de sa nature textuelle, photographique ou filmique, voire même seulement de rêve ou d’hypnose (choses que je travaille en ce moment) ?

Par contre, reste, a-temporel, un axiome : celui de la confrontation au réel, notre tâche permanente que cela représente, et que le langage en naisse non pour s’honorer lui-même, mais pour nous maintenir dans cette possibilité de supporter le réel, même si c’est en l’augmentant de nos fables.

Ainsi, dans la version initiale du texte, que je redécouvre à l’instant, l’ensemble des 2 parties porte comme exergue :

à J-L. Momier, l’homme du rhinocéros
en remerciement de cette rencontre d’un jour

Le personnage fictif devenait le dédicataire réel du texte, pour que la part descriptive, ajoutée à cet exergue, évacue la partie fictionnelle et la fasse passer, trompeusement c’est ça l’art du roman, comme part intégrante de la réalité. Et l’exercice dûment imposé, choses que je pratique désormais en atelier d’écriture, de faire naître ce personnage de lieux et objets eux-mêmes indubitablement réels puisque instances textuelles de la première partie (le rhinocéros n’est pas du tout celui de Ionesco (encore que), et pareil le bistrot et la bibliothèque).

Finalement j’étais pas si béta, dans ma vie pré-web.

FB


Saint-Fons, place des Palabres, Google Street View en 2016

 

Quelque part sur la terre (une journée place des Palabres)


| 1 – Matin aux Palabres |


Il n’y a pas rien.

Quand on arrive, à la nuit finie, on ne comprend pas que ce soit ça. C’est petit et endormi, fond de trièdre sous portiques. Personne qui passe, tout dort. Autour, en équerre inverse, deux rues dorment aussi. S’il y a des commerces, on ne les voit pas.

On reprend en voiture les rues. La nationale aussi est vide, pas d’enseignes, et peu de circulation encore. La vie est dans la vallée longue, le monde des cheminées, qui englue trains et voitures.

Ici, des gens habitent.

On voit la pancarte rectangulaire bleue, au-dessus du carrefour vide : place des Palabres. On s’impose à soi-même que ce qu’on va en consigner, paroles et noms, images et corps, soit strictement ce qu’on en a perçu.

On gare la voiture et on descend. On décide d’attendre jusqu’au soir.

Face à la perspective principale, au fond de place, porte rouge de fer ouverte.

Dedans, ciment, sol, murs et plafond, porte verte en bois sur l’arrière et poubelle grise assortie sol. Grille d’aération.

Au centre, par terre, bouche plastique d’évacuation. En diagonale de la grille d’aération, à gauche en bas du grand carré qui donne dehors, vu à contre-jour, partie droite au-dessus de la porte de fer, persiennes de fer.

En face, rue principale, un bus passe (je vois l’arrière). On entend un jet d’eau invisible.

Je passe la porte verte. Je ne suis pas habitué : quand on descend de voiture, c’est l’odeur de chimie qui prend tout. Ici dans le local poubelles je l’oublie. Si haut au-dessus des usines : est-ce qu’on s’habitue, et quand on rentre au dimanche soir ou de vacances, qu’est-ce que ça change de devoir ainsi être habité en dedans par l’activité dirigée des hommes ? Ils diront sans doute que rien. Ou bien c’est seulement à cause de l’heure, et de la condensation du matin, que l’odeur est si forte : plus tard je ne m’en aperçois plus. Mais au-dedans ?

C’est un local clair, de ciment rectangulaire. Tuyaux de descente d’eau, puis rien. Porte blanche en bois sur la partie droite. Empreinte de mains en peinture, taille adulte, sur la porte des accès gaz.

Derrière la seconde porte, l’entrée locataires fermée. Vitres étoilées. Boîtes aux lettres, douze, dont quatre sans nom, et une où le locataire, Deslandes, a écrit son nom au feutre, souligné. Parois non peintes. Sur le ciment nu, taches.

Réparations en ciment plus foncé. Sol en faux marbre : le sol brille sous les parois mortes.

Je ressors par cette porte-là, qui s’ouvre de l’intérieur et pas de l’extérieur (le local poubelle, lui, face à la grande perspective, était ouvert). Paillasson noirci : pourquoi tant de crasse si peu de temps après construction, qu’ont fait Deslandes et les autres pour que chaque matin et chaque soir on les punisse d’ainsi marcher là (personne non plus pour soulever le paillasson et le porter aux ordures). Devant la porte orange, la perspective des portiques.

Trottoirs, pavement rugueux : depuis le peu de temps que cela existe, et chaque chewing-gum collé est resté, avec accroissement statistique des taches ovales claires devant les portes. Est-ce que c’est possible d’accepter ça quand on passe là deux fois par jour au moins et plutôt quatre.

L’ordonnateur qui un jour, dans son bureau et sur sa table, a coché et commandé : pavement, telle qualité, palettes, tant, a-t-il pensé à l’accumulation des chewing-gums. Est-ce que ça s’apprend et où, le métier de penser à ces choses-là, quand on y fait habiter des gens qu’on ne connaît pas.

La porte sonne quand quelqu’un rentre : non, il n’a regardé ni le pavement à chewing-gums, ni le paillasson chargé de crasse. Bruit de clés, voiture (la clé de la porte orange accrochée au même trousseau). Bruit de l’ascenseur (il était au rez-de-chaussée, bruit immédiat de la porte). Porte orange qui se referme en claquant.

Trente voitures sur les emplacements gris à bande blanche, dont deux camionnettes.

Une femme avec enfant sort de la porte orange et monte dans une Fiat Uno diesel (bruit au démarrage). Un homme à sac bandoulière sort de la porte orange et fait démarrer une Peugeot essence.

La boulangerie est fermée (rideau de fer gris tiré, parce que c’est mercredi). Le magasin D’Stock Plus Solderie, et à côté le magasin Supermarket 1 fermés (rideaux de fer gris tiré).

Et même rideau sous l’enseigne coiffure, et même rideau au cabinet médical, c’est l’ordonnateur qui les tous commandés, et sous les portiques une alignée grise uniforme, en dessin ça devait être joli. Seulement ouvert, le tabac journaux où j’ai acheté 19F60 le bloc jaune où, depuis, je prends des notes.

Perspective sur pilotis dans l’angle. C’est vide et noir, le trou dans l’équerre. Bâtiment vitres sombres. Un homme avec caniche traverse en diagonale le parking, tirant sur une cigarette. Le chien est libre et lui tourne autour, pisse sur une borne (c’est du ciment, la place).

Autobus sens opposé (vu de face) tourne là-haut au carrefour, par où tout à l’heure je suis venu et d’où on ne voit rien de la place en contrebas, que la vague équerre d’immeubles et rien bien sûr de ce détail où maintenant je suis : bornes, paillassons, silhouettes et ombres.

Plus que vingt-six voitures sur la place.

Balayeur en contrechamp, tenue verte fluorescente avec casquette assortie, là-bas sur le ciment gris, il a fait la moitié du tour de la place. Avec une pique il prend un sac plastique et le dépose sans le toucher dans sa poubelle puis s’arrête.

Passage d’un homme à blouson nylon qui shoote sans le vouloir dans une boîte de Coca écrasée, rondelle à bords rouges.

Je relis, du dehors du portique, D’Stock Plus Solderie Supermarket 1, sans séparation des graphies : que reste-t-il ici de notre langue commune, sur le ciment qui l’affiche ? Près de la porte orange face perspective, sur l’arrondi de béton avec escalier vide, écritures au feutre, imprégnées dans le ciment jamais peint depuis sa brève existence : DiDine signer par Ramzi / KCMRY.

Encore bus direction centre (vu par l’arrière).

À quarante centimètres du sol, sur l’arrondi de béton, marque des chaussures, quand on se met sur un pied et qu’on appuie l’autre sur le pilier. Dix ans suffisent pour laisser ça, cette imprégnation noire une peu lisse, le ciment poreux est une mémoire où tout du temps s’écrit.

Toujours même porte orange (principe architectural : carré de quarante mètres carrés à chaque entrée locataire, traité symétriquement avec escalier vide au milieu derrière grille, sortie poubelle même surface et égalité de la porte principale), vitres remplacées par de la tôle rivetée (rivets dits Pop), qui rouille par taches. Les huit locataires des douze logements, ça leur convient donc ?
Bizarrerie des sonnettes : les couvercles plastiques où on met le nom ont été enlevés. On voit les fils, jaunes, rouges. Le nom Deslandes est seul resté. Une dame sort et me dit bonjour. Au-dessus des sonnettes : Surveillant au N°3. Est-ce qu’il ne surveille pas les sonnettes ?

Voitures maintenant vingt-et-une.

La poubelle à roulettes du balayeur en face dans un coin à l’ombre. Avec une pochette noire à la main, l’homme à casquette verte s’est éloigné vers le tabac journaux. J’occupe debout le centre de la place. La dame qui m’a salué revient à la porte orange et rentre. Il y a cinq portes pareilles, avec cinq portes poubelle symétriques, et cinq arrondis de ciment avec escalier vide pour les séparer. L’ordonnateur a mis entre chaque paire de poteaux des portiques un globe pour l’éclairage avec fausse bougie sous verre. Ils sont noirs uniformément (la chimie des usines ?), trente-cinq boules de crasse à six mètres du sol : qu’éclairent-ils encore ? Dans le fond ouvert de l’équerre, où l’ombre est encore noire dans le plein jour établi, l’ordonnateur n’a pas mis d’éclairage. L’homme qui avait shooté dans le Coca repasse avec son journal sous le bras. Une dame parfumée ramène deux pains d’au-delà de la place.

Ce n’est pas une sculpture : c’est un double losange en tube, entre deux poteaux de fer section carrée, qui interdit aux voitures l’accès au centre vide de la place. Tout ici se défend, l’ennemi seul n’est pas désigné. C’est tellement interdit, par double rangée de bornes de ciment, losanges en tube poteaux de fer de section carrée, de venir au centre de la place que même les passants l’évitent, ou accélèrent.

Moi aussi, sans le vouloir non plus, je shoote dans une boîte vide de boisson, qui résonne sur le gravier. Par terre : papiers, taches d’huile moteur, tiers de pizza surgelée mangée, indifférence. Ici, à l’écart des immeubles en équerre, il n’y a plus de chewing-gums.

On a tiré par balles sur la chaudière Novagaz, en bout de l’équerre, dans sa verrière en rond.

Chaudière Novagaz dans un local sous verre, comme au musée : honneur aux choses mortes. C’est le plus bel endroit de l’équerre, là où elle rejoint la cité devant, le carrefour au bus, et la terrasse sur la falaise, le lien avec la ville qu’on devine en bas (grondement sourd, ici). Non, c’est la chaudière qu’on y a mis, dans sa belle verrière aux vitres teintées, et le fond noir de l’équerre sert aux affaires des hommes. L’ordonnateur a son usage de l’originalité, sans doute. Peut-être l’ordonnateur est-il lui aussi une chaudière Novagaz.

De quand datent les rafales de balles ? Pourquoi tirées et contre quoi ou contre qui ? Pourquoi cette guerre dans ce calme (cris d’oiseaux, bruit d’une ventilation à moteur ou de compresseur de chambre froide en contrebas dans le sous-sol des cuisines de la ville) ? Devant la porte fermée de la chaudière Novagaz, ici sous le soleil qui lève, sur la terrasse aux usines, à la ville et au fleuve, de l’herbe dans le pavement propre parce que personne n’y passe. Pas de chiens, pas de chewing-gums.

Terrasse. Ciment en équerre inverse des bâtiments. En contrebas, onze voitures garées. De l’autre côté, la montagne. Si on sait que dans le trou sont les usines, on en devine les plafonds. Panneaux routiers jusqu’à la falaise : parking, virage à gauche, sens interdit. Arbres entre tuteurs. Personne.

Et six tuyaux inox comme une batterie d’orgue, qui partent de la chaudière, traversent le toit et montent au-dessus de l’immeuble. Le brûleur derrière les vitres étoilées est rouge câblé noir : tout irait tellement mieux sans les hommes, c’est le clair message qu’ici on a voulu dire.

Équerre, sens inverse.

Ici l’arrondi des portes orange est séparé du bâtiment, et tombe en plein milieu du trottoir, gardant la symétrie poubelles sonnettes.

Derrière c’est la cantine du lycée. Elle est vide, sauf les six cuisiniers, quatre hommes et deux femmes, sur une longue table, des tasses à café finies devant eux. Ils ont pris la table à l’ombre de l’arrondi de ciment, le reste est au soleil.
Qu’est-ce que ça change à la tête de descendre de chez soi par ce double tuyau sans accroche à la terre. Que sa maison n’appartienne pas directement à la terre : parfois, il y a à cela des raisons qui tiennent à l’endroit où on est sur terre. Mais ici ?

Graffiti : Farouk / papa et maman / N + S / Foot foot foot / Michel Fuxero.
L’ordonnateur, sur sa table à dessin, a prévu pour chaque arrondi de ciment autour des escaliers de service une grille métallique ouverte, rouge comme les portes, de six mètres de haut sur soixante centimètres de large. L’escalier en spirale d’éléments précontraints passe quatre fois derrière la grille. Comme ça ne sert à rien, derrière la grille c’est propre (plus que dehors, où ont recommencé les chewing-gums). Mur du fond : l’ombre rectangulaire de la grille, et ma silhouette derrière les barreaux de fer, fantôme dans le local vide (par où est-ce qu’on entre, où est-ce qu’on sort ? Je le prendrai tout à l’heure).

Graffiti, autre côté : Fila / Nike / Bodo.

Neuf boîtes aux lettres dont une seule sans nom. Dix sonnettes dont sept avec couvercles, plus trois trous. Toujours pancarte : Surveillant au N°3.
N°8, dedans : même sol faux marbre (tant de palettes commandées par l’ordonnateur sur catalogue). Panneaux de ciment sur le fond de l’arrondi, rambarde de bois, ciment non peint, sauf deux essais au rouleau sur un des carrés.

Sur la place, vingt-cinq voitures. Deux personnes en conversation devant la papeterie tabac. Supermarket 1 a levé son rideau, mais pas de lumière à l’intérieur. Une Renault 4 vient livrer des baguettes dans un chariot vert.
Arrondi n°7, neuf boîtes dont une sans nom, les boîtes vont par neuf, tant pis si les logements vont par huit. Dix sonnettes dont une sans couvercle et trois sans nom (on ne peut donc venir en visite dans deux des logements occupés). La pancarte Surveillant au N°3 arrachée, traces de colle. Ramzi a écrit cinq fois son nom, dont une fois sur un mètre de long, quarante centimètres de haut, les autres plus petits. On retrouve aussi Farouk (les mangeurs de chewing-gums, qui laissent leurs traces de semelle sur le ciment poreux).
Peugeot 205 bleue turquoise démarre et s’en va.

Le bâtiment triste et fermé dans l’ombre sous l’équerre affiche : « Le Pass Jeune est en vente ici. » Un ovale et des tables avec banquettes dans des stalles. Des vitres trop hautes, jusqu’au plafond en tôle blanche abîmé (exprès bien sûr, avec quels projectiles ? Ballons, pierres : le jeu de faire tomber ou tordre les planches). Des feuilles scotchées : « Gratuit : Saint-Pierre de Boeuf. 10F : La Vallée Bleue. Jusqu’à 50F : Walibi Aéro City. Et 250F : week-end trois jours. » Les mots sont à l’abri, mais que la langue ait sens, le prix n’est pas fait. Samedi 13 on ira au Vénérieu, et lundi 8 jeux de société « + camion peinture ». Autre inscription : « Au bar vers Anne - tous les jours - 13h 14h - 17h 18h ». C’est donc bien notre langue, celle de la ville, de l’autoroute et de la vallée, qui est ici d’usage. Devant le N°4, la poubelle publique (ronde noire à nervure, et rebord plaqué bronze), remplie. Développement Social Urbain Les Clochettes, troisième étage (rendez-vous ici à midi). Seize boîtes aux lettres, dont treize avec noms. Seize sonnettes dont neuf avec couvercle.

(Développement Social Urbain collé au scotch avec nom écrit au feutre). Est-ce parce qu’ils reçoivent, qu’ici les parois intérieures sont recouvertes de miroirs collés ? Ou bien l’ordonnateur les avait-il prévus partout, et puis cela aurait séché en route ?

Local de Radio Trait d’Union Saint-Fons. Porte de la Mission locale. Indication : horaires d’accueil. « Cellule Mobilité » propose des aller retour Marseille « bateau » à prix modique, et l’écrivain public vient le mercredi de 14h30 à 18h30. Il y a tout, ici, mais selon les heures. La durée seule produit la place vide. Si on rassemblait tout ensemble, une fois par semaine, les Palabres se mettraient donc à vivre ? Légendes de ces villages enfouis qui à intervalles réguliers resurgissent, pour une fête d’une nuit. Sur la feuille scotchée écrivain public : « ouvert à tous les habitants ». On n’est plus place des Palabres mais allée de l’Harmonie. Les portes pourtant sont numérotées en continu, on arrive au 5, seize boîtes dont sept avec noms, dix sonnettes dont cinq avec noms, pancarte Surveillant au N°3. Grille d’escalier maintenant avec cave, plus de graffiti : grâce à l’Harmonie ? Le local poubelle est fermé à clé, je ne saurai pas l’intérieur de tout ça.

Mission locale, pourquoi reléguée ici, derrière les vitres étroites, quand il y a tant de place ailleurs, et plus belle (sans parler de l’honneur concédé, au soleil de la terrasse, dans l’arrondi de verre fumé, à la chaudière Novagaz : l’ordonnateur a ses priorités). Sur la poussière des vitres, les inscriptions reviennent. Table, chaises, rien au mur, un téléphone ancien modèle, à cadran rond. La « permanence mairie annexe » est fermée (sauf jeudi 15h - 17h), deux tables mises en carré, six chaises, pas de téléphone : comment font-ils pour s’asseoir à six entre les murs et la table ? Bizarrerie que c’est, des pièces sans papiers ni archives, sans une agrafeuse ou un verre : juste cette table et les six chaises.

Allée de l’Harmonie, tout au bout, on voit la cheminée blanc et rouge, mais c’est d’un peu en contrebas à droite que sort la fumée noire. N’importe, je ne sens plus la chimie. Circulation sur l’autoroute, très loin. Ordre triste des arbres (l’ordonnateur a mis sur son plan, après avoir nommé et écrit : Allée de l’Harmonie, Allée des Outils, et au milieu : place du Pentacle, des points cerclés pour l’emplacement des arbres qui ne grandissent pas). Voix d’enfants dans les logements de fonction du lycée professionnel Léon Blum (Léon Blum, à Buchenwald, occupait une villa à l’écart du camp principal et son le portique à l’entrée avec l’inscription Arbeit macht frei - la défiance qu’on prend aux signes proclamant ou assignant destin à l’homme qui ne surgisse pas de lui-même : ici on a mis le même portique, mais les inscriptions sont en langue morte : D’Stock Plus Solderie Allée de l’Harmonie). Maintenant, pour là en contrebas sous la terrasse, l’originalité de l’ordonnateur a été de les décider au milieu de l’allée (mêmes tuteurs pour arbres condamnés à rester nains) : il faut bien justifier, quand on passe sa journée à dessiner sur un plan les points cerclés des arbres, avant de les commander au pépiniériste avec un prix de gros, la peine qu’on prend d’inventer du moderne. Du fond du trou aux usines, le bruit continu et très sourd des voitures, on ne voit que les montagnes, on sait pourtant la ville. Graffiti au n° 4 : Nadir tu es mort / Signé : la haine de Vénissieux.

Retour. Cabinet dentaire cabinet médical maintenant allumé derrière les persiennes, le rideau de fer a disparu. Sur la porte, adressé à ceux de l’extérieur avant même qu’ils entrent, indication manuscrite en gros : « Fermez la porte. » Les mots essayent-ils de revenir au sens ? Quand un client sort, odeur caractéristique du dentiste sur le trottoir.

N°1 : vitre cassée, paillasson sale. Derrière, ciment peint en jaune (variation entre les miroirs du 3 et le ciment nu des autres). Douze boîtes, dont dix avec noms, douze sonnettes, tous les couvercles, sept noms (comment aller chez les trois autres ?). Rideau de fer levé à Coiffure Lara, on balaye, porte ouverte, légère musique en sourdine. Vingt-deux voitures sur la place.

Le jet d’eau a cessé, la boulangerie reste sous son rideau de fer (rideau aussi à Paroisse catholique Saint-Fons, pas d’indication de permanence). Trottoir : paquet Marlboro écrasé, emballages Malabar avec devinette dépliée, emballage vide Mister Freeze (près d’où le balayeur avait tout à l’heure laissé sa poubelle) : écrit Ginormous (rouge sur fond blanc) Génorme (blanc sur fond rouge) et enfin, sur le bout déchiré Mr Fr (bleu sur fond blanc), la langue jusque par terre cherche à se rejoindre. C’est curieux, derrière, l’alignement blanc en rez-de-chaussée avec portes de service des magasins, trois voitures garées, un tas de palette, et pourtant c’est propre, des gens passent. Où l’ordonnateur a oublié de régler, la vie reprend : c’est ici, à l’arrière, que le bistrot a choisi de mettre trois tables sous parasol jaune, et on vient s’y asseoir.

Café. C’est l’arrière du marchand de journaux, mais seule communication est derrière la caisse, les clients font le tour. On voit le petit magasin par la vitre à contre-jour, comme au cinéma : ceux qui payent leurs cigarettes (ils arrivent en voiture et la laissent à l’angle devant la boulangerie, et repartent sans aller plus avant place des Palabres). Tout au bout, par delà la porte ouverte, la perspective des portiques. Le quartier, de l’autre côté, semble séparé par une rive infranchissable : les deux rues désertes, même si un bus maintenant y tourne. On est trois dans le bar, c’est astiqué et frais, on c’est radio Nostalgie qu’ils laissent en continu dans la salle vide, maintenant c’est la guitare de Cabrel et sa drôle de manière de passer les consonnes avant les voyelles : « Quelque part sur la terre… » puis publicité pour les hypermarchés Champion (c’est donc là que vont les voitures qui tournent le dos à la place ?).

Je ne suis plus place des Palabres mais en face, de l’autre côté des marches qui font la frontière (et disparaît la place dans son contrebas, dès lors qu’on la quitte). Banc de bois, je m’assois. Manque planches, boulons dépassent. Creusé couteau.

Arrêt de bus, l’un en face l’autre, selon direction. Homme d’un côté (direction ville), femme de l’autre. L’homme rejoint la femme sur la rue vide, ensemble ils regardent leurs montres. En face, entre ici et les immeubles, trois travées de garages (ciment peint beige sous toits fibro, portes basculantes plastique).
Les blocs blancs, de ce côté, en alignement sage, n’ont pas d’effet d’architecture : on les a laissés tranquille, posés là. Des gosses font du vélo dans les parkings. Il n’y a pas de graffiti, les appartements sont de plain-pied. Pas de terrasses sur les toits, mais des plantes aux balcons (l’inégalité de traitement aux Palabres, entre l’étage supérieur à terrasse, et les recoins noirs de balcons en ciment concédés aux autres). D’ici, à cinq mètres, mais de l’autre côté de la rue, les portiques et les bornes semblent une clôture. La place a disparu, sauf ce qui l’isole. On n’irait pas là sans le vouloir.

Encore une voiture qui vient mettre son nez contre la boulangerie, le temps d’acheter des cigarettes à la boutique d’à-côté. L’homme et la femme, de nouveau chacun de leur côté, attendent. L’homme encore regarde sa montre. Passage d’un vélo (bien sûr, ça ne les intéresse pas).

Un garçon appuyé au panneau Saint-Fons centre (à droite), collège Saint-Clair (à gauche). Je passe au milieu entre l’homme et la femme qui attendent leurs bus. D’ici, je découvre enfin les trois cabines téléphoniques (vides) qui me semblaient obligatoires sur un endroit qu’on a nommé de Palabres.
Bruit d’aspirateur dans les immeubles. Sur le parking carré, avec des haies et arbres sans tuteur (et qui grandissent, ceux-là, où est-ce seulement l’âge ?), des gosses jouent et font du vélo.

J’aime cet arrêt de bus : quatre tubes en fer, un toit plat, aucune cloison (qu’en pensent, l’hiver, ceux qui y attendent ?). Apparition du bus TCL (« 93 Minguettes Domaine »). Frein, porte. Trois filles descendent, la femme s’en va, l’homme reste.

Deux filles vers les chicanes entre les garages, une autre vers les immeubles, aucune ne regarde les Palabres (pourtant, entre elles, ça parle).
Je reste sur mon banc de tôle perforée (sur quatre tubes aussi, comme une réduction de l’abri global) Graffiti sur le trottoir ocre : Sedaf / Aziz / Nino de Saint-Fons (beau nom de roman). Mon ombre cette fois sur l’ocre.
D’immeuble à immeuble qu’est-ce que ça circule (enfants, vacances). Mais toujours rien vers la place, le carrefour est étanche. Chien qui aboie. Allée de Béziers, allée de Crest, même les parkings ont des noms. Bruit presque continu, dans ce silence, des portières de voiture qu’on ouvre et ferme, perçu jusque loin.

De l’arrêt de bus, les commerces en bas des Palabres ont disparu, juste on voit l’équerre des bâtiments, et au coin son trou d’ombre sous pilotis (là où on a mis, comme un poulpe, la Mission locale). Devant, le grand panneau d’information à défilement horizontal : Saint-Fons Information.

Silhouettes, et encore silhouettes, dans le champ large de vision, qui sortent d’entre les travées vides des garages, traversent les parkings, paraissent aux balcons (les fenêtres des Palabres sont vides, sauf tout à l’heure au 4 pour un drap mis à pendre).

Derrière l’arrêt de bus, entre le trottoir et le mur des garages, de l’herbe mitée par des restes de ciment. Mégots, papiers de bonbons (il s’en consomme donc tant), encore Marlboro et encore Mr Freeze. Un formulaire en carton vert déchiré de bons d’absence du collège, qui a essaimé sur tout le coin d’herbe. Tiers de baguette rassis.

Garages : travées deux fois douze. Plusieurs à cadenas. Survient enfin bus direction Centre, l’homme monte.

Écrit en rouge : à vendre, garage, avec téléphone. Puis transformateur, et encore enfants qui jouent. Boucherie des Clochettes, pharmacie, et encore panonceau Le Progrès, ici on fait aussi boulangerie alimentation bouteilles de gaz. Sur le bancs de ciment à l’ombre deux vieux, un en casquette et l’autre qui raconte. Dans un pavillon, voix de radio : départ d’étape du Tour de France. Publicité sur le gravier, devant le magasin qui vend tout : « Ça m’intéresse - le pouvoir des caresses ».

D’ici, à trente mètres de l’autre côté, même le portique des Palabres a disparu. Et j’ai l’explication des silhouettes à travers les immeubles, que la pharmacie et le petit épicier généraliste drainent. Un homme a demandé son chemin à la pharmacie et repart en voiture.

Ici, sur le gravier, pas de saleté, pas un papier (juste, un peu sur le bord et délavé, la coque en plastique jaune du jouet contenu dans un oeuf Kinder). Parce que les deux commerçants ramassent, ou bien simplement, cinquante mètres hors de portée de l’ordonnateur, un autre comportement domine ? Est-il seulement légitime d’en faire état et comparer ? Panneau « stationnement interdit le jeudi 9h30 - 16h30 » : même le marché c’est donc ici et pas aux Palabres (j’apprendrai qu’on a laissé le panneau, mais qu’il n’y a pas de marché du tout).

Ici on n’est plus en faux équilibre sur la butte au-dessus des usines, on a les pieds par terre. Le trou et la vallée c’est loin, tout au bout de la rue. C’est ça l’explication, qu’on n’éprouve plus de s’accrocher à la terre par les saletés qu’on y met ? L’ordonnateur dira peut-être oui.

Cinquante mètres encore, vers la Nationale. Cette fois la vue sur les Minguettes, succession de tour sur cent quarante degrés à l’horizon, et jusqu’à un tiers du ciel. Ici c’est petit, on est protégé. Peut-être qu’aux Palabres il aurait fallu protéger encore plus : trois ruelles, un jardin, des murs comme les chicanes des garages dans leurs trois travées propres, ou plus de gens passent qu’au travers de la place. Les grands géants gris sont immobiles.

Carrefour, à gauche : Saint-Fons Pétanque Club Privé, et à droite station Shell. Pas de graffiti. En face, juste la pancarte : Vénissieux (ville fleurie). Sentiment de Berlin en 88, vers Schlesischer Tor : la rue est réellement frontière étanche. Hors la station Shell, rien, pas une enseigne ni d’un côté ni de l’autre sur la nationale (et l’autoroute en bas en a dévié les voitures et camions). Et des silhouettes traversent avec des pochons en plastique, la rue à cerisiers qui sépare la Nationale des grandes tours (à Oberbaumbrücke ce ballet des piétons à pochon sur la Spree dans la ville, par le sas de grillage dans le mur).
On est passif. On enregistre. Possesseur de l’attente et du temps, et silencieux comme le ciment. Contraint au silence, laissant aux autres la parole. Mais l’espace public des paroles s’est dilué dans la grande attente vide, ici, de la périphérie (aux bruits d’enfants près, entre les immeubles). On est passager du silence, en attente de la langue que le ciment conserve, à laquelle encore je n’ai pas eu accès.

Face Palabres, derrière dernier rang de garage, entre le mur des garages et la rue, un grillage vert de quatre mètres de haut formant U. L’herbe mitée aux deux buts indique l’usage : football pour ceux d’ici. Pas de portillon d’entrée, mais un double espace entre garage et grillage, à chaque bout.

Ce n’est pas un terrain de foot : la proportion des dimensions n’y est pas. Juste un grillage encerclant un trottoir élargi. Cinq mètres de large, vingt mètres de long.

En face du coin de rue où je suis, une grande pelouse entretenue, que regardent des pavillons en cercle (tournant donc le dos au quartier). Marqué, sur ses deux accès : Propriété Privée.

Quoi, dans les signes et le sol, marque si grand hiatus entre les Palabres et le grillage ? La place, vue d’ici, est toute petite. Et son espace blanc de cailloux, au milieu, borné de ciment, un interdit. C’est ici, de ce côté, entre garage et trottoir (là aussi qu’on a mis les poubelles pour le verre, le plastique et le papier), malgré le grillage qui enferme, que six gosses entrent et jouent.

10h56 : plus de quatre heures que je me suis garé là. Coiffure Lara (sans rendez-vous) deux enfants en coupe, et une maman qui attend. La patronne et l’employée activée parallèlement derrière les fauteuils paroi gauche.

D’Stock Plus Solderie a ouvert. Dehors : paniers, vannerie. Arrivée du facteur en fourgonnette jaune. Dedans : jouets sans emballage, sacs faux cuir, fleurs en plastique (10F le bouquet), encens, et canards en plâtre à quinze francs.
À la Mission locale, dans l’ombre de l’équerre, on a beau être 11h passées, on est obligé de garder les néons allumés.

Arrière, allée des Outils. Sur l’herbe sans arrosage, voilà les jeux d’enfants (et si, pour tuer le ciment des Palabres, c’est à eux d’abord qu’il faudrait faire appel) : deux ressorts bleus vissés par double goujon dans dé de béton affleurant, l’un supportant planche en bois orange avec poignée, l’autre un simple carré de plastique vert, le tout sans ombre.

On comprend alors ceci : qu’il ne suffirait pas de laisser tout ceci vivre tranquille. Qu’une pente est là ou un trou où tout lentement tombe et s’écroule, tant que subsisteront chaque mètre et chaque détail signes si évidents de l’arrogance du monde technique. Si on ne fait rien, une vengeance est en cours, qui n’est pas décidée par les hommes mais agit à travers eux, et à leur encontre : le vieux sol se rattrape de l’ordonnance forcée.

Les fenêtres de la halte garderie sont ouvertes, mais il n’est pas prévu de jardin (les pelouses, et celle jaunie des deux ressorts plantés droit, sont de l’autre côté du chemin). Au deuxième étage, sur le balcon au-dessus de la garderie, un gros chien aboie, on voit la gueule qui passe. Chaudière Novagaz est mieux traitée que les mômes à quatre pattes que je vois dans la pièce en entresol. La vitre de la porte d’entrée est brisée comme les autres. Et sur l’arrière de l’appartement concédé, au cul de la cité, à la halte garderie, un grillage à un mètre du sol boucle sous les balcons un couloir carrelé d’autant de large. La dame y jette des graines, les oiseaux viennent en habitués, aussitôt, et derrière la vitre un môme qui ne marche pas encore met ses deux mains sur la vitre pour mieux voir.

J’ai perdu la piste de l’homme au pantalon bleu qui ramenait un programme de télévision.

Par l’allée des Outils, je m’éloigne des Palabres. La place dite du Pentacle est déserte. Au bout, une pelouse aménagée : jeux et foot sans grillage. Pourquoi ils ne viennent pas, et restent là-bas sous les bâtiments ? Trop loin ? Trop visiblement marqué : là où les enfants jouent, par décret de l’ordonnateur ? Parce qu’on veut jouer sous ses fenêtres ? Qu’une vieille idée de territoire est ancrée, qui ne se soumet pas si vite à une identité collective décidée telle ? Trop assigné, trop pensé. Les montées en spirale aménagées dans la butte, elle-même faite au bulldozer (régularité des pentes) : qu’est-ce qui ne va pas et pourquoi ?

Encore de l’autre côté (je suis ici au bout du territoire, comme tout à l’heure à la Nationale) : arrière d’une ligne de pavillons identiques, et cité architecturée nouveau style. Les ordonnateurs se succèdent : quand quelque chose est raté ici, on recommence plus loin en croyant faire mieux. Mais la terre ?
J’ai monté la butte aux jeux déserts. Au loin, hélicoptère, bulle blanche dans le ciel, penchée vers l’avant, qui s’éloigne. Le seul endroit depuis ce matin où il n’y ait pas d’enfants, ni personne.

Tout s’éclaircit d’un coup : la vallée aux usines, et le grondement qui vous arrive. Même de si loin, très vite, on repère dans le magma blanc de ce qui gronde quoi là claque ou perfore (maçonnerie, piqueurs), c’est un grand tableau brouillé qu’on décrypte et qui se spatialise : ce qui meule, ce qui avance et grince (wagons, citernes en lente translation), le chemin de fourmi de l’autoroute est un autre trait noir dans le bruit, et le fleuve là-bas d’un vert bleu métallique ce qui y met de l’espace. Les bassins et piscines à mes pieds sont aussi de silence : les quatre bassins circulaires et huit bassins carrés de la station d’épuration (moteurs de pompe exceptés, reconnaissables aussi dans le grondement global). Mais tellement peu de silhouettes humaines.
Comme pour la voie lactée, l’opacité de l’air est différente selon qu’on regarde la vallée dans sa largeur ou sa longueur.

Ici, un rhinocéros en faïence tient sur son nez une table d’orientation, où j’écris. Elle détaille sous plastique le nom des usines : raffinerie de pétrole de Feyzin (les 16 cheminées comme une ville émergeant d’une utilisation de longtemps disparue), usine Rhône Poulenc Silicones (compacte, noire et serrée, deux cheminées blanc et rouge), usine Rhône Poulenc Silicones Nord, usine Atochem, usine Ciba, usine Rhône Poulenc St-Fons Nord (Saint-Fons ainsi abrégé remplaçant sémantiquement à valeur égale le mot Silicones), lueur très loin d’un poste de soudure à l’arc, et sur la droite majesté de sphères inox en enfilade.

Et comme tout à l’heure je pouvais détailler le bruit, je sépare maintenant dans les odeurs de chimie. L’olfactif n’a pas de mots spécifiques qui le désigne, mais, dans ce qui, tout au matin, m’entrait opaquement dans les poumons, c’est un arpège d’au moins six provenances, sur fond plus âcre de route et train, la ville retrouvée.

Inscription centrale : Saint-Fons / superficie communale 606 ha / 45° 41’58’’ de latitude Nord / 4° 51’ 12’’ Est du Méridien international / altitude 205m.
Et inscriptions sur la vitre de protection superposée : Toi le mec des Clochettes je t’aime / Je t’aime Mourad Khalide et David et tous les mecs / Je t’aime Karima / Nathalie + Khaled / Djamaa + Correilla / Les Italiens des boss. Et pour une fois ce qui est écrit, là sur le panorama de montagnes et d’usines, donne sentiment que la langue parle.

 

| 1 – Après-midi rhinocéros |


« Ce sont des clés simples. »

C’était le début d’après-midi, j’étais revenu dans l’ovale sous les pilotis, avec les banquettes en bois, du Café Club. Même si la machine à café ne marchait pas, et qu’il n’y avait non plus ni Coca ni Perrier, comme je l’avais successivement demandé, mais que j’avais pu avoir un verre de jus d’orange. Quatre hommes, dont le responsable du lieu, jouaient aux cartes à la table près de la porte, il n’y avait pas d’autres clients. Je travaillais à mes notes, et je ne l’ai pas vu rentrer. Maintenant il était accoudé au bar, buvait lui aussi un jus d’orange, et me regardait d’en haut. L’homme du rhinocéros était toujours en salopette, sous casquette américaine et chaussé de pantoufles.

« Vous pourrez écrire ce que vous voudrez, si vous n’êtes pas allé dedans, vous ne comprendrez pas. J’ai passé une partie de ma vie à comprendre. »

Il a suffi que je lève les yeux vers lui, il est venu s’asseoir face à moi. Il m’a dit qu’il m’avait observé, depuis ce matin. Et que là, il m’avait aussi vu aller à l’annexe de la bibliothèque, dans la galerie vide de carrelage blanc incluse dans le lycée, puis revenir.

« N’importe quel assemblage de murs porte deux vérités, que leur séparation définit. Vous n’avez qu’une moitié de vérité. Encore qu’elle soit utile, puisque j’ai vu aussi que vous connaissiez la dame du Développement, au troisième.
— J’ai déjeuné avec elle, oui. Là-bas, sur la nationale, dans une cour.
— Je connais l’endroit. Il y avait une autre dame avec vous.
— Architecte. Se poser des questions sur l’architecture : avant de faire des bêtises, ou pour rattraper les bêtises déjà faites.
— Dans le préfixe arkhi, le grec mettait premier rang, du verbe arkhein, commander. Et tektôn, celui qui travaille le bois. La notion de bois et de matière, certainement, mais ce rang, celui en avant des autres et qui décide. Ici, ça leur est monté à la tête.
— Vous vous intéressez tant que ça au langage, moi j’ai demandé ?
— C’est parce que je vous ai vu à la bibliothèque. Un endroit que j’aime bien. Silencieux et frais. On vous laisse en paix. Ce n’est pas qu’ils aient beaucoup de livres, ou autant que je voudrais. Mais je me sers surtout des dictionnaires, et ils sont attentifs à mes demandes. Je suis lecteur régulier, vous comprenez.
— Tout le monde ne s’intéresse pas à l’étymologie.
— Comme palabres, d’après l’espagnol palabra : paroles. Pourquoi, ici, l’espagnol ? Première apparition 1604, rare avant le dix-neuvième siècle : dans Littré, le dictionnaire dans lequel je repasse toujours en premier lieu, « discours long et inutile ». Puis, toujours Littré, « présent que les commerçants font aux petits rois de la côte d’Afrique ». Admirez le vague sous le mot commerçants, pour désigner les négriers, et l’adjectif petits avant rois, si c’est ceux d’Afrique. Leurs palabres, c’était bazarder de la verroterie à ceux qu’on pille, pour occulter ce qu’on dévaste. Qui, un jour, a lu la définition de ce mot palabres pour en nommer l’endroit où des gens vont vivre ? Nous sommes ici ces rois, qu’on paye en verroterie moyennant totalité prise de leurs vrais richesses. Et discours long et inutile, comme : parlez donc, parlez toujours, ici vous pourrez parler tant que vous voudrez, nous sommes ailleurs et ne vous entendons pas. Dites à votre architecte qu’il faudra commencer par débaptiser ce béton : l’harmonie, les outils, à nous-mêmes d’en décider. Les noms de fleurs ou de peintres ont cela d’avantageux qu’ils restent indifférents. Proposez aux gens d’ici de nommer leur équerre à fenêtres, qu’on accepte ce risque. Place des courants d’air, ou château sur les usines, ou place de venez-nous voir… »

J’ai dit à l’homme en salopette et casquette et toujours bégayant que si c’était pour tomber sur des appellations comme D’Stock Plus Solderie ce n’était pas forcément une panacée, et, pour ne pas briser le lien, dit comment moi je m’appelais. Il m’a répondu :

« Jean-Louis Momier, pour vous servir. Mais je vais vous faire visiter, moi. Si vous restez d’un seul côté des murs, que vous servira votre bloc-notes ? »
J’ai payé (deux fois six francs), les boissons, et je suis sorti après lui. Son léger bégaiement faisait qu’il fallait du temps pour arriver au bout des répliques, mais aujourd’hui il ne s’agissait pas de temps compté. On longeait la façade grise de la rue de l’Harmonie, parce qu’il voulait me montrer la falaise, puis on est revenu. Il s’est écarté de deux mètres de la façade, pour me montrer les appartements en terrasse :

« J’ai assisté à la construction de tout ça. C’étaient des terrains en friche, et quelques jardins. Mon jardin. Parce que je voyais tout ça, dessous, et que ça c’était ma vie. Une vie à beaucoup réfléchir. La chimie, quand vous la maniez tous les jours, c’est ce mouvement incessant de molécules qui se transforment, et vous comprenez — comment dirais-je ? par une osmose intérieure, lente certainement, que vous-même êtes ainsi fait. Il y avait mes citernes, et les convois de trains à aiguiller selon le planning fourni, et entre les remplissages, beaucoup de temps à penser. J’étais seul et silencieux, les trains repartaient. Puis, au soir, l’autobus nous ramenait à Saint-Fons haut. J’habitais la maison de mes parents, et mes parents ont disparu. Le cimetière était où il est encore, première occupation de la butte au-dessus de la ville, on y a mis les tombes, sur la friche au-dessus des maisons. La grand-route passait déjà là, c’est là qu’elle basculait pour tomber sur la ville. Et moi ma vie était renversée. »

On était les seuls dehors, sauf trois garçons devant le tabac, un appuyé sur un capot de voitures, l’autre sur un des piliers et le troisième esquissant en parlant comme des mouvements de danse. Et plus loin, vers la garages, cinq à réparer le moteur d’une Renault 19, capot soulevé. J’ai repris le mot de Jean-Louis M. : renversée ?

« Parce que vivre dans cette maison ne m’intéressait plus. Pourquoi payer si cher de loyer (ce n’est pas que c’était bien cher, mais j’étais payé comme aiguilleur qui manie un levier chaque trente-six minutes, c’est-à-dire peu, comme si la fréquence du geste enlevait quelque chose à son importance. La place de gardien était libre, et j’ai postulé. Il y avait, sous la citerne, le logement de fonction, et pour seule obligation, soir et matin, de noter quelques paramètres de température et de pression. »

La citerne il me l’avait montrée, et la toute petite bâtisse aussi, où, d’aussi loin, on n’aurait pas supposé que quelqu’un vive.

« S’il y a un successeur, je n’en sais rien. Je suis d’une autre époque, où l’activité de l’homme supposait sa présence, et cet infini échange, des silhouettes en place et de cette activité, comment dire : atomisée à son échelle ? Mais je montais chaque jour aux Clochettes, puisque maintenant c’est l’après-midi que j’avais libre. Les autobus étaient vides, c’était curieux. Je parlais au chauffeur, qui me connaissait. J’arrêtais en haut de la butte, et j’entrais au cimetière. Cela fait vingt-sept ans que je vais chaque jour saluer ainsi mon père et ma mère. Puis, par les herbes, je venais au jardin, et retrouvais mon pays de chimie. Ce jardin, c’est mon père qui l’avait commencé. Puis les chantiers sont venus. Et celui-ci fut le dernier. »

C’est là qu’on était entré, comme j’avais fait le matin, dans un des escaliers, par le local dit de service, celui des poubelles, et qu’il m’avait montré sa clé en disant que c’était un modèle simple. J’avais eu le temps, en ayant fait relevé le matin même, de regarder rapidement la boîte à lettres. Le nom Momier n’y figurait pas. Mais il s’était aperçu de mon regard, et montré du doigt, simplement, des initiales : J-L. M. Ajoutant qu’il recevait peu de courrier, et que le facteur le connaissait (ajoutant : un d’ici, qui a connu mon père). On a pris par l’escalier, le long de cette fente à jour.

« J’avais un métier d’attente, dans un paysage immobile d’images. La citerne, ronde. Les trains, et l’endroit où les rails pénétraient le terre-plein. Au-dessus, tout au fond, la grand-route et le pont sur le fleuve. C’est un métier où, immobile dans le temps, on devient attentif aux choses. J’ai conservé cette attention, quand les grues sont venues, et que les engins furent sur mon jardin. Je ne me suis juré n’en pas avoir d’autre. Et le terrain appartenait déjà à la ville. Quand j’étais enfant, et que j’accompagnais mon père à son jardin, quelle expédition. On descendait au cimetière, et c’étaient des chemins de terre, un labyrinthe qui finissait à la falaise seulement. Ils construisaient seulement ces premières maisons, classées dans l’ordre alphabétique. Les maîtres des usines logeaient ceux qu’ils employaient. Ici les ouvriers, plus loin, et tournant le dos à la vie des autres, mais par lot aussi de deux cent cinquante, ceux qui étaient mieux payés, et commandaient. Les maîtres des usines avaient de ces affections. On traversait les maisons (elles n’avaient pas d’eau chaude, mais cela nous semblait, à nous, une prouesse comme d’établissement colonial), avant de trouver nos pistes d’herbe. Et puis le défrichage a continué. Période faste, avec les réfrigérateurs et les voitures, l’eau chaude et enfin la télévision, la ville ne supportait plus l’herbe, et c’était à laquelle lancerait le plus au loin ses taches ordonnées sur les vieux plans de cadastre. Le nom Clochettes en a survécu. »

On quittait l’escalier, pour tomber sur un étrange palier : il y avait l’ascenseur, une verrière, mais pas d’appartement. Et la porte de l’ascenseur avait été condamnée. On est allé jusqu’à la verrière. Les trois garçons étaient toujours devant le tabac, la Renault 19 avait toujours le moteur levé (mais on n’entendait plus, d’ici à l’intérieur, l’autoradio qu’ils laissaient en fonctionnement, d’en bas perceptible), et Solderie Plus avait réouvert.

« La ville a rogné, mais cette frange sur sa falaise, elle ne s’y risquait pas. C’était aussi une conception : en bas, les usines, en haut, les hommes, sans mélange. Venir ici, c’était rendre poreuse la frontière, puisque le regard traversait. Moi, je continuais mon jardin, et j’étais toujours gardien. Je descendais toujours au cimetière (maintenant il est fermé mais voyez : j’ai aussi la clé), mais c’était pour venir ici une route goudronnée, et je repartais directement. Un jour, j’ai vu les piquets rouges et blancs. Le jardin ne nous appartenait pas, mais personne jamais ne nous avait demandé de compte. C’était un peu de culture, sans barrières ni clôtures. Il valait mieux laisser. Mais je venais. Comprenez, quand une habitude est prise. J’ai vu monter les grues, et creuser les fondations. Quand ils ont atteint l’étage, j’avais déjà compris : on bâtirait sur la falaise, on briserait la frontière, mais ce ne serait pas un geste tranquille comme, de l’autre côté de la rue, poser simplement les immeubles blancs. Ils ne sont pas responsables totalement : l’excès où on les avait mis, certainement, les dépassait. Ce n’est pas, cet excès, imaginez-le bien, quelque chose de l’ordre d’un rhinocéros en faïence qui peut suffire à le conjurer. J’étais gardien, et non pas homme de paroles, ou de palabres si vous préférez. Je parlais peu. J’avais ce bégaiement. Mais j’avais l’attention aux choses. Quand j’ai vu le camion amener la triple spirale, et la grue en superposer les éléments précontraints, j’ai d’abord été surpris : mais sur quoi donnerait cet ascenseur ? Ce n’est pas sain, pour quelqu’un qui modifie les choses, de construire de quoi s’admirer soi-même : cette verrière et ce palier ne donnaient à contempler que leur propre travail. J’ai compris à cet instant-là que ce béton était chose morte, et bonne à un destin bref. Excusez ma franchise. Et cet escalier était à l’exact endroit de mon jardin. Ce palier pour rien est vite devenu lieu de rendez-vous, peut-être c’est ce qu’ils cherchaient, mais l’usage ne plaisait pas aux résidents, qui en ont condamné l’accès. »
On avait repris l’escalier, et on est monté jusqu’à la porte verte qui le terminait. Elle fermait mal, et je savais qu’on arrivait aux terrasses.

« Cela faisait moderne, pensaient-ils par exemple, d’inclure un amphithéâtre mais d’en dissimuler l’embouchure. Un trou de ciment à gradins, entre les bâtiments, et à peine une ruelle pour y entrer, sous les fenêtres des étages. »
J’ai dit à Momier qu’effectivement, le matin, j’étais passé plusieurs fois devant la ruelle sans remarquer l’accès. Et que cette pyramide de ciment, pyramide inverse, sous le ciel mis à nu, manquait curieusement l’intimité qu’elle était censée produire. J’avais aussi remarqué des affiches, sur les vitrines, invitant le soir même à une réunion sur les gradins.

« Moi, en attendant, j’étais plus attentif au trompe-l’oeil. Ça s’est construit très vite, étage sur étage. J’avais fait mes comptes, et, tout comme vous ce matin (et vous voyez comme se remarque facilement, ici, quelqu’un qui reste quatre heures sans raison, et écrit sur un bloc-notes) fait ces parallèles de boîtes aux lettres et de sonnettes. Ici, à l’étage, sur la terrasse, un appartement avait été construit, à l’accès invisible et non autrement répertorié. J’ai pensé que les constructeurs avaient voulu se le réserver, ou bien pour quelques fêtes nocturnes, ou réceptions sans spectateurs. Je m’y connaissais dans les choses : l’EDF même a été trompée, et la Lyonnaise des Eaux, et les impôts locaux. Cet appartement ne figure nulle part sur leurs registres, et pourtant il existe. Vous auriez pu passer combien d’heures, avec votre bloc-notes, sans le soupçonner même ? »

Je n’ai pas dit à Momier que j’avais fait ce compte des fenêtres, et même un croquis, et que tout à l’heure, au café, j’avais cherché plusieurs dizaines de minutes à faire coïncider ce qui m’apparaissait une forme en trop, même en retrait et prise dans la lancée grise des façades.

« L’amphithéâtre à l’entrée cachée, et ce trompe-l’oeil d’un palier sans portes, voilà leur erreur. Ils attiraient mon attention sur cette adéquation imparfaite du réel et des apparences. On indiquait au lecteur attentif des choses qu’elles étaient choses à secret, comme ces anciens meubles à tiroirs introuvables. L’appartement était vide, j’accédais à la retraite. Advienne que pourra, je m’y suis installé, et personne jamais ne m’a rien demandé, comme pour autrefois ce jardin. Mais il n’y avait plus de choses à quoi être attentif, sinon ce béton jamais peint, et l’incongruité de cet appartement en trop, que j’occupais. C’est le moment où ils ont ouvert aussi cette bibliothèque annexe. Comme je n’avais plus les choses, j’ai choisi les mots. Je fus leur premier lecteur enregistré sur fiche, demandez-leur. Et, depuis, leur plus régulier. Les livres sont un pays de mémoire qui vaut bien notre pays réel. J’emprunte, puis je ramène. Ici, la nuit, la lumière monte comme en plein jour. Je n’éclaire même pas. Et désormais j’ai prêté attention, aux mots lus, aux mots entendus, aux mots que moi-même je dis, et tant pis si bégayant. Les dames de la bibliothèque m’ont entendu, et complété leur collection de dictionnaires. Quand elles en trouvent un nouveau (réédition du Furetière, l’an dernier, et achat d’un Larousse encyclopédique complet), c’est à moi qu’elles en réservent la primeur, comme un beau cadeau. En dix ans bientôt, le sentiment d’un chemin fait, dans les mots aussi bien. »
De l’appartement en terrasse, on surplombait sur la gauche les Palabres (et les trois jeunes debout devant le tabac, et les cinq à la Renault 19, l’autoradio maintenant très présent), et de l’autre côté, deux chambres carrées ouvrant sur un couloir, avec en face une salle de bain remplie de papiers empilés sur toute la surface du sol, c’est la vallée des usines qu’on dominait, avec le rhinocéros fermant la vue au sud.

« L’évier suffit à un vieil homme pour son hygiène. J’ai voulu ces deux pièces vides, pour regarder mon usine. J’ai passé trente ans près de ces citernes, à convoyer ces wagons. Je sais, le matin comme le soir, quel va être leur mouvement, et ce qui se passe là-bas. Je dors côté Palabres. L’été, ce sont effectivement des paroles qui remontent, et qui ne supposent pas qu’un vieil homme soit là dans son fauteuil (je dors assis, vieille habitude de gardien) et les entende. Cela, comprenez bien, avait été pensé à la conception de ce faux appartement. Maintenant, au bout de dix ans, je crois comprendre l’idée de celui que tout à l’heure vous appeliez l’ordonnateur : non pas ce lieu pour l’utiliser, mais, dans la cité, un lieu invisible et clos, qui simplement soit témoin, de ce que les hommes sinon ignorent. Une idée qui certainement rattrape beaucoup des erreurs commises ailleurs (j’ai bien vu comme vous étiez resté devant cette incroyable chaudière, mise à l’honneur comme à la passerelle du navire, quand tout le reste, bureaux et autres, est caché sous pilotis). D’un côté, cette vue et ce travail, choses fabuleuses de leur propre activité et son histoire, avec le fleuve et les montagnes. De l’autre, les paroles et les traverses. Prenez votre temps, copiez sur votre bloc-notes, il fallait bien qu’un jour ou l’autre ceux qui me voient (ici ils me connaissent tous, mais on ne se parle pas), ramenant mon pain, achetant un journal, sachent où je vis et pourquoi j’y vis. Ce sera donné à la bibliothèque, n’est-ce pas ? Et dites aussi mon nom : celui qui habite en lieu presque clandestin n’a guère d’autre habitat que son propre nom, Momier Jean-Louis. »

Le fauteuil était au milieu du séjour, côté place. Dans la cuisine, il n’y avait pas non plus de table, mais sur le rebord de l’évier j’avais noté à mesure, comme tout à l’heure au café-club, ce qu’il me disait. J’ai un long entraînement de ce genre de travail, et c’est pour cela que je l’en avais prévenu : que j’avais justement mission, aujourd’hui, de tout noter ce que j’entendrais et verrais, selon l’arbitraire même où cela me serait, au hasard de cette journée, concédé. Et que j’étais capable, par formation (depuis même mon école d’ingénieur en mécaniques, où, début des années soixante-dix, on nous donnait ces cours à l’époque dits pilotes, de lecture rapide, d’analyse et résumé de grosses notices techniques, et puis, justement, de compte-rendu de séances orales), de respecter au mot près ces phrases entendues, de la même manière que, trois ans durant, à un poème par semaine, facile au départ mais moins évident au bout d’un an, j’avais appris par coeur la presque totalité de Baudelaire : considérant aujourd’hui encore, que je n’ai plus ces amusements, que cela, la mémoire, fait partie des apprentissages essentiels, et les plus formateurs de la totalité mentale. Et que c’était une des raisons, non dites d’ailleurs, qui m’avaient fait accepter si facilement l’exercice proposé : une sorte de tableau global, vu de très près, où tout serait rendu, avec la plus grande exactitude dont je pourrais me révéler capable, d’un morceau délimité du réel existant. Quoi que ce soit qu’il me réserve : existe-t-il beaucoup de Jean-Louis Momier ?
« Plus qu’on croit. Restez à un endroit, observez. Entrez dans un café. Restez à une porte d’usine. C’est que l’homme est trop affecté de ce mouvement diffus, qui lui brouille la vision nette. Les civilisations guérisseuses, les grandes mythologies, sont nées de peuplades immobiles, accrochées à leur paysage. Comme les indiens Zuni aussi vivaient dans leurs falaises, avec lieux inaccessibles et réservés (j’ai de la documentation, je vais vous montrer). En dix ans, on peut accumuler beaucoup de papiers, et des savoirs bien divers. C’est le soir, en me promenant d’ici jusqu’au cimetière. Rien n’interdit de regarder les poubelles, même si on n’y prend, par discrétion, que les mots imprimés, les mots déjà lus, et de préférence, dans les magazines, les écrits d’ordre scientifique ou de civilisation. J’ai une passion de la civilisation. Quand j’entre à la bibliothèque, et que ces dames me demandent : — Monsieur Momier, que cherchez-vous ? — La civilisation, je réponds toujours, cette absente. Notez, si vous voulez. »

Dans la cuisine, où je notais, seulement un réchaud, lié par son tuyau de caoutchouc à une bouteille de gaz verte. Une casserole, et, à côté, trois boîtes de conserves d’avance (raviolis, cassoulet, couscous). J’étais descendu tout à l’heure Supermarket 1 pour ramener six bières, qu’ils vendaient fraîche, et on était aux deux dernières.

« Ils disent qu’ils vont changer des rues, faire passer les voitures au ras des bâtiments, remettre au milieu les jeux pour les enfants, amener une poste et peut-être installer ici la pharmacie : pourquoi pas ? Quand on construit un décor, on peut le repeindre de trente-six façons. Est-ce que cela suffira à dévier ce malaise, d’avoir voulu mettre des hommes au rebord de la falaise. Moi, que voulez-vous, je verrai ça d’en haut, de ma terrasse, peu m’en changera. Un peu plus d’animation et de visages ? Tant mieux. »
Maintenant le soir tombait. Une brume un peu grise, un peu brune, cachait à moitié les usines. De l’autre côté, il n’y avait plus personne près de la Renault 19, aux deux roues avant enlevées, avec deux parpaings pour cales symétriques. Le bus 93 laissait descendre plus de gens, et chaque fois quelques silhouettes semblaient comme aspirées par l’équerre des Palabres, où elles s’absorbaient comme par porosité, tandis qu’un fond sonore encore vague et diffus commençait de croître, fait de télévisions assourdies, de bruits de cuisines ou d’appels inaudibles, et que le ronflement global de la métropole, à cette heure d’encombrements et de moteurs, semblait la recouvrir entière, même dans cet angle conçu à l’écart. Et le sentiment pourtant, debout avec nos deux bouteilles de bières devant la baie vitrée, à l’étage en terrasse, dans la construction surnuméraire, que tout cela était une coque autour de nous, qui ne nous rejoignait pas.

« Le sentiment de liberté que j’ai là, voyez-vous, à vivre en un lieu où personne ne vous sait. Quelque part sur la terre, où tout aurait été prévu pour être à côté de la terre. Vous m’accompagnerez à la bibliothèque et nous regarderons les atlas : il n’y a plus de taches blanches sur les cartes, plus d’îles à découvrir ou bien qui ne soient pas déjà nommées. J’ai passé ma vie sous cette boule verte en tôle soudée, épaisse, comme sur ma tête une planète : il faudrait à ceux qui veulent le temps de réfléchir, pour cette paix du dedans, quelque chose comme ces objets du ciel, auxquels on ajoute seulement un numéro dans les répertoires. Cela, ici, je l’ai trouvé. Quelque part sur la terre, une place de ciment en équerre, et la vie qui s’y colle : une boulangerie, un tabac, des appartements comme trois poignées d’hommes jetées. Et tout cela, une façade pour celui qui vit là : vous dites, dans votre monde, en marge. Je suis celui qui vit dans la marge, non pas parce que la terre aurait encore de tels endroits libres, mais parce qu’un théâtre savamment fut ménagé, avec ses façades et ses terrasses, pour laisser ainsi une place libre et qui ne dépend pas de ses lois. J’ai cherché aussi dans les livres des architectes : c’est une vieille tradition de leur histoire, paraît-il, et toujours sous ce sceau du secret. J’ai des photos, ainsi, à Rome, piazza del Popolo, sur ce portique qui enjambe l’embranchement de la via del Corso : vous remarquerez ces trois fenêtres, entre les reliefs. Ainsi, plus tard dans l’histoire, ces statues ménagées dans les cathédrales gothiques, où personne ne pouvait les voir, et construites avec la même exigence. Pour cela, ce petit grain de génie, et l’appartement qui devait rester vide, juste témoin des bruits, des lumières et du temps, celui ou ceux que vous nommiez ordonnateurs doivent être pardonnés : il fallait cette énorme carapace, et ce grand décor, pour un petit grain de café où personne n’a regard. Il fallait ici mimer l’ordinaire, en rajouter sur l’ordinaire, et le tromper en même temps. Que savez-vous si ce siècle n’a pas demandé, pour que les architectes entretiennent ce vieux secret de leur profession, de construire en bien d’autres lieux et endroits ces minuscules réserves à la vie administrative : peut-être jugerez-vous autrement ? »

Et, de la petite ouverture rectangulaire en bout de la salle de bain dont tous le sol était couvert d’articles découpés, par piles, dans magazines et journaux, classés par matières et années (il me l’avait expliqué, et nous en avions commenté plusieurs, en particulier ceux d’astrophysique, qui avaient sa prédilection - très fier qu’il était qu’au lycée professionnel le gardien, qui vivait en face, à l’intersection de l’allée des Outils et de celle de l’Harmonie, lui mettait de côté, systématiquement, toute documentation officielle, et tout ce que leur Centre de Documentation et d’Information ne jugeait pas utile de garder, ou remplaçait), Momier maintenant me montrait, par-dessus les toits, comme je les avais vues ce midi sous ce feu d’artifice en plein jour, le haut des Minguettes, les cubes supérieurs débordant de l’horizon vert.

« Cases partout habitées, jamais parfaitement dénombrables. Vieux mythe. Une chance de survie peut-être, pour cette civilisation, parce que quelques-uns auraient échappé à l’usure ordinaire. Quelquefois je veux le croire, ça ne console pas toujours, de son propre destin, ni du leur. »

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1ère mise en ligne et dernière modification le 30 septembre 2016
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