grand mystère Hart Crane

vie météore d’un poète fulgurant et maudit, où on croise Lovecraft


Pour traduire de la poésie, il faut l’exercer soi-même. Ce n’est pas mon cas. J’ai des repères pour avancer dans la prose, celle de Lovecraft en tout cas. Lorsqu’il s’agit de vers, je n’ai plus de mécanique. Donc, ci-dessous (merci G.C. !), il ne s’agit pas de traduire, mais juste de témoigner – un peu de ce qui se joue dans ce texte et comment il fonctionne, l’image que j’en ai quand je le lis.

Hart Crane m’importe, comme John Dos Passos, parce que dans les mêmes années que Lovecraft (Hart Crane publie The Bridge en1931, il dit y avoir consacré 3 ans), vient s’écrire la ville, dans son fantasme, dans ses ruptures, et qu’elle conditionne aussi la rupture de Lovecraft, même s’il prend, lui, le chemin inverse – un enfoncement dans l’imaginaire et le refus du moderne, mais où ce refus même vient s’inscrire avec toutes ses marques et technologies.

Les destins de Hart Crane et de Lovecraft se croisent à plusieurs reprises. Pour lui, en 1924 lorsque pour la première fois il échappe à Boston et Providence et vient rejoindre Sonia à New York. C’est elle qui le pousse à entreprendre le voyage de Cleveland – 10 heures de train – pour rencontrer ces écrivains de son âge avec lesquels il correspond tous les jours, en particulier Samuel Loveman et George Kirk.

Il y a une lettre extraordinaire, envoyée à sa tante depuis Cleveland, où il n’en revient pas de discuter avec eux en bras de chemises et sans bretelles. C’est chez Loveman, puisque c’est ainsi, le meilleur ami de Lovecraft est homosexuel, qu’il croise Hart Crane, qui à l’époque, contrairement à eux, publie déjà en revue. Ils sont amateurs et lui est poète.

En 1925, installé désormais à New York, dans une lettre à sa mère Hart Crane lui raconte qu’il a revu (il le dit avec respect) Sonia Greene, « accompagnée de son mari, ce Lovecraft à la voix si haut perchée ». Et il lui raconte comment, au terme de la même soirée, ledit mari a embarqué Loveman pour une marche urbaine qui a duré toute la nuit, consacrée aux traces secrètes de l’époque coloniale dans le dédale de Greenwich.

La correspondance de Crane (un peu comme Rimbaud, dans ses oeuvres complètes quelques dizaines de pages pour les 3 recueils publiés, White buildings, The Bridge, et Keywest posthume), mais des centaines de pages pour l’essentiel consacrées à la tragi-comédie familiale, un père industriel (le sucre) multimillionnaire et qui tient absolument à ce que son fils travaille dans ses bureaux et usines, la mère bafouée, en permanente dépression après le divorce forcé tandis que le père se remarie au moins deux fois. Ses problèmes avec l’alcool, la brutalité des retours contraints dans l’Ohio pour extorquer un peu d’argent à l’usine. Des lettres à Malcolm Cowley ou Gertrude Stein, et surtout celles à Loveman, ajoutant un pan surprenant au contexte de Lovecraft dans son séjour à New York.

Ils ont un autre point commun : si Hart Crane est littéralement enragé à pénétrer les rouages de l’institution littéraire, sollicitant publications et critiques, le digne New York Times ignore avec arrogance et dédains ceux qui pourtant refondent la littérature américaine. On dirait un peu aujourd’hui avec le regard condescendant sur la littérature numérique. C’est seulement pour leur décès, le cancer brutal pour Lovecraft, le suicide pour Hart Crane, qu’on s’apercevra de leur existence en faisant comme si on les connaissait et respectait de toujours.

Rien d’autre de commun entre Crane et HPL : ils vivent tous deux à Brooklyn Heights, mais se saluent sans échanger plus – pas la même bande, sinon l’amitié commune de Loveman. Et Crane est un voyageur : il rejoindra sa mère sur la côte ouest à San Francisco, fera plusieurs séjours en Floride (Lovecraft aussi, mais n’écrira pas sur Keywest) et à Cuba, vient passer plusieurs mois à Paris puis Collioures.

Hart Crane est considéré aujourd’hui comme un des précurseurs à avoir tenté d’imposer une reconnaissance du fait homosexuel. Ses amours sont tumultueux, ça le regarde. Mais, sur le bateau qui le ramène en 1931 de Cuba, deux matelots s’en prennent à lui violemment, et ça ressemble plus à un chantage organisé qu’à des avances refoulées. Ça se termine en bagarre (disons qu’il est battu par les types), et le lendemain, à midi, devant des passagers éberlués, Hart Crane, 32 ans, se jette du pont arrière du paquebot et disparaît.

Dans une lettre, 3 ans plus tôt, à la sortie de The Bridge, il dit comment la poésie le contraint à écrire peu, à se concentrer sur des sensations et perceptions forcément rares, et les assembler à partir de cette rareté. Il dit ensuite, comme une évidence, « ce qui ne serait pas le cas si j’écrivais de la prose, comme bientôt je l’espère ». La poésie comme école et expérience première sur quoi l’art narratif ensuite s’élance ? L’oeuvre de Lovecraft nous laisse infiniment plus à fouiller et chercher. Hart Crane n’a pas eu le temps de son passage à la prose.

Deux ans plus tard, ce sera le tour d’un autre proche de Lovecraft, Robert Howard. Et ce sera aussi le destin de Barlow, une quinzaine d’années plus tard.

Alors pas question de les séparer dans cette constellation qu’on dresse d’eux tous, parce que c’est collectivement qu’elle nous concerne.

Le dernier point commun, le plus solide ? Même dans son refoulé grandissant de New York et de la modernité, jamais dans ses lettres Lovecraft ne cesse de vénérer le Brooklyn Bridge, de le traverser à plaisir nuit après nuit.

Le livre de Hart Crane, The Bridge, est celui de nous tous et de la ville, il est aussi un peu celui de Loveman et de Lovecraft.

Dans la toute dernière lettre qu’on ait de lui, 3 lignes, envoyées depuis Cuba à une Mrs T.W. Simpson, il lui donne son adresse permanente : Box 604, Chagrin Falls, Ohio. Cette chute du chagrin, juste avant la sienne.

FB

Ci-dessous peintres dans les haubans du Brooklyn Bridge, 1925.

 

Hart Crane | le pont (poème d’ouverture)


Combien d’aubes tremblantes dans son nid mobile
Trempé et traversé du vol des mouettes,
Y découpant des anneaux blancs de tumulte, bâties si haut
Sur les eaux enchaînées de la baie de Liberté –

Pour abandonner nos yeux à sa courbe inviolée,
Aux apparitions des voiles qui le croisent
Voici la page de signes qu’il nous faut écrire,
– Jusqu’à l’ascenseur qui nous libèrera de nos jours…

Et dans ta tête des cinémas, des vues panoramiques
Où des multitudes se pressent dans les scènes clignotantes
Jamais endormies, et se pressent encore de nouveau,
Pour laisser à d’autres yeux le même film ;

Et toi, par-dessus le port dressant ton argent
Comme si le soleil même t’escaladait
Et tout mouvement aspiré dans tes haubans
Pour dire la liberté que tu nous gardes !

Et jaillissant des bouches du métro, des étages et des caves
Quelle folie vient se prendre et se hâte à tes parapets,
S’y penche pour un instant, les vêtements secoués par le vent,
Ironiquement arrachés à une caravane bouche-bée.

Sous la ville, comme en fuite dans les rues de midi,
La dent enlevée du ciel acétylène ;
Tout l’après-midi tournent les derricks de nuages…
Sur l’Atlantique nord attrapé dans tes câbles.

Et sombre comme le ciel des Juifs,
Ta récompense… L’accolade que tu proposes,
Et qu’un temps anonyme ne saurait accorder ;
Vibrant sursis et pardon accordé.

Ô les harpes et autels d’une fureur consommée,
(Comment l’oeuvre humaine a pu dresser ce choeur de cordes ?)
Seuil terrible où s’avancent le prophète,
La prière du paria et les pleurs de l’amant, – 

Et contre la circulation en flux rapide qui t’écorche,
Langage que rien n’éclate, larme immaculée du ciel,
Où se fraye ton chemin – un condensé du toujours :
Voici que nous voyons la nuit que tu tiens embrassée.

Dans l’ombre des piers j’attendais,
Que ton ombre claire se détache des ténèbres.
Et la ville ardente toute de parcelles défaites,
Quand la neige submerge une époque de fer…

Et sans sommeil comme la rivière que tu enjambes,
La mer entière sous ta voûte comme un rêve de prairie,
Comme si ce balaiement si loin de nous dessous
Faisait de ta courbe un mythe offert au Dieu.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 février 2017
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