parce que c’est Houston (une défense de Tony Hoagland)

affronter la normalité contemporaine avec la langue : trois poèmes de Tony Hoagland



 

Traduire le Uncreative Writing de Kenneth Goldsmith, traduction dont je rêvais depuis longtemps, et c’est moi qui avais proposé le projet à Jean Boîte Editions, c’est un voyage beaucoup plus conséquent que je le pensais. Une sorte de marathon intérieur, comme ç’avait été le cas pour les Montagnes de la folie de Lovecraft.

Je me souviens comment Aragon, dans Je n’ai jamais appris à écrire, ou les incipits, dit que recopier un texte c’est la même différence qu’entre traverser un paysage en voiture ou à vélo. Le traducteur, lui, marche à pied, bute dans chaque mot, même sur un texte qu’il lui semblait bien connaître.

Ça avance bien. La pensée de Goldsmith est lourde de plein de strates superposées, d’une connaissance comme très peu de l’histoire du web et, encore plus, ou à égal niveau pour l’écluse qu’il ouvre, de l’art contemporain et de tous les mouvements lettristes ou de poésie.

Avec lui, on passe de Debord à Barthes, on revient à Lawrence Weiner ou Claude Closky. Pour épouser cette pensée, je ravive en moi le souvenir de la découverte d’Adorno, dans les années 80.

Alors, chaque matin, dans les 2 heures d’immersion Uncreative Writing par quoi je commence les journées, c’est aussi voyager dans des oeuvres ou des mondes que je n’avais qu’effleuré. Ainsi le français Henri Chopin, ces jours-ci. Ou bien, depuis quelques jours, à plein bras les poètes américains.

Dans ce chapitre qui s’appelle Vers une poétique de l’hyper-réalisme, Kenneth fait un sample de poètes qui ont osé affronter ce que Rem Koolhaas nomme le junkspace, ces hyper lieux que théorise Michel Lussault, et dont la présence dans la contemporanéité artistique (n’est-ce pas, l’ami Philippe Cognée et ses supermarchés) est nodale.

Alors c’est par Kenneth Goldsmith qu’hier je découvre Tony Hoagland, né en 1953 comme moi, et que j’entre dans son univers comme dans un tunnel de résonances et de forces. Touché aussi qu’il porte un double appareil auditif de malentendant (« J’entends chanter dans ma surdité, dit-il dans la vidéo ci-dessous, des oiseaux dont je ne sais pas le nom »).

Mais, ce matin, Kenneth oppose le travail de Tony Hoagland, où tout affronte le sens en partant de la ville, à celui d’un autre poète, Robert Fitterman, dont l’écriture me convient aussi, par exemple reprenant les noms de marque tels qu’ils se suivent dans une déambulation, aéroport de Dallas ou galerie commerciale.

Et, en les opposant dans le cadre de cette recherche sur l’écriture sans écriture, Kenneth Goldsmith pose que Fitterman va plus loin que Hoagland, et là moi soudain je cale. Alors bien sûr, en tant que traducteur, je continue le boulot. Mais c’était bien, juste là, au bord du chemin, de mettre quelques fleurs (de chèvrefeuille, comme dans son Houston), en hommage au travail de Hoagland – savez-vous que ce travail de trad, avec tout ce que chaque matin je suis amené à charger sur mon Kindle, ça me coûte plus cher que ça me rapporte ?

Donc trois poèmes de Tony Hoagland, et le plaisir de les lire à voix haute. Plus celui que je ne lis pas : celui que Kenneth Goldsmith reprend dans Uncreative Writing et critique pour son assignation directe de sens dans la dernière strophe, Comme les dieux dans les anciennes histoires. Consolation pour le traducteur d’un essai comme Uncreative Writing : le moindre vers c’est 10 fois plus compliqué...

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Il n’y a pas de mots


Il n’y a pas de mots lorsque vous sortez de l’épicerie du quartier

avec un deux litres de lait en pack carton dans un sac plastique

et que des sacs plastiques vous auriez dû en mettre deux

– de telle sorte qu’à peine la porte passée

vous sentez le poids du pack déformant

le sac, étirant la mince

poignée de plastique de plus en plus

et vous savez que c’est juste une question de temps avant

que la lanière casse ou que le fond soudainement s’ouvre

et lâche au sol tout ce qu’il y a dedans.

Il n’y a pas de mot simple, ni inéluctablement précis

pour cette vague sensation de quelque chose

qui s’éloigne de vous

et excède sa capacité de déformation élastique

ce qui est déplorable parce que c’est ce mot

que j’utiliserais pour décrire

là au bord de la rue et parlant à un copain,

et prenant progressivement conscience qu’il n’est

pas vraiment un copain

et juste une relation

– jusqu’à ce moment de l’au-revoir

quand je sais que nous partageons un peu de peine

la reconnaissance muette

qu’on est au bout de nos excuses

– quand bien même dire le vrai,

ce que je pense en fait déjà

c’est que le langage est digne et fiable –

jusqu’où cela va s’étirer et plus ensuite ;

et quelles déchirures ne seront plus réparables ;

comment elles progresseront, à moins d’être intérieures, tout autour d’à peu près tout –

comment, avec les années, cela m’a rendu

toutes les heures et les jours, tout le lourd de l’amour et de la confiance, toutes les incompréhensions, les secrets et les fautes

et que j’ai accepté de m’y fondre

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Propriété privée


Devant notre nouvelle résidence

ils ont mis un gigantesque panneau marqué « libre » et « à louer »

à côté de « libre » il y a un petit astérique.

Dans le train, les gens ont le regard baissé sur leurs gadgets.

Ce n’est pas la fin du monde.

« Avoir la tienne peut devenir vrai : j’ai conduit la nouvelle BMW Sedan. »

« Je n’ai pas peur de ma liberté : je porte

le nouveau cachemire d’Eileen Fisher. »

Et il y a cette eau de Cologne pour hommes chez Calvin Klein

qui s’appelle Justice pour tous.

Je suppose que « enfer » est un mot trop fort.

Je suppose que le terme « zombie » manque d’un sens de l’échelle.

Je ne crois pas que l’ironie convienne à la situation.

Mais je ne dirai pas que tout va bien pour autant.

« Bombarder cette ville a été une faute terrible »,

dit le général quatre-étoiles à la télévision,

« mais cela m’en a appris beaucoup sur moi-même. »

Peut-être qu’il devrait donner une médaille à son psy.

Et ils nous tirent dans des eaux de plus en plus superficielles.

Ils prennent ce qui nous est le plus cher et l’utilisent comme appât.

Ils prennent nos rêves et en font des marchandises.

Quand j’ai découvert, presque par accident,

que j’avais obtenu le monde en héritage

– qu’il était précieux, que j’avais la responsabilité d’en prendre charge –

bon, imaginez combien ça devient embarrassant cela serait pour vous
d’admettre que vous vous étiez un peu endormi ;

et qu’ainsi, pendant que vous ne faisiez pas trop attention,

quelqu’un a acquis les droits pour les arbres

et les plages, et les collines

et l’usage exclusif de toutes les créatures de la mr.

Pendant que tu regardais de jolies images,

et que tu buvais un Pepsi Cola parfaitement innocent

– ton monde, et celui de tes enfants et leurs enfants, et les bêtes des champs,

et la verte, verte Terre elle-même,

on l’a volée.

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Parce que c’est Houston


Parce que c’est Houston

les réverbères dans la rue doivent prendre la place

autrefois réservée à la lune dans les poèmes,

et la circulation à l’arrière-plan, avec ses grondements et accélérations

tient lieu de l’océan

renvoyant ses épaves comme ces débris de bois flottés

sur le rivage.

Parce que c’est Houston,

cette jolie petite blonde parlant dans son téléphone

en reculant sa grosse voiture à toute vitesse

dans le parking

est une citoyenne respectable

et les branches de chêne ratatinées, noueuses, usées

par dessus certains boulevards obscurs

suggèrent que même le laid a sa beauté.

Parce que c’est Houston,

un vent humide souffle de l’aube au crépuscule

apporte jusqu’ici un faible relent de raffineries

depuis la terre de nos pères

et la terre de leurs pères,

et comme cela sent bon !

La douche du matin

a dispersé les fleurs du chèvrefeuille sur les pelouses

comme de petites trompettes d’ivoires.

Parce qu’il n’y a personne de mieux qualifié aux environs

parce que c’est Houston,

tu es celui qui dois t’agenouiller

sur le trottoir déformé

et les contempler en silence.

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comme les dieux dans les anciennes histoires


Et juste après la corbeille de chaussettes pour bébé pastels et sous-vêtements,
Tu avais les télés faites en Chine à 49 dollars ;

Et l’une qui diffusait les bonnes nouvelles d’une guerre lointaine,
Une autre sur la taille des poitrines à Hollywood

Rapportées à celle des actrices de Bollywood.
Et venait ma nièce Lucinda,

Tout juste neuf ans une vraie fille du Texas,
Et qui s’était bien approprié son pedigree de blonde,

Me disant que faire les magasins voilà son sport préféré.
Et qu’aujourd’hui c’était le jour où commençait son voyage,

Lançant sa carte de crédit neuve comme une faucille
Dans les prairies de la marchandise dorée.

Aujourd’hui était le jour où elle cessait de regarder dans les yeux,
Et commençait de comparer les étiquettes de sacs à main ;

Alors qu’elle s’embarque. Qu’elle plonge dans l’aveuglant royaume des promos,
Qu’elle y navigue et s’en extirpe toujours et toujours.

Et nous on regardera.
Comme les dieux dans les anciennes histoires

Se faisaient mortels, devenaient lauriers ou corbeaux
Pour leur apprendre ce qu’ils pouvaient de leçons,

Ainsi avons-nous été faits Américains
Pour apprendre un peu de la solitude.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 juillet 2017
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