brouillons d’écrivains, retour sur

des brouillons au temps du numérique, et Saint-Simon


On nous pose souvent la question : mais avec le traitement de texte, vous ne gardez pas les brouillons ? C’est vrai que la mode est à la critique génétique. Pour Flaubert et pour Proust, maintenant pour Balzac (non pas avec les brouillons, mais avec la suite des éditions) des travaux essentiels, qui permettent d’appréhender l’oeuvre dans sa dynamique de construction, sa genèse. Le logiciel Genèse de l’AFL tentait de concilier l’univers des écrits transitoires et celui de l’informatique : mais plus de nouvelles.

Pourtant, bien des écrivains ont tenu eux-mêmes à séparer de leur oeuvre constituée ces écrits intermédiaires. Chateaubriand et Henri Michaux par exemple. Aujourd’hui, l’IMEC propose aux auteurs ce genre d’archivage, personnellement — ou psychologiquement — je ne supporterais pas. Pour avancer, il me faut les traces nettes en arrière.

Ainsi, du temps des machines à ruban et Tippex, à la publication, l’énorme tas empilé des feuilles corrigées, recopiées, quel symbole c’était de s’en débarrasser.

En 2001, la BNF nous avait proposé une réflexion sur ce thème, via l’exposition Brouillons d’écrivains, qui avait donné lieu à un magnifique catalogue, et sur place des bornes interactives où nous avions été sollicités à quelques-uns (Michel Chaillou, Jean Echenoz, Jacques Roubaud, si je me souviens bien) pour parler de nos pratiques d’écriture.

Je reprends le texte que j’avais proposé pour le catalogue : ici dans sa version intégrale, non réduite, et telle que bricolée depuis, au hasard des jours : l’informatique fait que nous constituons tout notre travail dans une seule archive, celle du disque dur, son arborescence, et la pleine responsabilité des effacements.

Ci-dessus : page manuscrite de Saint-Simon, © BNF


brouillons d’écrivains : emporté par la matière

 

On n’a pas eu toujours ce fétichisme des échafaudages. C’est en traversant brièvement cette mise en perspective, qu’on peut relativiser de n’avoir plus, nous, de brouillons : suite de fichiers éventuellement, dans les sauvegardes, datés pour archive. Mais le livre va jusqu’à sa forme définitive en modifiant perpétuellement le même fichier comme un peintre agit en permanence sur la totalité de sa toile : le risque pris à l’impossible retour en arrière pouvant même être considéré comme un outil au service de l’avancée du livre.

Rabelais
Qu’écrire ne vaille que dans le livre fini, hors la main de l’auteur, est une contrainte forcément intériorisée par celui qui écrit : on donne, on se sépare. Vous aurez le reste de l’histoire à ces foires de Francfort prochainement venantes, dit Rabelais en 1532, à la fin du premier Pantagruel. Notre ère moderne, depuis l’apparition de la première presse à imprimer chez Claude Nourry à Lyon, a su intégrer dès le départ dans le processus de fiction, comme un fait de fiction, la forme matérielle de son objet artistique : dont les aulcuns sont ià imprimez, et les aultres l’on imprime de present en ceste noble ville de Tubinge, ailleurs dans Rabelais, où la figure en miroir des livres, des lettres manuscrites, et des récits gigogne avec confrontation des personnages fictifs au locuteur réel est une marque récurrente peut-être sa plus audacieuse. Le livre, puisqu’il se désigne comme objet en construction, devient lui-même sa propre archéologie. Mais, partition pour voix, il ne saurait donner valeur aux étapes qui le précèdent.

On n’a donc pas de brouillons de Rabelais, même si les suites récurrentes de récits sur le même thème, sur les vingt ans qui séparent le Pantagruel du Quart-Livre sont la fixation graphique d’autant de strates dans l’art d’inventer la fiction, et l’inscription de son rapport au monde. Alors, même sans trace matérielle, pas étonnant que l’instant de première écriture ait aussi sa trace dans l’oeuvre imprimée, et que cette trace, ce qui tient du rituel, soit lié à des sensations proprement physiques : qu’il n’est tel que de faucher en esté en cave bien garnie de papier & d’encre & de plumes & de ganyvet de Lyon sur le Rosne tarabin tarabas, le canif (ganyvet) pour tailler plume et page étant sur la table de l’auteur un rituel que nous avons oublié. Rabelais inscrit dans son livre ce qui donne valeur, émotionnelle aussi, aux brouillons : la trace primitive du geste d’écrire, des matières dont on se sert, et même du temps qu’il fait — on retrouvera ça dans chaque début des livres de Claude Simon, inaugurés par une description (souvent accompagnée de dessins en marge du manuscrit) de sa table de travail.

Montaigne
Qu’on avance de soixante ans, et si le mot brouillon ne s’applique qu’aux idées, et non pas à des formes successives de gestation d’écriture (Ce sont des excez fievreux de nostre esprit : instrument brouillon et inquiete), la médiation de l’instant d’écriture dans le contenu de ce qui s’écrit, comme la matérialité de ce qu’on convoque dans le rituel du livre, est une récurrence dans Montaigne : Je parle au papier, comme je parle au premier que je rencontre, ou encore, toujours sur ce même mot papier, de l’indifférence de la matière au contenu : De ce mesme papier où il vient d’escrire l’arrest de condemnation contre un adultere, le juge en desrobe un lopin, pour en faire un poulet à la femme de son compagnon.

Du temps de l’écriture à sa matérialité : Qui ne voit, que j’ay pris une route, par laquelle sans cesse et sans travail, j’iray autant, qu’il y aura d’ancre et de papier au monde ? Je ne puis tenir registre de ma vie, par mes actions : fortune les met trop bas : je le tiens par mes fantasies.

De la matérialité de ce qu’on convoque, les lignes et les ratures, la feuille sans pliure ni marge : J’ay accoustumé les grands, qui me cognoissent, à y supporter des litures et des trasseures, et un papier sans plieure et sans marge. Réflexion si importante pour nous : mais la page écran, les rituels qu’on y a pour les polices, l’espacement, le fond d’écran, ne nous éloignent pas forcément du vocabulaire de Montaigne quant à ses pliures et marges.

Et quant à la gestation de l’écrit par le fait même que déjà on écrive : Au demeurant, je ne corrige point mes premieres imaginations par les secondes, ouy à l’aventure quelque mot : mais pour diversifier, non pour oster. Pour lui déjà, le risque pris à oster, se couper de la trace en arrière, comme condition du risque vers l’avant.

Y compris témoignage de l’écriture sous dictée, comme nous disposons (moi pas) de calepins mp3 pour la voix : Un valet qui me servoit à les escrire soubs moy, pensa faire un grand butin de m’en desrober plusieurs pieces choisies à sa poste. Cela me console, qu’il n’y fera pas plus de gain, que j’y ay fait de perte.

Avec enfin cette allusion quand même à la réécriture, et cette très énigmatique allusion à la difficulté de prendre distance avec un écrit qu’on a tenu, la même difficulté que devant les auteurs qu’on lit : Les mains, je les ay si gourdes, que je ne sçay pas escrire seulement pour moy : de façon, que ce que j’ay barbouillé, j’ayme mieux le refaire que de me donner la peine de le demesler, et ne ly guere mieux.

Bossuet
Et bien sûr qu’il n’y a là nulle hiérarchie ni leçon à prendre, puisque à peine quatre-vingts ans et un des plus hauts et étranges monuments par où culmine notre langue, l’oeuvre oratoire de Bossuet, est écrite dans la partie droite intérieure d’une feuille pliée en deux dans le sens vertical : marge et pliure convoquées là pour l’audace de ce qu’on y écrit : Au moment que j’ouvre ma bouche...

Vingt-quatre occurrences dans les Oraisons du mot bouche, à peine quatre pour le verbe écrire : c’est cela, la révolution de Bossuet dans la langue.

Loi presque de théâtre qui fait que pour la loi même du texte qu’on prononce d’en haut, montrant à l’auditoire le mannequin dessous, revêtu des habits du mort, qui en représente le cadavre, on cite la chaire dix-sept fois comme si le texte se présentait à mesure qu’on le dit, convocation dans le texte du temps de sa profération comme théâtre de sa gestation : ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se présente à ma pensée, et qu’on ne parle jamais de papier ni de feuille ni d’encre, même si le processus d’enquête et de creusement sur soi-même par écrire est bien consciemment le même : Malheur à moi si dans cette chaire j’aime mieux me chercher moi-même.

De ceux qui écrivent debout ou dictent
Et que c’est toute une filière de notre langue, les textes écrits en arpentant une pièce et en dictant (pas seulement chez nous, puisque Rilke et Noetzche pratiquaient aussi l’écriture ambulatoire).

On attend longtemps, on mature, et quelquefois ce qui tombe s’écrit si vite. Dans le théâtre, presque en temps réel de ce qu’on prononce, mais peut-être alors attendre d’un jour à l’autre jour la réplique suivante. Et cette condition de vitesse pouvant être critère génétique du texte : cinquante-trois jours pour dicter La Chartreuse de Parme, debout et en mouvement, commençant chaque jour à heure fixe, comme Artaud dictant Van Gogh suicidé de la société, le recours oral ou la condition orale imposée au corps invalide-t-elle le processus ? C’est répondre. La prise de voix s’entend dans les quatre reprises successives des chapitres du Van Gogh d’’Artaud, qui n’est pas un texte linéaire, mais un cercle concentrique chaque fois tendu plus large à partir du même point de départ, de la même image (le chapeau, le corbeau).

Le rituel alors prime le brouillon, qui n’est pas. Mais la vie même de celui qui s’offre, parlant et marchant, comme ce que la bouche aspire dans le texte ?

Baudelaire, Lautréamont : des grands parleurs aux grands muets
On connaît ainsi des grands parleurs et des grands muets.

Cette anecdote d’Asselineau évitant Baudelaire, parce que l’ami Charles chaque fois sort de sa poche la version en cours d’un poème, et le lit à sa victime de hasard : essai oral de la feuille griffonnée et raturée, dont les versions successives ne sont pas conservées (on a le dernier manuscrit, et les corrections sur parutions ou épreuves successives).

C’est ce geste qui à distance interpelle : ne pas recopier (dans les Lettres par exemple), mais toujours lire soi-même. Rimbaud avait la pratique contraire, et sans les poèmes recopiés dans un cahier pour Paul Demeny, sans les recopiages des Illuminations pour Verlaine ou Germain Nouveau, l’oeuvre disparaissait. Transition décisive : aujourd’hui, nous imaginons que la trace papier peut suffire à porter un texte dans le temps, non.

Et cette légende d’Isidore Ducasse tapant des accords sur un piano, la nuit, pour essayer ses phrases, brouillon oral ou rituel ? Peu importe qu’à part Philippe Soupault personne ne puisse en attester. Le texte garde trace de ses reprises (la suite des beau comme, comme il garde trace des recopiages (les associations de mots reprises directement de Baudelaire, comme des manuels de biologie ou de développement photographique), sans qu’on ait pu conserver les étapes d’un texte des plus impressionnants de notre patrimoine. Mais une phrase comme Chaque fois je lis Shakespeare, il me semble que je déchiquète la cervelle d’un jaguar... s’écrit-elle par étapes laborieuses, ou d’une seule tombée, retour d’une marche du soir via la rue Vivienne et le Palais-Royal (phrase par quoi on mesure encore une fois combien la discipline de lecture est aussi, voire d’abord, le brouillon mental de l’écrivain) ?

Primat alors du rituel sur le brouillon, et retour case départ : l’énigme est bien dans le résultat seul, tous échafaudages disparus ce jour ce 1871, retour du cimetière Montmartre, l’hôtelier Jules-François Dupuis et son garçon d’étage Antoine Milleret faisant ménage définitif dans la chambre de leur locataire de vingt-quatre ans (ah, le mystère de cette page du Journal des Goncourt, dans Paris encerclé, avec les incendies rouges dans le ciel et les animaux du Jardin des Plantes, éléphants et girafes, vendus pour leur viande, où Edmond vient sur la tombe de son frère Jules, au cimetière Montmartre, quasi le même jour qu’on enterre anonymement Lautréamont).

Balzac
C’est tout cela ensemble, peut-être, qu’il nous faut tenir dans le tableau à même distance et confusément, qui ne commence pas par une page blanche et ne s’organise pas si facilement que dans le cas généreux d’Honoré de Balzac, après que le vicomte de Loevenjoul eut récupéré chez épiciers et poissonniers du quartier les papiers abandonnés à leur sort de papier : vendus au poids par madame veuve, née Hanska, vite remariée.

Balzac fait souvent relier, pour offrir ou conserver, non pas l’écriture manuscrite, faite pour être confiée aux mains noires, celles du prote, du compositeur, abandonnée à l’imprimerie. Mais trace de la première transubstantiation vers le livre : comment cela lui revient, dans le premier, puiis le second jeu d’épreuves. Et si la magie, c’est le caratère d’imprimerie, l’écriture objectivée dans la figure de l’écrivain, ce qui l’atteste c’est la correction manuelle, l’ajout autographe. Qu’il les offre, dédicacées, ou qu’il les garde, reliées en maroquin rouge, dans son propre bureau, la question pour nous est ouverte : Balzac crée évidemment une valeur, la constitue telle, mais non pas simplement en tant qu’étape provisoire, génétique, de son oeuvre. C’est ailleurs, c’est de cette constitution comme livre et comme auteur que le maroquin rouge symboliquement atteste.

Reste les feuilles manuscrites vendues au kilo au poissonier et à l’épicier de la rue Raynouard, que le vicomte Leovenjoul rachète — ce qu’il en reste — et puis trie, reclasse.

Chateaubriand, Saint-Simon
Chateaubriand lui détruisait tout, préférant le silence du monument écrit. Il n’y a pas de hiérarchie entre les deux démarches, et l’absence de médiation elle aussi nous enseigne : c’est un saut dans le vide, un trou dans le noir, et toutes les étapes qu’on pourrait s’imaginer pour s’aider ne servent à rien pour ce qui est de former son art personnel du saut.

Regardez Saint-Simon : toute une vie de cour dans l’ombre, et chaque fois qu’il pourrait sortir de cette ombre, quand le duc de Bourgogne devient dauphin officiel et que Saint-Simon est du premier cercle, c’est la rougeole qui frappe. Quand Philippe d’Orléans devient régent, les Saint-Simon, son ami le plus proche, celui qui l’a porté contre les colères du vieil oncle roi, c’est son tour d’avoir les idées trop vieilles par rapport à l’abbé Dubois ou le banquier Law. De 1723 à 1742, Saint-Simon met dix-neuf ans pour écrire ce qui fut de 1699 à 1723, presque un temps réel, pour cette grande fuite emmagasinée, où on attrape les gens par l’instant qu’ils meurent, dessinant à rebours ce mouvement qui finalement les emporte.

Dans sa vie de cour, Saint-Simon ne cesse pas d’écrire. Des lettres, pour la grande masse perdues. Des mémoires stériles, généalogies des ducs, qui nous rebutent, mais qui feront dans les Mémoires la structure, l’ordre et le squelette. Il nous rend compte, à quinze ans d’écart, d’un chemin précis de conversations, par suite de rendez-vous nocturnes dans les arrière-cabinets de Versailles ou au fond des jardins de Marly. Et il annote dans les marges Torcy, le ministre des affaires étrangères, dont il s’est fait prêter puis recopier à la main les Mémoires, et le Journal de Dangeau.

Étonnant Dangeau : brave homme qui savait très bien jouer au billard, dut sa fortune à l’avoir enseigné à Louis XIV, et savait perdre devant son élève. Insipide Journal de Dangeau : du factuel, le temps qu’il fait, et comment s’habillent les dames. Qui meurt et combien au jeu on gagne. Mais Dangeau capte le temps, sert de calendrier, et ce calendrier est celui du roi, puisque le maître de billard, au ventre largement arrondi par sa fortune, est devenu homme presque principal à la cour. Les marges de son Journal sont étroites, mais c’est là que Saint-Simon ébauche, pour chaque personnage, le tableau au noir, le condensé vitriol que nous sommes. Le livre d’un autre devient le propre brouillon du sien, écriture condensée, dressée droit, qui va d’un coup à sa cible par faute de place : qu’on compare, dans l’édition Pléiade, pour chaque noeud de récit, la version annotée dans Dangeau et la version développée, seul exemple qu’on ait peut-être dans notre littérature, avec Flaubert, de premier jet sauvé.

Addition à Dangeau, au hasard, concernant le duc de Vendôme : Les gens de détail et d’insignes favoris commandaient l’armée plus que lui. Peu de ces favoris, et nuls autres, le voyaient à ses soupers dissolus de tous les soirs, et il avait accoutumé tout le monde à sa chaise percée, sur laquelle il passait ses matinées à recevoir et la foule et les gens en tout genre les plus distingués, devant lesquels, à mesure que cela lui venait, il faisait sans façon ce pour quoi on est en pareille posture. Devant eux, on ôtait le bassin s’il était trop plein, qui, lavé, lui servait tout de suite de bassin à barbe, et sur cette même chaise percée il mangeait un déjeuner chaud avec cinq ou six familiers devant tout le monde, parce qu’il ne dînait jamais et qu’il soupait toujours. Devant la compagnie, il se torchait le cul.

Duc de Vendôme, version définitive : Il se levait assez tard à l’armée, se mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres et y donnait ses ordres du matin. Qui avait affaire à lui, c’est-à-dire pour les officiers généraux et les gens distingués, c’était le temps de lui parler. Il avait accoutumé l’armée à cette infamie. Là, il déjeunait à fond, et souvent avec deux ou trois familiers, et rendait d’autant, soit en mangeant, soit en écoutant, ou en donnant ses ordres ; et toujours force spectateurs debout. Il faut passer ces honteux détails pour le bien connaître. Il rendait beaucoup ; quand le bassin était plein à répandre, on le tirait et on le passait sous le nez de toute la compagnie pour l’aller vider, et souvent plus d’une fois. Les jours de barbe, le même bassin dans lequel il venait de se soulager servait à lui faire la barbe. C’était une simplicité de moeurs, selon lui, digne des premiers Romains, et qui condamnait le faste et le superflu des autres.

Cent soixante-sept mots pour cent trente-huit, mais surtout, avec ce pour le bien connaître, l’image en miroir de ce qu’accomplit le livre. Toute une vie pour un pour. Puis, avec l’emboîtement du selon lui sur les premiers Romains, mise en relief supplémentaire du personnage, qui crédibilise ou légitime lui-même sa description.

Curiosité que ces additions de Dangeau, la phrase de première rédaction suit l’action comme avec une caméra à l’épaule, puis Saint-Simon y passe le peigne, sépare les phrases selon la division simple des déplacements ou de la description. Et pourtant, parce qu’il ne peut s’en déprendre, il réintroduit dans le texte subdivisé et peigné ce mouvement glissé qui donne du détail à voir, fait définitivement présence. Présence remise à la grammaire, à la torsion grammaticale.

Que Saint-Simon ait écrit toute sa vie, parfois cela lui échappe, et on le voit qui traverse lui-même son livre, des pages à la main : Sans répondre une parole, je tire une clé de ma poche, je me lève, j’ouvre une armoire qui était derrière moi, j’en tire trois petits cahiers écrits de ma main.

Et c’est ainsi qu’après dix-neuf ans (et qu’on voie ici même cette page où il interrompt de croix et de larmes ses Mémoires en cours à la mort de sa femme) il peut, tout à leur terme, dans une conclusion dont les sous-titres (écriture tenue en marge, Saint-Simon faisant acte génétique des Mémoires ce qui sera le principe de double écriture pour Michaux dans Misérable miracle et L’Infini turbulent) sont tour à tour : vérité, désappropriation, impartialité et style, écrire cette phrase étonnante : Dirais-je enfin un mot du style, de sa négligence, de ses répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l’obscurité qui naît trop souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions ? J’ai senti ces défauts. Je n’ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique ; je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement.

Emporté par la matière. Et puis : Je n’ai jamais pu me défaire d’écrire rapidement. Comme lorsque Walter Benjamin disait de Balzac, reprenant Curtius : Toute poésie naît d’une rapide vision des choses, dix-neuf ans d’écriture continue, huit tomes Pléiade gonflés, pour n’avoir su se défaire d’écrire rapidement.

Toute cette nuit construite, qui est l’homme.

Perspective numérique
Peut-être, alors, si on a assez complexifié le tableau, la médiation neuve se divise en autant d’éléments, et la discontinuité paraît peut-être moins un fossé. 1988, premier ordinateur Atari sur ma table, mais déjà, en dix ans, que de progrès dans les machines à écrire traditionnelles, mémorisation d’une ligne, correction automatique des derniers caractères.

À peine, au début, le traitement de texte est-il une machine à écrire perfectionnée. On imprime sur les feuilles listing, par l’imprimante à aiguilles, et on déchire les feuilles pour retrouver le texte, qu’on corrige à la main. Cinq ans plus tard, je découvre les premiers ordinateurs portables : le Powerbook Macintosh, noir et non plus du gris morbide des ordinateurs de bureau, et c’est comme retrouver un cahier, qu’on peut emmener sous le bras, déployer grâce à sa batterie sur la table de cuisine d’un logement ami, sur une table de fond de bistrot ou dans le train. La vraie taille de la révolution est un peu ultérieure, ce jour d’août 1996 où pour la première fois, et très laborieusement alors, j’accède à Internet. Évidemment, que ce que nous vivons depuis dix ans est une mutation à l’échelle de celle décrite au début de ce texte, l’apparition à Lyon d’une presse à imprimer. Évidemment, qu’aucun rituel n’est plus pareil, et évidemment, que les premiers à être mangés ont été nos brouillons.

Le texte en cours n’est plus une épaisseur, qu’on gratte, où on coupe et recolle, qu’on feuillette, mais seulement un défilement. Quand on ouvre le fichier du texte en cours, le matin, c’est la page de garde qui s’affiche, et on laisse filer le texte, par curseur interposé, jusqu’au front de taille. Au début c’est dangereux : on écrit sous l’apparence déjà du livre, on pourrait ne pas corriger, et la surprise serait sévère. Et la mémoire matérielle des mots n’est pas, sur l’écran, celle qu’on avait à les tripoter sur papier.

Et du coup, quelle régression dans ces ramettes de 500 feuilles 80g, qu’on achète en supermarché. Mais je repense à Baudelaire, et son goût de lire plutôt que recopier : je crois que j’ai appris à me servir bien autrement de la mémoire instantanée du texte. Je le mesure parfois au théâtre : à quelque chose d’écrit il y a plusieurs années, dit par un autre, les doigts éprouvent une envie automatique de correction. On rentre, on allume la machine, et on découvre que la correction n’est pas à faire, c’est l’acteur qui s’était trompé. Mémoire corrective, qui ne saurait pas réciter, mais décèle la différence. Autres fétichismes : autrefois emmener avec soi ses cahiers, son manuscrit.

Maintenant, quand on émerge de la séance de travail, effectuer la sauvegarde, et n’importe où qu’on aille, on aura sur soi le disque magnétique. Mais à chacun sa façon d’affronter ce pour quoi n’existe pas encore de repère : untel attend pour copier à l’ordinateur que le texte soit entière écrit et corrigé à la main, sur son écritoire de bois ; untel écrit à l’ordinateur et imprime un tirage, puis détruit le fichier, de façon à se forcer à tout réécrire plutôt que corriger à l’écran, et fait cela deux fois, voire trois, avant de juger le travail fini ; untel enfin décide pour un livre qu’il sera écrit sans corriger ni reprendre, en tapissant sa pièce à écrire des feuilles imprimées à chaque fin de séance de travail.

Il ne restera pas de brouillons : c’est que la correction est atomisée, démultipliée, permanente. Mais ceux de Chateaubriand nous manquent-ils ? Et puis il y aura d’autres archives, à mesure qu’on s’apprend à jouer avec le courrier électronique. Pas de projection, surtout : on joue avec l’abîme, mais on sait bien que la chance de la littérature, pour chaque époque, c’est d’investir ce qui, pour chaque époque, est la figure spécifique de cet abîme. Le presse à imprimer pour Rabelais, l’agonie d’une monarchie pour Saint-Simon. La lecture sur écran, le poids politique d’Internet, l’habitude de la multiplication, pour une page, de niveaux hypertextes mais dans la même brièveté : et si ça aidait à découvrir que tels sommets de la littérature se sont déjà contentés de cette même brièveté, voire jusqu’à son excès provoquant ? Par exemple, en quatre lignes, texte total :

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. — O rumeurs et Visions !

Départ dans l’affection et le bruit neufs !

Cela s’appelle Départ, c’est dans Illuminations d’Arthur Rimbaud, titre, début, corps et fin. Et pour le convoquer ici sur cette page, je n’ai pas eu, comme pour Saint-Simon, à grimper sur une chaise pour atteindre les volumes sur l’étagère, mais juste à copier dans l’ordinateur même, où sont déjà tous ces auteurs : comment j’aurais sinon cherché dans Montaigne les occurrences du mot papier, du verbe écrire ? Nulle révolution là, mais un autre outil dans les rituels d’approche, de voyage dans les textes. Une aide aussi, retrouver sa bibliothèque (ou le dictionnaire Littré) sur son écran, pour tenir à distance son propre texte. Et si le nouvel abîme était pour nous la chance ?

Après tout, compte-tenu de comment s’accumule en si peu d’années derrière chacun de nous le cimetière de machines en plastique invendables, qu’on change chaque deux ans, serions-nous nous mêmes surpris si quelque technicien mandaté en allait récupérer les données du disque dur, l’état de notre travail tel jour, que nous-mêmes ne savons plus. Osons la perte.

Coda : Saint-John Perse, René Char
Saint-John Perse, par exemple, qui a tout organisé de ce qui lui survivrait, ce peu : en vaut-il moins ?

Pas de brouillon pour celui qui, capable d’écrire : Toute chose au monde m’est nouvelle, donnait comme injonction : O Voyageurs sur les eaux noires en quête de sanctuaires, allez et grandissez, plutôt que de bâtir.

Et l’injonction symétrique de René Char : Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer, n’est-elle pas même favorisée d’avoir bien moins derrière soi de papier à jeter ?

Reste aussi la magnifique iconographie, la trace matière, que rassemble Brouillons d’écrivains : assumer le deuil.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 septembre 2006
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