Roubaix pour parler du lu

journée d’étude sur la lecture à voix haute à Roubaix


Je ne savais même pas que Roubaix touchait presque Lille : j’avais consciencieusement acheté un billet de train jusqu’à la gare de Roubaix, avec long changement, quand il suffisait de prendre le métro. Maintenant je saurai.

On doit parler de la lecture à voix haute. Mais quand je découvre la salle, je ne peux pas m’empêcher de remarquer qu’elle impose déjà l’idée contraire de ce qu’on déplace, ou essaye, quand on va lire quelque part : la tribune comme un autel, le micro posé au centre. Je raconte en plaisantant que chaque fois qu’on arrive dans une bibliothèque on se débrouille de venir en avance pour enlever la table, la plante verte et la carafe. Par exemple, à Roubaix, le sonorisateur n’avait pas jugé utile d’installer une multidiffusion (petits haut-parleurs mais répartis dans l’ensemble de la salle) : deux enceintes de chaque côté de la scène, nous on s’entend comme si on criait alors qu’au fond de la salle ils nous disent de parler plus fort.

Mais l’accueil est généreux, et on se sent bien dans cette médiathèque, qui semble étouffer un peu dans ses murs, avec le nombre de lecteurs et tout ce qu’on y organise. Beaucoup de monde pour la conférence inaugurale, une heure trente dans la voix de rocaille fluide d’Alberto Manguel. (photo : Clotilde Deparday, organisatrice, Martine Burgos, sociologue, qui modèrera les échanges, avec Laurent Grisel).

Alberto Manguel

Phrases recopiées d’Alberto Manguel, en désordre (mais attention, il n’a pas fait que nous parler de son étonnante rencontre avec Borges, alors qu’il était vendeur dans la librairie anglo-allemande de Buenos-Aires, et qu’un vieux monsieur aveugle lui a demandé, à l’adolescent de 16 ans, s’il accepterait le soir de venir lui faire la lecture à voix haute — parce que jusqu’ici sa vieille mère, à Borges, s’en chargeait, mais qu’à 90 ans elle se fatiguait vite) :

Borges m’a seulement appris cela : comment on peut se faire le maître du texte de quelqu’un d’autre.

Borges disait : « Les écrivains écrivent ce qu’ils peuvent, les lecteurs lisent ce qu’ils veulent. » On pourrait constituer une littérature merveilleuse uniquement à partir de ce que Borges n’aimait pas.

Tout ce qui appelle la lenteur et la difficulté, et le plaisir qu’il y a à vaincre une difficulté : tout cela est important, c’est ce qu’on doit de meilleur aux livres.

Borges me donnait l’exemple de quelqu’un qui aimait les livres, aimait la littérature, et me donnait la permission de faire ce que je voulais : vivre parmi les livres. Il me montrait de la façon la plus naturelle qu’on avait le droit de vivre comme cela.

La notion de médiathèque est une notion qui fait honneur à la bibliothèque, mais elle fait oublier que le livre est au coeur de notre approche de la société, c’est un danger que nous courons, si nous enlevons du coeur de notre société ce qui est le symbole de sa valeur [...] On ne peut pas demander de croire à la valeur de la culture si on on dit en même temps que la culture n’a de valeur qu’économique.

L’accumulation d’informations n’est ni savoir ni sagesse. On est dans un monde qui nous enfonce dans la stupidité. Martial se plaignait déjà que les gens ne lisaient pas assez de poèmes et allaient trop souvent au cirque.

© Alberto Manguel - médiathèque Roubaix, 14 septembre 2006

Je crois que si je réponds de façon de plus en plus dissuasive aux invitations, propositions de déplacements, c’est plutôt à cause des hôtels. Le train, même serré sardine dans le TGV retour du vendredi soir (retard 54 minutes, comme d’hab), on s’isole dans un livre, ou l’ordi. L’hôtel, je fais une photo de la chambre par principe, un autoportrait par principe, mais je n’arrive pas à lire. Je bricole du code informatique. A l’Ibis, tout est payant, même une connexion modem sur un numéro gratuit Internet, et même la consultation Internet sur la borne du hall d’accueil. Bizarrerie de voir surgir quelques livres : on peut les emprunter, et les laisser dans un autre Ibis. Pauvres livres, on voudrait les protéger comme fait la SPA. Etrange non, cette inversion : Je rêve de voir le monde.... mise dans la bouche d’un livre — c’est eux, les livres, qui nous font voir le monde bien au-delà de ce qu’on en voit. Puis étrange monde, celui qui vous conduirait d’un Ibis à un autre Ibis : on se croirait dans un chapitre inédit de Suite à l’hôtel Crystal d’Olivier Rolin. J’aurais bien aimé qu’Alberto Manguel voie ça et qu’on en parle. Attention, amis de la médiathèque : je me permets ces réflexions sans du tout mettre en cause l’accueil, sûr de sûr. C’est plutôt une remarque globale. Par exemple, pas de chambre non-fumeur, obligé de supporter le relent froid des voyageurs de commerce qui ont précédé : j’ai définitivement désappris de dormir dans les hôtels. Leur vitrine des livres voyageurs méritait bien une page de la chronique images ?

Jacques Bonnaffé

L’énergie de Jacques Bonnaffé semble se propager en avant de lui (faut dire qu’on n’est pas loin de cafougnette.com). Je n’ai pas le droit de m’approprier les 30 minutes de parole dans quoi il s’est lancé, une corde tendue, avec du Rimbaud, du Villon, des pans de Jacques Darras, des souvenirs d’enfance (la communion de son frère, le poème dit debout sur une chaise et qui finit en larmes), ou bien comment lire Joyce, et ce qui se passe dans la tête sur la scène quand on lit. C’est une évidence : s’il y a une énigme de la lecture à voix haute, là où elle se sépare du théâtre et acquiert sa propre nature, les dépositaires en sont rares à l’extrême, et Bonnaffé est l’un de ces dépositaires. Valère Novarina en est certainement un autre. Quant à moi, mes propres 30 minutes de parole, improvisée comme la sienne, préparée comme la sienne, suivent immédiatement sa prestation : pas facile, non, pas facile.

A bientôt sur le site de la médiathèque Roubaix pour tout cela en mp3, j’espère ? L’après-midi, plaisir de retrouver Jean-Pierre Siméon, prestation croisée avec Laurent Grisel. La responsable du livre audio chez Gallimard, parce que en trois ans, on a multiplié le chiffre d’affaire par cinq, qui dit : « Il y a des textes qu’il vaut mieux couper... » Quand même. Si je propose (je l’ai fait, quel bonheur), cinquante minutes de lecture avec « Disent les imbéciles... » de Nathalie Sarraute, je n’ai jamais l’impression de couper, et bien plutôt celle de construire. Plutôt ce que disait Jacques Bonnafé, citant Jacques Darras :

Apprendre très vite à laisser passer l’admiration dans la phrase. [...] Il y a une architecture parlée qui répond à l’architecture construite. Il suffit de s’adresser publiquement à l’intérieur de nous-même.

Avant qu’il termine par un poème de Ludovic Janvier :

j’ai marché au mot à mot sur des pages [...]
c’est vrai que pour aller au bout des souffles
il faut une musique au large de soi

Et ça ne vaudrait pas, d’aller jusqu’à ces phrases, le voyage de Roubaix, et le considérable effort des organisatrices, Clotilde Deparday et Delphine Fobert en particulier, et ce public attentif, bibliothécaires, documentalistes ?

ANNONCE pour finir : parution d’un CD audio Les Petits lus, groupe de lecture de la médiathèque Roubaix, 28 textes lus, Kipling, Anouilh, Queneau, mais aussi Jacques Brel, Primo Levi, Eugène Savitzkaïa, Jean-Pierre Siméon, groupe de lecture sous la direction de Jacques Bonnaffé, commande possible sur le site médiathèque .


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1ère mise en ligne et dernière modification le 16 septembre 2006
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