Antonio Tabucchi, hommage

pour lire le dimanche, une page singulière de littérature (et le nom de l’auteur la semaine suivante)


note du 25 mars 2012
Un tweet de Salman Rushdie pour être informé du décès d’Antonio Tabucchi. Pensées pour Bernard Comment, bien plus que son traducteur...

note initiale, novembre 2006
C’est une chose acquise : nos phrases n’ont pas pour finalité de changer l’état du monde, et l’engagement une vieille scie qui ne concerne pas le combat des pages. Reste que nous nous portons aux limites de nous-mêmes, sur ce grand comme un timbre-poste que Faulkner nous dit à chacun être assigné. Et se laisser, ici, traverser du monde. Lorsque nous intervenons dans ce qui concerne les affaires du monde, c’est avec notre stupeur et nos doutes, mais encore et seulement en interrogeant le langage, en portant sur le langage notre poids de question, ce poids que nous alourdissons de chaque livre repris et lu. Ces textes fragmentés, dispersés, qui ne sont pas le corps d’oeuvre, mais ces frontières d’avec les affaires du monde, les rassembler ne constitue pas un livre. Pourtant, à les resituer dans ce corps d’interrogation globale, c’est la question au langage qui revient à l’avant. Vient de paraître ce recueil d’un auteur de la vieille Europe, d’une langue amie, langue miroir. Il rassemble ses articles dans leur ordre chronologique, mais les complète d’une dispositif en italiques qui les repositionne dans une aborescence globale, avec un jeu de marelle de case à case. Paru en traduction française cet automne 2006, l’extrait ci-dessous a été publié dans un quotidien de son pays en 1998.

Ces chroniques d’Antonio Tabucchi et le lien rétrospectif qui les organise ont été publiés au Seuil on octobre 2006 sous le titre Au pas de l’oie, chronique des temps obscurs, dans une traduction de Judith Rosa.
FB.


Le temps est fatigué

 

Qu’est-ce que la pauvreté ? L’homme vêtu de blanc est en train d’y réfléchir. C’est une question qui le tourmente. Et elle ne le tourmente pas pour des raisons de conscience de classe ou pour des raisons dites freudiennes. Et pas même pour des raisons existentielles, parce que de ce point de vue il ne lui manque rien : ce n’est pas une question de salaire. Disons que c’est pour lui une question fondamentale, un Principe premier qui appartient à l’Être et à la transcendance, mais qui n’a rien à voir avec l’ontologie, ni même avec la cosmologie ésotérique des présocratiques. C’est une question métaphilosophique. C’est la question. Heureux les pauvres de quelque chose car le royaume des cieux leur appartient. Mais que veut dire cette phrase ? C’est la plus mystérieuse de toutes les affirmations. L’homme regarde par le hublot les nuages blancs qu’il est en train de traverser. Ce sont de gros nuages ronds. Des nuages riches. L’avion de son organisation est beau et confortable : parfait. On ne lui a pas réservé un simple fauteuil, mais un lit douillet. Il pourrait en profiter pour dormir, se reposer un peu. Mais il n’y parvient pas. Il pense que le continent où il se rend est un continent pauvre, plein de pauvres, ou plutôt de misérables. Et pourquoi cela ? Ont-ils été moins braves que les autres ? Pourtant, sur le même continent, ceux d’en haut sont riches (ceux qui sont riches). Ont-ils été meilleurs ? Il réfléchit à la requête qui lui a été présentée avant son départ par de nombreux représentants de ce continent pauvre dans son organisation : donner la moitié des richesses de l’organisation elle-même au continent pauvre. Quelle drôle de requête ! Elle est belle et généreuse, mais ne résout rien. Cela le fait penser à de curieuses tendances qui ont traversé son organisation au cours des siècles : des hommes qui abandonnaient les richesses et les biens du monde et épousaient la pauvreté, pieds nus, grossièrement vêtus, vivant dans des lieux déserts et reculés. Il va devoir parler de la liberté et il en parlera devant les télévisions du monde entier. Mais il ne se soucie guère de la liberté, même s’il a dû récemment réhabiliter le scientifique provocateur qui s’était opposé à Ptolémée. Lui, ce qui l’intéresse, c’est la pauvreté, pense-t-il, et ce continent est pauvre. Son organisation et lui-même ont vraiment fait tout ce qu’ils pouvaient. Mais de toute évidence quelqu’un s’est trompé.

Qu’est-ce que la liberté ? L’autre homme est en train d’y réfléchir. Il est assis dans un fauteuil. Il fume un gros cigare. Il aurait pu aller à l’aéroport un peu plus tard. Mais il est arrivé très en avance. Ce doit être l’anxiété. Généralement il porte un uniforme militaire vert, mais aujourd’hui il a mis un costume croisé gris et une cravate bleue à pois blancs. La salle dans laquelle il se trouve est calme et sûre. Ses gardes du corps sont dehors et assument leur service. Mais lui, il est anxieux. Il pense à la liberté. Comme c’est étrange. Il a une haute estime de la liberté. Il a lutté pour elle. Il lui a consacré sa vie. Il a débarrassé son pays des corrompus, des bordels, des drogues, de la misère la plus indécente, qui existe dans le reste du continent. Il a donné à son peuple des écoles, l’accès à l’éducation, une assistance sanitaire : une dignité qu’il n’avait pas auparavant. Certes il ne peut pas prétendre que son peuple ait atteint la richesse. La vie même est spartiate. Ou plutôt, assez difficile. Mais le problème lui semblait résolu. Et pourtant il ne l’est pas. Car ce que les gens veulent, c’est un autre niveau de vie, sortir de l’état de siège, se déplacer dans le monde. Et surtout pouvoir dire ce qu’ils pensent, et c’est pour cette raison qu’il a dû faire taire par la manière forte tous ceux qui disaient ce qu’ils pensaient et prenaient le fait de pouvoir le dire pour la vraie liberté : une drôle d’idée. Quelle chose étrange que la liberté. Il y aura les télévisions du monde entier et les journalistes du monde entier. Mais que lui veulent-ils donc ? Son organisation et lui-même ont fait tout ce qu’ils pouvaient. Il est certain que quelqu’un s’est trompé.

Nous voici arrivés au dernier jour de la visite. Ce furent des jours vraiment épuisants. Aujourd’hui les deux hommes prononceront chacun un discours de conclusion. Les thèmes sont à la fois élevés, grandioses, humains et transcendants. Et ils devraient parler devant les télévisions du monde entier. Mais un grand nombre d’entre eux les a laissés seuls. Ils sont partis précipitamment en avion vers la partie nord du continent, celle qui est riche et libre. Parce qu’ils doivent assister aux déclarations du président de cet autre bout du continent qui est accusé d’une faute très mystérieuse. A-t-il forniqué en trahissant la Bible ? C’est cela que les journalistes veulent savoir, le scoop.

Sacrée humanité. Nous ne parvenons délibérément pas à trouver de solution pour elle. Vous avez pris la question par un bout, moi par l’autre… et rien : malgré tous nos efforts nous n’avons pas réussi (lequel des deux est en train de parler ?). Ils sont fatigués. Ils sont vieux et fatigués. Le siècle aussi est fatigué. Tout est comme si ça avait déjà été. Serait-ce le Temps qui est fatigué ? Pendant ce temps la foule applaudit, une foule énorme. La foule continue d’applaudir. Elle entend les mots pauvreté et liberté et applaudit de plus belle, comme il se doit. Et la pauvreté disparaîtra et la liberté viendra pour eux aussi, comme il se doit. Les deux hommes savent aussi cela. L’Histoire, ou le Temps, cela dépend, se trouve dans un intervalle, pensent-ils. Voilà exactement ce qui se passe : nous sommes dans un intervalle du Temps. Et dans les intervalles naissent les idoles. Ils lèvent les yeux au ciel, au-dessus de la foule, et à l’horizon, ils aperçoivent la silhouette d’une idole énorme, rouge, métallique et cylindrique. Quelle étrange idole, elle ne ressemble ni au Veau d’or contre lequel lutta Moïse, ni aux statues de mauvais goût des tyrans qui ont récemment été abattues. C’est une idole en métal, pétillante, avec plein de gouttelettes qui ruissellent le long de ses parois scintillantes. C’est une idole légère, Light, plus exactement. Les deux hommes se regardent. Serait-ce une vision de l’Apocalypse ? Que faire ? (Lequel des deux dit-il cette phrase ?, on l’a déjà entendue.) C’est l’intervalle de l’Histoire. Ou du Temps. Vite, il faut un Philosophe, de toute urgence ! Ou mieux, un idéologue. Ou mieux, un théologien. Ou mieux, un Miracle. Mais un grand philosophe. Ou un grand idéologue. Ou un grand théologien. Ou un grand miracle. Là, il faut une idée, une grande idée. Prenez-vous le pari que quelqu’un va lancer un concours universel ?

Pour Catulle, l’engagement consistait à se soucier de toutes les formes de vie, y compris celle d’un moineau. Mais il y a ceux qui ont pris la responsabilité de sauver l’humanité entière. Ce qui n’est pas une mince affaire et comporte des risques. Le premier est d’imposer aux autres un bonheur qui ne leur correspond pas et qu’ils n’ont jamais réclamé. Vers la fin du millénaire, un homme qui a cru sauver l’humanité au travers de la foi et un autre qui a tenté de le faire à travers l’idéologie se sont rencontrés à la Havane, sans doute pour faire le bilan de leurs expériences. Case trente-neuf.

[ © Antonio Tabucchi, éditions du Seuil, oct 2006.]


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 9 novembre 2006 et dernière modification le 25 mars 2012
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