fameux blog du pseudo Roussel

Jacques Roubaud est-il le fameux "pseudo Roussel" ?


Il n’y a pas assez de "littérature", sur le Net, concernant ces sites bulles, de longue durée ou provisoires, soigneusement et d’un accord tacite gardés étanches à Google, donc aucun lien extérieur, mais à l’intérieur de la bulle tout est permis pour jouer avec images, sons, textes, moteur de recherche interne... Chacun en connaît 2 ou 3, chacun en constitue pour son propre usage, on se repasse les adresses... Il faudrait installer une sorte de comité des secrets où on les répertorierait... La variation ci-dessous est dédiée à ces inventeurs de bulles dans la grande masse noire du Net.

informations concernant le pseudo Roussel

et savoir si Jacques Roubaud est éventuellement l’auteur de cette étrangeté Internet

 

Je n’en donne pas le lien, puisque c’est ce qu’il demande : étudier comment peut se propager la connaissance, la fréquentation ou l’adresse seulement d’un site Internet en dehors de tout lien qui y mènerait directement, simplement parce que quelqu’un vous en a parlé (la presse aussi a l’injonction de se taire), une adresse très simple mais qu’il veille à maintenir en deçà du balayage des robots, des moteurs, en deçà aussi de nos recommandations admiratives ou seulement amicales.

Un trou noir du Net, en somme. Un site qui ne comporte pas de relation possible à l’ensemble des autres sites, vers lequel on ne progresse pas en cliquant simplement d’un lien vers un autre, sachant qu’Untel en afficherait l’adresse, ou même suggérerait par courrier électronique, comme nous le pratiquons souvent, de suivre telle suite de signes incluant lettres et chiffres, commençant par la même suite désormais comme fossilisée des débuts réseaux, ce http:// que nous avons appris à dactylographier sans plus s’interroger sur son origine.

Ainsi, hier matin, un ami m’envoie de cette façon un lien souligné en bleu : il s’agissait d’une publicité pour les « romans personnalisés ». On arrivait sur une page avec des modèles rectangulaires de couvertures, et des titres au demeurant assez banals, mais chacun spécifiés selon un genre très précis, aventure, fantastique, amour, mais aussi mémoires, et même « politique ». On paye, la machine remplace le personnage principal par le nom que vous fournissez (j’ai été voir le bon de commande., on vous spécifie : nom du principal personnage masculin, nom du principal personnage féminin et ainsi de suite).

Ainsi, à l’inverse, mais dans le même envoi de courrier électronique, d’un autre ami la même suite de signes soulignée bleue envoie vers la mise en page (on s’imagine qu’elle sera brève dès que les ayants-droit en demanderont le retrait) de trente-six pages manuscrites d’Antonin Artaud, avec cette page fameuse où un dessin embrouillé se développe sur la quasi totalité de page et où il rajoute la mention : couille droite.

Maintenant, le fameux pseudo Roussel.

Quand vous arrivez sur le site du pseudo Roussel, on vous demande de bien vouloir respecter cette première règle, on vous le demande avec politesse, l’obligeance de ne pas créer donc de lien vers ce site, parler de son existence et en dire le contenu, mais confier vos interlocuteurs à leur propre goût de la manipulation et du hasard pour un jour trouver cette minuscule lucarne, parmi quelques milliards désormais de pages Internet, et encore bien plus de possibilités de combiner ces signes vers une adresse singulière.

Evidemment, bien des gens trichent. Moi-même, si j’ai un jour pu entrer sur le site du pseudo Roussel, c’est qu’un ami m’en avait donné l’adresse par courrier électronique.

Cette page noire est désormais fameuse : non pas ces reproductions à l’ancienne, la plume qui signifie écrire, la boîte aux lettres qui signifie courrier électronique, la flèche ou le portail qui signifient d’entrer en cliquant, juste cette page très sombre, comme si la machine soudain s’éteignait ou quittait son service, un vague halo par ici, lui-même se précisant et s’ouvrant, vous demandant non pas un clic brutal mais juste de manifester votre présence, glissement de souris, passage du doigt sur le pavé tactile, et selon l’orientation même de ce glissement ou ce passage tactile telle ou telle figure du site manifeste sur l’écran des bribes de récit, une figure sculptée ou qui en donne l’illusion malgré la représentation plane, et évidemment rien de reproductible : pas question de mémoriser ou automatiser le passage d’une section du site à une autre, d’en retrouver telle figure initiale que vous venez de parcourir, ou découverte à votre précédente visite. Ces glissements tactiles qui déplacent l’image ou le texte à mesure que vous progressez dans le site en modifient les figures : vous approchez de l’horizon, vous restez trop fixement devant le texte, et le lieu écran où vous avez laissé votre minuscule pointeur conditionne la figure suivante. Et que vous restiez sans toucher à votre machine, ces images ou textes sont eux-mêmes affectés d’un processus d’effacement, ils glissent vers le bord de l’écran et s’enfuient, les retenir il faut ce mouvement du pointeur, ce glissement tactile, et donc à nouveau initier le changement des figures.

Pourtant il ne s’agit pas de faire émerger au hasard telle ou telle bribe de texte, comme une mosaïque qu’on apprendrait à emboîter à l’aveugle. C’était, ceci, dans les périodes bien primitives de l’outil. Et non plus de ces générateurs de texte, qu’on avait pu sincèrement perfectionner, doter de lois linguistiques et d’algorithmes de plus en plus complexes, qui favorisaient certes des hasards surprenants, mais ne vous en laissaient pas moins confrontés à des textes lisses, sans surprise ni aspérités.

Le pseudo Roussel, comme il s’intitule, déclare procéder à la constitution d’une véritable œuvre littéraire. Selon les mouvements qu’on peut apprendre néanmoins à répéter, mouvement tactile vers l’arrière, de l’écran à vous-même, et vous ferez apparaître, d’une première image texte, le récit de l’expérience réelle qui y a mené, ou bien, si ce mouvement en amont est légèrement biaisé sur la gauche, ce dont il s’agissait mentalement, ou ce qui concernait non pas les lieux décrits, les objets ramassés, mais ce qui se passait dans l’intensité intérieure à tel instant. En apprenant à pousser de façon mince et sèche ces pavés tactiles qui ne cessent de progresser sur les machines d’aujourd’hui, ce n’est plus au récit qu’on a affaire, mais à une expression poétique éclatée dans l’espace graphique, et qui reprend le texte mais comme si ce qu’il désignait ou racontait n’en gardait que la part dure et brillante, musicale, de ce que cette confrontation en fait aurait fixé ou déplacé du langage.

Ainsi, les mouvements que personnellement je n’ai jamais pu apprendre à rendre répétitifs (je ne pense pas d’ailleurs que ce soit possible) qui font régresser le texte vers les sources littéraires avec lesquelles il dialogue, bien longtemps avant la littérature numérique, ou des conjonctions tirées d’autres langues, non pas une traduction, mais des phrases ou des mots parfois seulement, avec de larges sonorités, et liées à ce travail dans l’espace de notre propre langue, la langue évidemment du pseudo Roussel, ni les mouvements qui d’un coup semblent vous faire percevoir ce même texte comme de très haut, vu de loin, mais avec sa composition, son plan, ses rubriques et chapitres. Bien sûr la machine s’anime : on ne cesse pas le texte pour ouvrir la lucarne maladroite, polluée de publicités ou d’indications parasites, qui était si à la mode dans ces temps primitifs, quand on utilisait ces sites que chacun fournissait de lui-même par ces vidéos maladroites, avec lente indication du chargement, puis du défilement.

Non, le texte accueillait l’image, mais la laissait sous sa surface, comme si vous l’aperceviez dans un lointain, en conservant donc bien cette hiérarchie d’imaginaire : le livre d’abord, le chant des syntaxes d’abord, et ce qui concerne l’image un usage plus faible des ressources mentales. Si la diffusion massive des images, des disques gravés, u téléchargement de films, avait tué si vite, alors que le livre résistait encore, ce qu’on avait appelé, pendant cent dix ans seulement, le cinéma, tendait bien à prouver qu’il s’agissait plus d’un avatar technique que d’une forme d’art véritable. La cinétique et le mouvement, ici on l’honorait par les mathématiques.

On pariait fortement, dans les sites qui l’évoquaient à demi mot, que le pseudo Roussel disposait de moyens informatiques considérables, de ceux dont on dispose principalement dans les instituts mathématiques (on avait même parlé d’une équipe de chercheurs sur la théorie spongieuse de la matière et de l’univers, vers Grenoble : mousse de savon et bulles quantiques).

D’ailleurs, en cette période d’un affaiblissement universitaire d’autant plus accéléré que leur méfiance de l’outil Internet continuait de façon toujours plus absurde, et qu’ils n’avaient pour établir une provisoire notoriété que les informations susceptibles d’être exprimées de façon brèves et symboliques, dire que Corneille et Molière étaient le même, que Louise Labbé n’avait pas existé, qu’Henri Michaux et Maurice Blanchot étaient en fait le même écrivain sous deux noms de plume distincts, on s’interrogeait sur qui agissait le pseudo Roussel : un auteur, ou un collectif ? Les textes répondaient : une telle singularité de vision, de qualité géométrique de la syntaxe, ne pouvaient être l’œuvre que d’un seul.

Je suppose que ceux qui m’accordent leur confiance et poursuivent la lecture de ce texte, s’ils y confèrent intérêt, c’est pour avoir été en contact, au moins une fois, avec le site en perpétuelle évolution technique du pseudo Roussel.

Dans une récente notice, sur un de ces nouveaux blogs émergeant à la croisée de l’informatique et de la littérature, et sans mentionner directement le pseudo Roussel, pour respecter sa loi (sinon, ce site forcément devenait aussitôt comme tous les autres), on avançait l’idée suivante : laissez tomber les spécifications un peu trop modes, qui d’ailleurs se mangeront elles-mêmes en s’accélérant, de web 2.0, prochainement le web 3, etc. Ce qu’on avait appelé web 2 étouffait désormais sous son propre bavardage. Pas grave, le travail avait été accompli : faire passer dans l’inconscient général de l’époque (nous autres, qui nous revendiquions de notre statut de producteur de contenu numérique, on avait eu de ces conversations de nuit, d’un ordinateur à l’autre, essayant de revisiter comment cela avait pu se passer, dans les décennies séparant Copernic de Galilée, pour que se propage lentement l’idée que notre perception du mouvement solaire était pure illusion, qu’il y avait à remplacer par l’effort acharné, délibéré, d’une compréhension nouvelle), faire donc passer dans l’inconscient général d’une époque cet axiome neuf, nous sommes arbitrairement, de notre gré ou non, qu’il soit sommaire ou non, producteur d’un contenu numérique qui nous est spécifique, qui déjà rejoint la totalité de nos populations, et qui est intégré, qui que vous soyez, à votre identité sociale : ces contenus numériques sont forcément accessibles, ensuite à vous de savoir si vous souhaitez vous les approprier et les modeler, les développer ou les abandonner aux bases de données des achats en ligne, de la préfecture de police ou des forums que vous fréquentez.

Le pseudo Roussel avait donc tenté une expérience contraire : une boule sans contact, un objet lourd et glissant, lancé dans l’Internet, et qu’il chargerait par amalgame de ce qui nous lie à notre passé, notre mémoire, notre culture. On pouvait contribuer au pseudo Roussel, mais les points d’horizon (selon son vocabulaire) qu’on pouvait lui transmettre, il nous appartenait d’en produire la continuité virtuelle, et qu’elle ne circule que dans un sens : du site du pseudo Roussel les points d’horizon menaient à ces traversées que vous-même pouviez organiser.

L’axiome en était simple : le pseudo Roussel constituait tel ou tel de vos contenus numériques, récit, images, comme point d’horizon depuis telle ou telle de ses propres figures sous condition que la remontée vers cette figure n’était pas incluse dans vos propres contenus (techniquement, c’était facile à mettre en place et ne pas vérifier, une mini application qu’il vous fournissait gommant la série des adresses visitées lors du passage à votre propre contenu), et que votre propre contenu numérique renvoyait plus loin à d’autres, pour créer ce principe d’horizon, ces lignes de fuite.

Qui était donc le pseudo Roussel ? C’est lui qui en donnait la réponse. Nous accédons enfin à un temps où l’objet dématérialisé qui accomplit la fonction d’art revient de l’objet individué, le livre, la sculpture, à l’objet anonyme : la cathédrale. Que ce mot ait pu servir de métaphore principale à quelques œuvres de l’ultime art d’avant le numérique, bien sûr la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, indiquait le pseudo Roussel, comme le jardin (et bien sûr le Locus Solus du Raymond Roussel originel), ou le labyrinthe, la pyramide en ruine, l’univers souterrain, l’île fantastique, la ville même au bout du compte (voir Walter Benjamin, proposait le pseudo Roussel), n’invalidait pas qu’il s’agisse d’un artiste singulier, écrivain tout d’abord (oui, insistait-il : qui se prévaudrait de la dominante numérique de l’outil pour oublier que la langue est discipline s’y liquide lui-même).

Jacques Roubaud, seul, témoignait avoir rencontré quelques années plus tôt celui (il s’agissait d’un garçon : « C’est même tout ce que je peux vous en dire, et c’est même presque surprenant », insistait-il), qui dans la phase préliminaire de ses recherches lui avait proposé une modélisation informatique de l’ensemble dit La Boucle et qui avait préfiguré, pour de nombreux d’entre nous, la migration du livre à l’objet virtuel en construction indéfinie, permanente et ouverte. Mais Roubaud était quelqu’un qui en ce domaine savait respecter n’importe quel secret, d’ailleurs j’ai pu le vérifier pour d’autres questions concernant de près ma propre identité numérique.

Jacques Roubaud avait bien voulu, un soir que nous buvions du vin et lui de l’eau, nous le confirmer : le pseudo Roussel agit, écrit, programme seul. Il nous l’a répété aussi : le pseudo Roussel n’est pas un auteur venu de l’édition graphique. Nous étions sur la piste, il n’a pas voulu en dire plus : le pseudo Roussel a publié chez un éditeur commercial de la place parisienne un premier livre, s’est vu refuser son second. Sa migration virtuelle, dit Jacques Roubaud, s’est accompagnée de cette cessation volontaire du nom.

Roubaud dit qu’il nous faut d’abord, pour le suivre, relire, bien relire Raymond Roussel (La Vue, notamment, a-t-il précisé).

C’est qu’ils sont forts, les textes du pseudo Roussel. Pour respecter cette règle qu’il a lui-même édictée, l’adresse de son site, je laisse au hasard ou à la circulation ténébreuse des bruits et informations le soin de vous y mener. Non, définitivement non, il ne s’agit pas — cependant — de Jacques Roubaud.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 décembre 2006
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