Didier Daeninckx : l’atelier du crime

visite ancienne de l’atelier Daeninckx


Didier Daeninckx depuis a changé d’adresse, quoique toujours à Aubervilliers. A l’époque, il y avait l’appartement où il vivait (à Aubervilliers) et cette petite chambre louée dans une vieille maison (d’Aubervilliers) pour y écrire. Jean-Marie Ozanne, de la librairie Folies d’Encre à Montreuil, m’avait demandé une postface pour l’édition qu’il faisait d’un récit de Didier : Mort en l’île. Ce texte a été écrit en 1991 (on disait encore MacIntosh pour les ordinateurs : moi j’étais sur Atari), et les autres textes de Daeninckx que j’évoque sont Meurtres pour mémoire, Le Der des der, Play Back, Métropolice, Zapping... Façon de saluer Histoire et faux semblants, qui paraît chez Verdier. On peut retrouver Didier sur amnistia.net et encore à Folies d’encre sur remue.net. Avec Didier, on a publié notre premier livre en même temps, septembre 1982. Les 2 photos : toits d’Aubervilliers vus depuis le Cifap Pantin, février 2007.

 

François Bon | L’atelier du crime (sur Didier Daeninckx)


Il m’a laissé sa chambre. C’est ainsi qu’il travaille : partir sur place, prendre une chambre d’hôtel, écouter les gens, marcher à pied et farfouiller dans les papiers qui dorment. Après tout, l’intuition vient de cette honte collective où il pioche : ces lieux qu’il ramène pour nous (elle existe vraiment, la clocharde de Mort en l’île et ses chiens, comme existe l’immeuble squatté du Corbusier dans Play-Back) n’en sont qu’une métaphore. Mais c’est par eux qu’il commence le travail, à partir d’eux qu’il remonte les fils d’une mémoire anonyme et collective, comme si, sous chaque image qui l’accroche, il y avait forcément cet énorme tonnage de honte que chacun de ses livres transporte. Et peut-être cette intuition des lieux caractériserait elle d’abord le travail de Didier Daeninckx : un art d’aller chercher dans le réel l’embrouille, mais là où elle-même, dans sa réalité, se présente comme symbole. Juste jouer les dés d’une figure entrevue et, chaque fois, tomber juste : il n’y a qu’à prendre et obéir. Mais le mystère est là : on ne décide pas soi du succès de cette démarche, et ce n’est pas librement qu’on se place à cet endroit ; même sous le drapeau en noir et jaune, écrire c’est se soumettre à un démon qui contraint au seul déchiffrement de soi-même. Des manifestations contre la guerre d’Algérie dans Meurtres pour mémoire aux insoumis du Der des der, comme à la logique des nuits de banlieue dans Le bourreau et son double, peut-être que ce qui forge cette unité du ton, de la vision, et ce sentiment si fort qu’on a, que ce qui se dit là ne lui appartient pas, devait être dit comme, sinon une vengeance, une impération morale. Tout cela donc ne tenant qu’à ce que lui-même n’avoue pas : une dimension finalement seulement intime, une loi de clan. Que ni le roman social à thème, ni le goût même du polar ne suffisent à expliquer.

Et donc c’est le soir, à Aubervilliers, troisième étage sans ascenseur, au bout d’un long couloir noir. Un accordéoniste, son instrument au bout du bras, sort de l’immeuble et s’en va à l’arrêt de bus. La charcuterie, en bas, laisse tomber avec bruit son rideau de fer. En face, la grande Poste de brique rouge est encore éclairée mais, vide, prend des allures d’aquarium glauque. L’énorme circulation de fin de journée a un bruit saturant et la rue, malgré un type qui lave le trottoir au jet, une odeur forte. Derrière les vitres mal éclairées du bistrot bleu, à droite, on ne distingue plus les têtes.

Cette incrustation aussi, peut-être, caractériserait Daeninckx, une fidélité : ses copains d’Aubervilliers, le canal et la rue du Landy, toutes ces immigrations d’avant-guerre, l’espagnole, l’italienne, ou ceux du Nord, le Nord qui hante, comme un retour, tous ses livres. Il a toujours vécu là. Au bout de la rue, en face la fenêtre, le carrefour des Quatre-Chemins, où on prend le métro. Une autre mémoire, pas indifférente : le champ où, il y a cent ans, Troppmann l’égorgeur inventait le fait divers à sensation, et le crime, en cette fin d’empire, pour camoufler le déclin d’une société périmée. Troppmann a tué, et tué huit fois, mais a finalement si peu compté dans sa propre affaire : une société réglait ses comptes avec elle-même, tout un monde malsain, les visites au lieu du crime et la fête foraine au goût de sang, les écrivains conviés à banqueter sous la guillotine, cela vous prend, justement, des allures du monde Daeninckx. Troppmann, vous connaissez ? L’assassin brouillon, le trop jeune Troppmann avec ses rêves d’inventeur aura finalement réussi ce prodige de mieux tuer pour nous Tourguenev et du Camp, présents à ce banquet du sang, que cette mère et ses cinq gosses, sordidement, au carrefour d’Aubervilliers qui passe ainsi à l’histoire, où Daeninckx est né, a grandi, et vit. La mort dans le livre comme un petit angle aigu, une pointe rentrante, mais c’est le reste qui compte, qu’elle précipite comme en chimie on faisait, dans les éprouvettes de verre. Métropolice reprend la tradition du suspense et de l’attente, est le seul livre de Daeninckx où il s’essaye au frisson. L’énigme est-elle dans l’identité du meurtrier, ou seulement dans cette connotation qui donnera son plein sens aux machines souterraines de l’enquête, ces convois qui passent quand il n’y a plus de voyageurs, ce viaduc sous Paris dans une carrière abandonnée digne du roman gothique, mais réelle, cette seule connotation : c’est de l’asile d’Antonin Artaud que sort le meurtrier, et dont la superposition avec la géographie souterraine fera, des deux strates, l’asile, le réseau enterré, un seul jeu allégorique en miroir. Double décrochement de la réalité qui pourtant continue de nous enfermer sans échappatoire, parce que l’histoire est ainsi, pourrie, et qu’on ne la refera pas à l’envers : Daeninckx écrit la honte de la passivité des hommes, son risque au présent dans un monde sans révolte.

L’immeuble avec sur la boîte à lettres un faux nom est fait d’appartements étroits, une rangée côté rue, une rangée côté cour, alignés sur leur couloir, et les couloirs alignés sur cinq étages. Il n’y a pas d’eau chaude dans la cuisine carrelée, et les vitres tremblent à chaque passage de camion. Il y a un article de journal, punaisé : cette dame qui le dimanche, avant-guerre à Aubervilliers, lançait dans le canal son crocodile, et on plongeait pour aller le reprendre ; les spectateurs prenaient pari, le bénéfice était remis au curé. Cette presque nostalgie, qui affleure sous ses livres, serait son point de contact avec Simenon et son Paris intemporel, décrit de très loin. Quand le bruit s’apaise, la nuit, qu’il n’y a plus d’ouvert en bas que le trou jaune que dessine le marchand de sandwiches tunisiens, avec des silhouettes devant, des motos, on entend la télécommande du compteur électrique, et cette nuit il y a eu des cris, quelque part. Dans la pièce de travail il y a un lit de fer, et une table contre le mur. Récemment, il a retrouvé sa pièce entièrement fouillée, tout mis par terre ; il s’étonne d’en avoir été prévenu par le commissariat local, et qu’on n’ait pas pris la peine d’emporter le seul objet monnayable : l’ordinateur MacIntosh Classic (le seul usage ici du mot classique). Si l’oeuvre interpénètre la machine obscure du monde, celui-ci lui en renvoie les lois. De grands blocs neufs en pile, aux feuilles quadrillées qu’il sépare à mesure, sont l’instrument premier de travail. Des photocopies s’empilent, à en-tête de services officiels et étiquetés "confidentiel". Une fois j’ai vu Daeninckx habillé en cravate, et sortant avec sacoche d’un rendez-vous dans un ministère. La mémoire qu’on collecte vient parfois seule à vous.

Ces étagères donnent un sentiment de voyeur : la mémoire anonyme de ce que le monde se cache a sa littérature propre. Un ensemble disparate de livres et d’enquêtes, d’éditeurs qui parfois n’ont édité que ce livre-là. Je n’ai pas touché, bien sûr, aux dossiers de Daeninckx, de grosses chemises usagées bourrées d’articles de journaux, des pochettes à photo et ces pages de bloc où, sans lire, aux coins qui dépassent, on reconnaît des notes de conversation, de repérages, de rencontres ; comme si la littérature du crime devait elle-même prendre forme d’enquête, sinon policière, clandestine. Et des entassements de livres cornés, manuels techniques sur les armes ou la police scientifique, sur les pouvoirs et les embrouilles, des livres qu’on dirait, à eux tous, l’énumération d’une bibliothèque fantastique et bizarre, les archives tenues d’un fonctionnement secret du monde. Celui-ci, par exemple, qui porte les stigmates d’une caisse de bouquiniste sur un trottoir, où il aurait passé plusieurs années : « Meurtres non élucidés dans le réseau ferré parisien de surface et souterrain, de l’origine à nos jours ». Et l’impression qu’on a alors, dans cette chambre et à cette table, que c’est si facile d’écrire des livres de mystère, qu’il n’y a qu’à s’asseoir et faire. Mais cela n’explique rien, et surtout pas cette détermination première : que les livres de Daeninckx ne s’épuisent pas dans leur contenu de honte et de scandale, et que, là où il en est aujourd’hui, ce ne serait peut-être qu’un premier cercle bouclé, d’un inventaire, avant d’en diriger mieux les forces vers un centre déjà désigné ; après les sept romans dits policiers, La mort n’oublie personne est le premier pas de cette transition, de laquelle participent aussi les quasi diapositives des courts récits présentés ici.

Dans cette chambre de travail il n’y a pas un seul de ses propres livres ; absence caractéristique de ce besoin d’explorer toujours, d’avancer dans le noir ? Ce qui est bizarre, au bout d’un jour dans cette chambre, c’est comment elle vous refuse tout distance avec la ville, en vous accrochant au-dessus, plaqué entre le couloir et la vitre. Nulle protection que cet anonymat d’une coquille si restreinte et répétée par vingt fenêtres dans la crasse de l’immeuble en façade, jusqu’à ce détail d’un faux nom (ou celui d’un occupant ancien, comme si cela ne comptait pas ?) que Daeninckx laisse sur sa porte, comme à devoir se laisser prendre lui-même à une géographie d’existences où l’auteur des romans ne coïncide jamais complètement avec l’homme qu’on est. Il raconte ce qu’on est venu lui raconter, quelquefois en pleurant, quelquefois sous le sceau du secret : cette histoire de plongeurs à Saint-Nazaire, aux protagonistes encore sur la place publique, réglement de compte où le crime échappe à son propre classement, et qui ne trouvera pas de Rouletabille pour remettre l’ordre social en place. C’est la gravité de Daeninckx rapportant les récits qu’il détient, qui impressionne souvent : un crime social, qui interdit le retour à cette machine conventionnelle du suspens. L’abandon provisoire des longues intrigues pour cette suite de livres morcelés, où les bons ne triomphent pas (de Non lieux à Zapping) n’est pas un avatar contingent de la progression du travail. Cette chambre où il vient travailler, alors, derrière le faux nom, et où le papier peint porte encore les traces en découpes plus claires d’une vie ordinaire, est une existence d’emprunt, une vie complète : les murs mêmes restent étrangers ; dans cette coquille-ci, pas de machine à écrire ni de téléphone. Une seule chaise, et ce lit de fer, un duvet. Hors l’écran gris du MacIntosh, rien que ce temps où les fenêtres sans rideaux (en face, l’immeuble est en attente de démolition, ouvertures murées) martèlent celui, anonyme et grouillant, de la ville. Une chambre où la première nuit est forcément blanche, et où les contraintes sociales ne peuvent venir frôler que par leur machinerie collective, les mouvements de vase communiquant de la banlieue greffée sur un Paris en voie de stérilisation, livré aux banques. Ici il n’y a tellement rien à faire, on est tellement contraint à cette liquidation de l’individu devant la force de la ville, qu’il n’y a plus qu’écrire pour tenir.

Surtout, ce jeu du double avec lui-même coïnciderait aussi avec ce que ses livres ont sans doute de plus fascinant dans la forme, depuis le début, depuis Meutres pour mémoire, ce sens du double, cette théâtralité permanente d’un dédoublement dans le temps ou l’espace, ces cheminements mis en parallèles de strates de vie qui soudain, l’instant où finit le livre, viennent coïncider, désormais aspirées par une même vibration où elles se superposent pour toujours. Même les courtes diapositives rassemblées ici s’organisent depuis cette division indépassable, comme une dislocation, une déchirure au départ que toute l’épaisseur du monde ne rachète pas, et où le temps n’existe plus, justement, que dans ce moment où le roman les noue ensemble comme devant nous le geste d’une vaine imposition des mains, comme souffrir encore des matraques sur les gosses, à Paris, en 1961. Comme avoir justice à rendre de cette légende du grand-père anarchiste, fusillé pour insoumission à la fin d’une guerre faite plus à leurs peuples qu’à l’impérialisme d’en face : le dire sonne faux dans un monde où le roman sert à la variété, où la révolte est mal portée. Et cette manière qu’a Daeninckx de livres jetés, comme presque malgré lui se défendre de « la belle ouvrage », peut hérisser : elle mime ce conflit de la honte et de la révolte, en tout cas elle ne plie pas le dos. On peut voir jusque dans le négligé que ses livres affichent, leur grasseyement de musique de rue, la condition d’une survie, en tout cas d’un défi, pour croire encore, ou seulement pour échapper encore. On pourrait parler d’une pauvreté entretenue de syntaxe, d’une grammaire des rues : mais il y a le placard.

Le placard n’est pas une fiction : Didier Daeninckx est parti en repérage, quelque part en province, dans une chambre d’hôtel, sans adresse où le joindre. Comme pour Play-Back il partait déjà : il avait trouvé une ville, disait-il, toute bâtie dans un cône, et où chaque niveau correspondait à une couche sociale ; et voilà que les derniers immigrés, tout en haut sur le plateau, rachetaient maintenant les maisons bourgeoises, tout en bas dans l’ancien centre ; il a passé huit jours là-bas, pour inventer Villerupt : l’histoire viendrait bien, disait-il, et elle est venue. Il m’a laissé sa chambre, et, à force de tourner, j’ai ouvert le placard, dans l’entrée. D’ailleurs ce n’est pas un placard, mais bien une toute petite chambre, avec une lucarne. Remplie de pochons en plastique, gonflés, des sacs de supermarché. Remplie, jusqu’à hauteur de cou, des sacs empilés. Forcément, j’ai fouillé : dans la chambre double, des livres, rien que des livres, et encore des livres. Agatha Christie, Simenon, Maurice Leblanc, Boileau-Narcejac, ils étaient tous là, mêlés, jaunis. Et ces vieilles couvertures cartonnées si recherchées des collectionneurs : toute « la noire » depuis le début, par paquets de vingt, dans les pochons du Leclerc, les Américains. Pas d’autres auteurs : ils doivent être dans l’autre appartement.

Ici, dans la chambre prêtée, la chambre au faux nom, avec la table et la chaise, le lit de fer et la pile de blocs, par centaines ces livres d’un genre. Mais tout près d’où lui travaille, et dans ce besoin de reléguer, d’empiler. Tout près d’où il écrit, ce besoin comme de se prouver que cela ne compte pas, ces livres, que cela se lit et que cela se jette ; qu’il y a cette honte à brasser, mais qu’on ne s’y arrête pas, on n’a pas le droit ; le besoin pourtant d’avoir ceux-là tout près, derrière une porte, dans la pièce obscure. Ce placard, voilà peut-être la seule bascule par où se distinguerait le chemin que ceux-là prennent : leur sens de famille, et surtout d’une mise, comme au casino ; l’oeuvre non pas comme devant, à construire, mais une manière de refus. Dans ce rapport instantané à cette réalité qui vous prend, le seul goût du jeu. Les bâtisseurs de crime n’ont pas besoin de nos commentaires, on aimera toujours trop les lire, au moins tant qu’il y aura des gares, et la nuit.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 mars 2007
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