à celle dont je ne saurai rien

suicide à Vendôme TGV 8466 dimanche soir


note du 22 novembre 2013
A nouveau ce soir, et probablement au même endroit (à Vendôme on en est à installer des vitres de plexiglass anti-suicides), et dans ce moment où les jours sont de plus en courts, avec l’obscénité des guirlandes Noël un mois avant Noël et la précarité qui galope pour tous, à nouveau un suicide sur voie près de Saint-Pierre des Corps.

Seulement c’est un vendredi soir, au moment des retours en famille et de la plus grande affluence. Le député de Tours, notre cher Jean-Patrick Gille en aura pris pour 3 heures de retard, et mon frangin dans un train depuis La Rochelle pareil dans l’autre sens. J’attends une voyageuse partie à 22h et qui arrivera une bonne heure plus tard. Je calcule le nombre de ces gens dans tous ces trains pour Poitiers, Bordeaux et les autres villes.

Les seules statistiques qu’on ait disent qu’on a passé le "un suicide par jour", donc probablement dans les 40 par an. Et c’est juste un accident de personne : combien de fois en 3 ans j’ai vu ramasser les morceaux ? Ce qui est de plus en plus intolérable, par contre, c’est le silence après. Qu’on ne sache jamais ni qui ni quoi ni comment. Peut-être que si on se mettait tous à les raconter, un par un, les suicides, et leur donner visage, on pourrait endiguer, colmater, prévenir ?

post-scriptum :
Sur le suicide du 22 au soir, lire La Nouvelle-République. Ce sont 35 TGV qui ont été immobilisés. Quant aux stats, la dernière remonte à 2009 : 364 cette année-là, et depuis ça aurait « augmenté de 30% ».

 

note du 23 octobre 2007
cette page continue de recevoir chaque jour des visiteurs, requêtes toujours liées aux mots suicide et TGV, ou suicide adolescents, preuve d’un problème de société considérable et bien trop occulté.

Et encore plus hier, plus de 100 personnes venues sur cette page, simplement parce qu’au même endroit, un dimanche soir à nouveau, ce 21 octobre 2007, une autre personne s’est vraisemblablement suicidée en se jetant sur un TGV, immobilisé 4 heures...

Je suis très touché aussi d’avoir été mis en contact, à deux reprises, avec des proches de la jeune victime (oui, je maintiens le mot), étudiante en première année d’histoire à Tours, évoquée ci-dessous, et qui m’ont accordé l’autorisation morale de laisser cette page en ligne, témoignage du dehors. Je suggère aussi visite au blog d’Emmanuel Fleury (« psychanalyse du suicide quotidien » pour approfondissement)...

Note du 23 juin : cette page est consultée par un nombre important de visiteurs, qui parviennent ici depuis des requêtes Google concernant ces questions de suicide et d’accident sur les lignes TGV. De nombreuses requêtes aussi reviennent spécifiquement sur ce drame de Vendôme. Ne pas hésiter, si ces questions vous concernent, à m’envoyer un mail, ou témoignages complémentaires ? Un autre « accident de voyageur » a encore bloqué pendant plus d’1h30 les TGV ce mardi 19 juin, et la semaine précédente sur le corail Nantes Bourges. Ci-dessous le texte tel que mis en ligne le 4 avril 2007.

Je prends le train souvent, et bien souvent le même trajet, Saint-Pierre des Corps Paris. L’an passé, en direct, j’ai vu deux suicides (voir Tumulte), et une fois on a eu un long retard à cause d’un cheval sur la voie.

L’avant-dernière semaine, gros retard : une heure quarante, c’est rare (surtout pour un trajet de cinquante cinq minutes). Au tiers de la distance Saint-Pierre des Corps Paris il y a Vendôme. Ce matin-là j’étais parti à 6h21, pour un tournage qu’on devait commencer à 8h à Pantin. On s’est arrêté en pleine campagne, un peu avant Vendôme, justement. Puis rien. Enfin, on nous a dit que le train s’était trompé de direction. Comment un TGV peut-il se tromper de direction, sur une ligne à deux voies toute droite dans la campagne ? A cause d’une erreur d’aiguillage, on nous a précisé. On a compris une bonne demi-heure plus tard, quand les TGV descendants ont été éclusés sur l’autre voie : on nous avait envoyés à contresens, c’est tout. Encore un bon temps d’attente, et puis on a reculé de trois kilomètres, tout doucement, avant de repartir vers l’avant, même paysage, même ligne, mais la voie de gauche. C’est assez bizarre, quand même, que ça arrive. Au tout début on nous avait parlé d’incident technique, après on a pigé que les contrôleurs avaient eu d’abord la frousse, ensuite la pétoche.

Dimanche soir, je ne prenais pas le train, mais dimanche soir à Tours, comme dans probablement bien d’autres villes, c’est le soir des valises. Etudiants ou lycéens, tirant valise noire à roulettes, convoyant de famille à piaule dans un sens ou dans l’autre, parce qu’ici dans les lycées on a pas mal d’internes de la région parisienne, et plein d’étudiants des villes autour. A Saint-Pierre des Corps (moi c’était pour renvoyer jeune passager à Paris), le train était annoncé avec retard indéterminé. D’abord une heure, puis deux heures, puis supprimé, et les voyageurs invités à se répartir dans le TGV qui, plus de deux heures trente après la coupure, partirait quand même. J’ai attendu avec eux : ils ont dû voyager comme des sardines, là-dedans.

Mais ce n’était pas une coupure comme les autres. Une fois, à cause de Robbe-Grillet que j’avais regardé sur le quai de la gare de Poitiers, bloqués on avait été à cause d’un suicide sur voie à Angoulême, j’avais écrit Au buffet de la gare d’Angoulême, je sais comment ça se passe, tout ça. Une fois, en revenant de Nancy en Corail, la ligne tout entière avait été arrêtée près de trois heures, quelqu’un dans un caténaire gare de l’Est : arrivés à Paris à minuit, plus de correspondance. Mais là c’était autre chose : d’abord les trains bloqués dans les deux sens. Puis un dimanche soir : tous ces jeunes, sur le quai, coincés avec leurs valises.

On a appris le chiffre : dimanche soir, cinq mille personnes en rade, dans les deux sens.

Et à Saint-Pierre des Corps, les ordres au haut-parleur qui disaient des choses incompréhensibles : les voyageurs pour Paris invités à prendre le TER pour Angers où un TGV attendrait. Et les appels insistants : qui se rendait à Vendôme, qui avait une correspondance pour Vendôme ? Cinq à six personnes sont venus faire la queue devant le guichet. Il y avait un courant d’air froid, et plus aucune annonce de train qui arriverait ou repartirait.

Ce mardi, je passe la journée avec des étudiants Arts du spectacle à la fac de Tours, on sera enfermés dans le magasin de la bibliothèque universitaire, je raconterai ça dans un prochain billet. Ils ont vingt ans, eux aussi ils font partie des voyageurs du dimanche soir, avec la valise à roulettes. Ce soir j’ai leurs visages.

Au bureau des élèves, quand j’arrive le matin, pour l’organisation, un dossier est sur le bureau : celle qui s’est suicidée, à Vendôme, dimanche soir, c’est une étudiante de première année. Dix-huit ans. Dans les journaux ce n’est pas dit. On dit : une jeune femme. Si on a monté ce projet d’atelier, un semestre, à la fac de Tours, c’est parce qu’on souhaitait peser sur les questions d’échec, et de sur-sélection. Sur 1200 étudiants qui rentrent en première année, il y en a une bonne moitié seulement qu’on retrouve en seconde année. Rançon de l’université sas, du traitement de masse, des amphis d’histoire de l’art où on doit faire deux fois le même cours parce qu’on ne peut pas loger tous les étudiants dans l’amphi, et que lorsque les autres matières ont fait le plein ils s’inscrivent en histoire de l’art. Sur-sélection ça concerne les 110 ou 120 étudiants issus de bacs non généraux (hors IUT) qui intègrent la fac : il n’en reste que 5 ou 6 en seconde année. Voilà, on a ces ateliers artistiques pour compenser les couloirs vides le soir, les profs viennent deux jours par semaine et la plupart du temps condensent leurs cours sur un semestre : ce n’est pas Tours, c’est pareil à Nantes, Rennes ou Poitiers. Ce serait même peut-être plutôt mieux à Tours, la preuve cette résidence où je croise les profs d’Arts du spectacle, ou samedi l’ami prof d’anglais avec qui on s’escrimera, un groupe d’une vingtaine, toute la journée sur Dylan l’obscur.

Mais c’est une goutte d’eau, la petite quinzaine d’étudiants que j’aurai vus ce semestre et puis au revoir : de l’écriture créative à demeure dans une fac ? Non, pas demain. Là encore, ce n’est pas la mauvaise volonté de mes amis d’ici, au contraire, je vois comment ils cherchent, comment ils se battent. A budget constant de l’état depuis dix ans (hors salaires). Donc voilà, quatre mois de cette résidence, avec atelier une semaine sur deux le jeudi soir. Et la fac qui ferme à 21 heures pétantes. La bibliothèque fermée à 19h. Pas de leur faute : où, en France, ce serait différent ? Il y a des pays où on peut bosser à la BU jusqu’à minuit, mais pas chez nous. Il y a des pays où, pour un atelier artistique, on peut avoir une vraie salle, et non pas celle où vous parque parce qu’il y a des grilles dans le couloir, et donc on peut sortir directement dans la rue et au revoir, à 21 heures.

Je ne sais rien de l’étudiante de Vendôme. J’aurais probablement pu apprendre son nom, puisque j’étais face à la responsable du service, secouée aussi, évidemment secoués, tous. Mais la presse ne dit pas son nom. Je pense à tous ces visages croisés dans les couloirs de cette fac, ces derniers mois. Elle était un de ces visages, je ne veux pas savoir plus.

Mais il y a Internet. Je cherche dans Google, je rentre le numéro du TGV qui l’a foudroyée, et puis Vendôme, et puis différentes combinaisons. Je tombe sur ce blog anonyme ou presque. Quelqu’un était dans un des trains, et répercute les annonces qu’on leur a faites, au haut-parleur. Il y a le mot prévoir, et puis le mot effectivement [1]. Et puis, quelques recherches plus loin, je tombe sur un site de presse plus officiel. Là, j’apprends que si ça a duré si longtemps, et bloquer la voie montante comme la voie descendante, c’est parce qu’on avait dû chercher le corps [2].

Le temps est tragique par essence. Les interstices du temps, quand le réel produit l’ouverture du temps, appelle que la parole soit celle du tragique.

Je ne sais pas ce qui s’est passé, dimanche soir à Vendôme, pendant que nous étions 5000 dans les courants d’air ou dans les trains arrêtés pleine voie, à attendre, comme un immense cercle tragique autour d’elle, qui ne nous percevait plus. Cinq mille, dont la plupart de son âge, et scolarisés comme elle, à l’université ou dans les lycées. 5000 pour elle, mais qui ne le saurions qu’après. Pour beaucoup, ne le sauront pas, jamais.

Dans notre société d’information profuse, surabondante, rien n’aura été dit. Qui a peur et pourquoi ? De son âge, qu’elle était étudiante en première année ? Que trop de suicides alors que mieux vaut ne rien dire ? On parlait de l’autre TGV, celui qui roulait à cinq cents à l’heure : une belle vitrine, disaient les commentaires.

Sans doute qu’à la famille on a raconté, la police, tout ça, et que ça ne nous regarde pas. Mais je reste sur ce message diffusé d’abord dans le train arrêté. Le message d’avant le suicide. Et puis ce qui s’est passé ensuite, le corps qu’il faut chercher [3].

Et nous, mardi, toute la journée avec une douzaine d’étudiants dans la réserve souterraine de la bibliothèque universitaire, recevant par groupes de dix-huit (trois fois six personnes, qui changeaient toutes les sept minutes, et un autre groupe la demi-heure suivante) 170 personnes, de 13h30 à 19h30, avec une douzaine d’étudiants d’Arts du spectacle, pour lire à moins d’un mètre des gens des pages de livres qui comptaient pour nous. Dans le petit groupe dont j’avais la charge, une étudiante allemande avait choisi de lire dans sa langue, elle avait choisi du Heinrich Böll, du Paul Celan, du Robert Walser, du Heiner Müller (je n’étais en rien intervenu dans ce choix) : sa voix me semblait comme l’imprécation funèbre de celle de Vendôme. Et ces noms, importants, pour être les intercesseurs.

[1Extrait copié de ce blog :
A quelques mètres de Vendôme, le TGV s’arrête en pleine voie. Le contrôleur nous annoncera quelques minutes plus tard qu’une personne prévoit un suicide en gare de Vendôme donc notre TGV doit rester immobile. Quelques minutes plus tard, il nous annonce que la personne a effectivement mis fin à ses jours et que notre TGV restera comme ça pendant encore une heure le temps que les secours arrivent à la gare. Et encore un peu plus tard on nous annonce que les secours ont plus de mal que prévu, donc les controleurs passent dans le TGV entier pour noter nos destinations.
Toujours immobilisés on attend. Il est 22h passée... Le train est finalement dévié jusqu’au Mans. Puis on passe par Angers. Ici on attend un moment pour cause de "changement de chauffeur". On nous annonce qu’on arrivera à Tours entre minuit et 00h30. On arrive à Saumur où on attendra 15 à 20 minutes sous la pluie jusqu’à ce que le TER qui devait arriver exprés pour nous débarque mais là c’est un TGV qui devait faire Paris-Bordeaux qui arrive... il est blindé, plus de place pour nous on se retrouve debout, il est 00h20 environ si ce n’est plus. A st-pierre des corps je dois descendre. Là bas je prend une navette qui m’emmene jusqu’à Tours.
Arrivée a 1h06...

[2Extrait de ce site, où le mot suicide a été remplacé par accident mortel, mais notre quotidien régional parlait bien, lui, de suicide :
Importants retards pour 18 TGV après un accident mortel.
Un accident mortel survenu dimanche soir à hauteur de Vendôme (Loir-et-Cher) a provoqué d’importants retards, jusqu’à plus de cinq heures, pour 18 TGV à destination et en provenance de l’Aquitaine, a-t-on appris lundi auprès de la SNCF.
"Une personne a été mortellement heurtée à hauteur de Vendôme par le TGV numéro 8466 à 20h30", a indiqué un porte-parole, sans préciser la nature de l’accident. "La police judiciaire a demandé l’interruption de la circulation pour rechercher le corps. Les trains ont dû être déroutés par Angers", ce qui a impliqué un détour d’environ 200 km, a poursuivi le porte-parole.
Le TGV, reliant Bordeaux à Paris, est arrivé à destination à la gare Montparnasse à 02h52, avec au total 4 heures et 39 minutes de retard, a-t-il précisé. Au total, 18 TGV avec environ 5.000 personnes à bord ont été affectés par la coupure de la ligne nécessaire à l’enquête judiciaire, avec des retards allant de 28 minutes à cinq heures et 53 minutes. Le trafic est revenu à la normale sur les lignes concernées par l’accident.

[3Ce matin, à Saint-Pierre des Corps, je suis allé exprès au guichet pour prendre mes billets de la semaine prochaine : on finit par connaître les têtes. J’en ai parlé à l’homme qui me vendait les billets : dimanche, lui, il finissait à 17h15 m’a-t-il dit, mais bien sûr ils en reparlaient tous. « C’est le deuxième de l’année à cet endroit-là », il m’a dit. Et puis : « A trois cents à l’heure il en reste pas grand-chose. » Du terme accident : « Nous on n’a pas le droit de parler de suicide. Tant que l’enquête judiciaire est en cours, qui peut savoir ? Ils doivent tout vérifier : que la personne n’a pas été jetée. Qu’elle n’était pas déjà morte quand on l’a lancée... C’est pour ça qu’il leur faut du temps : ils doivent tout vérifier, tout. » L’homme ne savait pas que c’était une étudiante de la fac. J’y suis passé ensuite, à la fac, des photocopies à faire, et prendre l’ambiance. Il faisait beau, tout le monde était sur la dalle de ciment.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 21 juin 2007 et dernière modification le 26 juin 2017
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Messages

  • à celle dont je savais tout....
    A dire vrai, je ne pourrai pas expliquer ce qui me pousse à dresser quelques lignes sur cette page atrocement blanche. Cela va faire 3 ans et demi qu’elle nous a quitté, qu’elle ne m’a pas quitté. J’ai beau essayer de m’en remettre, je crois que cette rupture restera la plus cruelle que je ne pourrai jamais vivre. Simplement aussi vous remercier pour ce billet, qui à chaque que je le relis me rappelle ô combien son souvenir m’est cher.
    Mais par pitié, chérissez ceux qui vous sont chers !
    tu me manques tellement...

    • Je peux tenter de comprendre ce que tu ressents... L’"accident de voyageur" du 19 juin 2007 sous ce même TGV, c’était ma Maman. Je ne sais pas pourquoi j’ai ce soir chercher des informations sur ce sujet, qui me paralyse depuis quelques années maintenant, mais ce que je sais c’est que l’absence reste la plus incidieuse des souffrances.

    • Mon frère âgé de 44 ans, et atteint de schizophrénie - maladie psychique dont on brandit le nom avec effroi, quand il n’est pas confondu dans les journaux avec la notion de "dédoublement de la personnalité" - est descendu calmement, selon des témoins, sur la voie B de la gare de Libourne, le 6 février 2012, alors qu’un TGV sans arrêt en provenance de Bordeaux, annoncé par haut parleur, arrivait au loin. Le quotidien local a écrit qu’il s’était "accroupi, dos au train", qui n’a pas manqué de le percuter à 158 km/h. Cet enchaînement de faits, leur matérialité dans un passé encore proche, et aussi la volonté qui l’a amené à ce geste, les sensations qui ont dû le traverser, avant la ferraille, restent un mystère pour moi et pourtant je sais tout : le bruit infernal qui se rapproche, la peur insensée, les yeux fermés, puis le museau du TGV qui traîne son corps sur des centaines de mètres, et le brise en morceaux. Vision de guerre, ou scène du plus abominable des crimes (quel Jack l’Éventreur prendrait la peine de couper en centaines de petits bouts le corps de sa victime ?). Scène que je ne verrai jamais que dans ma tête, comment son corps a t-il été martyrisé, ne pas y penser, qu’est ce que ça fait ??? Ca fait toute la différence, cette manière de se suicider qui fait fi de l’intégralité corporelle, qui s’inflige la négation complète de soi même. Et qui l’impose aussi aux autres, témoins impuissants sur les quais, traumatisés sans nul doute.
      Et pourtant, un employé SNCF par moi interrogé, car avec mon autre frère nous avions décidé quelques jours après le drame de lancer un bouquet sur le lieu exact de sa mère, mentionné dans le rapport policier (le repère W, à la hauteur duquel il a surgi d’un abri en verre, caché après avoir été chassé de la gare par un autre employé, alerté par son comportement suspect et son look de marginal - mais alors, pourquoi ne pas appeler la police ?...).
      L’employé de la SNCF nous accompagnera dans notre moment de recueillement, une fois le bouquet de jonquilles jeté (lui aussi destiné à l’écrasement). Nous discuterons près d’un quart d’heure, et aurons le sentiment, mon frère restant et moi-même, d’avoir presque eu à le consoler. Il n’avait pas été témoin du suicide de mon frère, mais nous parlait de ses problèmes familiaux, craignant visiblement les mêmes extrémités pour un frère, et un fils ; Beaucoup de compassion chez cet homme, jamais confronté lui même à un accident de voyageurs, mais au courant de la nature de cet acte. Il paraît que ces scènes sanglantes et d’une violence inouïe font la joie de certains amateurs, qui prennent des photos (du haut de la passerelle, en ce lieu précis), rigolent bien et indiquent les emplacements des morceaux aux pompiers venus récupérer les restes des malheureux, l’Antiquité et ses jeux ensanglantant les arènes sous les vivats du public, et les décapitations en place de Grève ne sont pas si loin.

      Le rapport avec le suicide de la jeune femme de Vendôme ? L’employé SNCF nous a parlé d’un drame similaire à celui de notre frère, qui l’avait marqué : une jeune étudiante, qui s’était tuée de cette façon à Vendôme. Je pense qu’il s’agissait d’elle, une étudiante girondine partie étudier près à Tours, et qui plus est fille du chef de gare de notre sous-prefecture girondine. Qui a su précisément donc ce qui était arrivé à sa fille, et ce qu’elle avait choisi de s’infliger à elle-même, à lui qui en connaissait l’horreur, à ses proches. Pour échapper à une vie sans doute considérée à ce moment là comme plus insupportable encore, ainsi fut fait pour mon petit frère.
      Depuis, j’y pense toujours.

      Voir en ligne : Fait-divers en gare de Libourne