convention Steppenwolf : Taryn Simon

d’un index des choses cachées ou inhabituelles


Ça ne s’appelle d’ailleurs pas convention Steppenwolf, je prends ce nom à cause de Herman Hesse et quand même il s’agit de très proche, né de son Glassperlenspiel, et du prix qui y est associé.

Nous sommes huit, deux sont renouvelés chaque année, nommés pour une durée de cinq ans, pour moi c’est ma deuxième année, et il n’y a jamais — sur les huit — deux qui soient du même pays.

Les fonds privés qui sont à l’origine de ce que je continuerai ici convention Steppenwolf tiennent à cette discrétion, et nous rassemble donc pendant une semaine, hébergement dans le même hôtel et conférence chaque matin dans un lieu à la suggestion de qui la prononce, aujourd’hui c’est la salle de conférence du Whitney museum qui nous était réservée. La règle du jeu est qu’on dispose d’une chaise et d’un micro, et qu’on travaille sans notes.

Le thème de la conférence est le même cette année pour tout le monde, juste le mot réalité, on dispose d’1 heure 50, lieu à notre convenance. Ma propre intervention est dans 5 jours, ce matin on ouvrait la série avec Taryn Simon, photographe.

Comment constituer, dans le réel, ce qui l’établit dans sa complexité perceptible ?

En tout cas, c’est ce qui est la question posée pour l’ensemble des huit conférences. Taryn Simon a d’abord proposé une image très simple : format carré couleur, et quatre câbles rouges et jaunes surgissant du sol pour monter sur une paroi carrelée, l’arrivée du câble transatlantique de fibres optiques dans le New Jersey. L’autre extrémité du câble est en Angleterre vers Brighton, ces fibres optiques peuvent convoyer 60 millions de voix simultanées et pas mal d’Internet. Que montre la photographie, qui puisse signifier l’importance technique ou sociale de l’objet dans sa simplicité en jaune et rouge sur carrelage vulgaire, à part ces deux trous minces dans le sol ?

Elle a ensuite montré, deuxième image carrée, même format, l’édition Playboy en braille (qui d’entre nous sept, et les quelques observateurs autorisés, aurait pu concevoir l’idée qu’une édition braille de Playboy existe). Puis des perroquets gris d’Afrique en cage : sauf qu’il s’agit de la salle de quarantaine pour les personnes qui importent aux USA des animaux vivants, et des lois qui réglementent cette importation, puis des conditions de la quarantaine (filtrage de l’air garantissant comment et où ça se passe, puisqu’aux frais de la personne qui importe l’animal. Puis : laboratoire de production de marijuana de la Food and Drugs Administration. Puis : hall d’entrée du siège de la CIA, et deux tableaux, sur un mur, de l’exposition annuelle de travaux d’art contemporain dans ce hall. Puis des essais d’explosifs des services de fourniture et conventionnement de l’armée. Puis une photographie qui s’intitulait Death with dignity : ce monsieur, Don James, en 2001, alors qu’un cancer de la prostate avait hypostasié dans les os, s’est rendu en Oregon où l’assistance à la mort librement choisie est légalement autorisée. Il vient de subir une injection de penthotal, il est photographié avec son consentement de face sur son fauteuil, les articulations gonflées, et regarde l’objectif avec fierté. Je suis hanté ce soir par ce visage et ce regard. Cet homme vit, et dans ce qui déforme le visage il y a la totalité de ce qui nous est expliqué par le texte associé, et ne serait pas présent dans notre réception de l’image sans cette information particulière.

Ensuite, Taryn Simon présente un déclenchement d’avalanche, un tigre blanc obtenu par croisement généttique dans un zoo : ce tigre est effectivement blanc avec des yeux bleu glacier. Mais la suite des manipulation génétiques lui a créé une infirmité respiratoire permanente, une déformation considérable des proportions du museau et de la face, et des problèmes de mobilité aux articulations des pattes avant. Le tigre blanc, qu’on a cherché à reconstituer d’après une espèce peut-être disparue, s’avère en captivité un monstre pathétique. Et non pas invraisemblable, puisque dûment photographié.
Ensuite, une église intitulée World Church of God utilisée dans le principal centre d’entraînement à la guérilla urbaine de leur pays. Taryn Simon précise qu’on l’a dotée l’an dernier d’un mur identique à celui qui entoure en Irak la plupart des mosquées.

Puis : la salle où sont stockées à l’aéroport John Fitzgerald Kennedy les fruits et légumes ou tout autres variétés organiques que des voyageurs en provenance de tout pays s’imaginaient faire franchir la frontière. Ces fruits et légumes sont évacués pour incinération une fois tous les quatre jours : on dirait un étrange marché exotique, déjà pourrissant. Puis : une salle de simulation des débats d’un jury que louent (on donne le prix) les cabinets d’avocat pour élaborer leur stratégie. Dans ces simulations, on rétribue des personnes en réelle condition de devenir jurés du procès concerné, et la salle est dotée d’un miroir sans tain avec réplique symétrique de la même table et des mêmes chaises pour les avocats. Puis : la salle d’opération d’un chirurgien de Floride dont la spécialité est de reconstruire l’hymen de jeunes femmes qui le souhaitent, sur le fauteuil d’opération, mais le visage recouvert d’un voile, une jeune Palestinienne, coût 3500 dollars et la liste fournie des autres opérations possibles. Puis : les services de cryogénie d’une entreprise spécialisée pour ceux qui souhaitent tenter l’aventure d’une préparation de leur corps à la survie (tout cela existe, à preuve que c’est photographié). Puis : les capsules de césium et strontium, durée de vie 120 millions d’années, dans la piscine anti radio activité où elles sont stockées après récupération dans les centrales nucléaires.

Taryn Simon est née en 1975, dans le livre publié par Steidl sous le titre American index of the hidden and the unfamiliar il y a d’autres clichés. On a évoqué la théorie de l’empreinte photographique telle que développée par Barthes dans La Chambre claire et j’ai eu la surprise de constater que les travaux d’André Rouillé sur la critique de cette notion étaient connus ici.

Dans la dernière heure de la matinée, elle nous a incité chacun à constituer, pour notre propre espace ou territoire, ce qui seraient les pistes d’un index équivalent. Elle suggérait, plutôt que de travailler sur ce que nous aurions envie de connaître d’un réel de toute façon inaccessible avant même que le traverser, de la méthodologie à mettre en place, par l’enquête, par le terrain, par l’imaginaire et son arpentage raisonné (je traduis à peu près la formule anglaise qu’elle a employé), nous pouvions rendre possible d’être mis en présence de l’objet imprévu – le câble en fibres optiques émergeant du sol, les tableaux contemporains proposés aux fonctionnaires de la CIA, l’installation de cryogénie pour humains en mal d’éternité.

J’ai constitué ma propre liste (mais ne peux l’insérer ici).


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 avril 2007
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