la première fois que Robert Walser a écouté la radio

"chose étrange, prodigieuse"


Si je n’en finis pas d’explorer Robert Walser, c’est qu’il est trop dense pour être lu vite. Proses pour lesquelles il faut lenteur de poème : accepter qu’un théâtre fragile se déploie, dispose dans son intérieur des relations et des écarts dont la puissance mentale est de défier toute logique associative. Et laisser venir à la surface du texte des images de longue rémanence : on est incapable ensuite d’entrer dans un nouveau texte. Certains soirs je peux en accepter trois d’affilée, mais alors il faut s’arrêter complètement.

Ces textes-ci (Nouvelles du jour) datent de vers 1921. Ils sont publiés dans la presse : l’écriture elle-même décide de ses thèmes, ses variations, son accroche sur le quotidien, la question qu’on renvoie à l’écriture et aux livres, et l’adresse au lecteur. Un principe de variation quotidienne — le livre Nouvelles du jour rassemble 44 textes comme celui que je recopie ci-dessous, et tous de même intensité, même précision, même douceur aussi sans doute.

Alors cela nous interroge sur la forme même, prose courte, logique ouverte, en-deça de la nouvelle. On comprend évidemment pourquoi ça a eu une telle importance sur Kafka, et plus tard sur Thomas Bernhard, Handke, Sebald ou d’autres.

Mais une autre question : est-ce que nos pratiques de lecture Internet déplacent notre rapport au livre ?

En écrivant, Walser se livre journellement au quotidien, mais ce faisant, il cherche à le dépasser. Le feuilleton, pour lui, est « une tentative d’approfondissement du quotidien ». Il devient une forme d’art au moment où le chroniqueur parvient à « apercevoir dans chaque objet une sorte de question », écrit Peter Utz dans sa présentation.

Ce matin, je recevais un e-mail avec la remarque suivante : Je ne crois pas que ce soit Internet qui fasse qu’un texte ou n’importe quel travail mis en ligne soit littérature ou non, ni que l’expérience d’Internet fasse que de l’écrit (rendu lisible à tous ceux qui le veulent aussitôt sur un écran) soit de la littérature ou en devienne. Remarque surprenante, parce que bien évidemment je n’ai jamais pensé cela. J’ai toujours maintenu, au contraire, que le Net était bien sûr traversé des mêmes tensions et écarts que l’ensemble des supports langagiers, et qu’à ce titre les pratiques littéraires y étaient aussi permises. J’ai seulement affirmé qu’il y avait pour la littérature un enjeu spécifique, comme ici parler de Walser, à insérer dans l’Internet ses tensions, ses exigences. Je comprends d’ailleurs que la plupart des bons écrivains d’aujourd’hui ne se soient pas mis sur Internet et n’en n’éprouvent pas la nécessité ou l’intérêt. Ils savent que là n’est pas le problème, ajoutait mon correspondant : eh bien moi je ne le crois pas , et maintenant que le ticket d’entrée est nettement plus sauvage, tant pis pour eux.

Bien sûr, que l’émerveillement et le silence du livre, nous avons encore la chance qu’il ne soit pas soluble dans le numérique (on parlera de ça mardi soir à la BNF, d’ailleurs). Hier soir, ces deux pages de Walser me venaient par le livre. Elles me racontaient par contre, Walser écoutant pour la première fois un poste de radio, un peu de cet émerveillement quand on croise — c’est fréquent, le meilleur du Net, ou ce à quoi on n’aurait pas accès sans ce saut technique particulier qu’il inaugure. Mes compagnons et moi-même avons entendu jouer du violoncelle en Angleterre. Quelle chose étrange, prodigieuse, écrit Walser. A bricoler l’ordinateur, j’ai souvent en tête ce poste récepteur à galène, dont mon grand-père avait bricolé lui-même les enroulements de cuivre, pour ce même émerveillement, et la complexité à quoi immédiatement renvoie Walser, en termes de solitude et dépendance.

J’insère ici ce passage des Nouvelles du jour parce que, lu sur écran, il résonnera peut-être avec notre propre rapport à l’ordinateur : le saut d’intensité est certainement similaire.

L’ensemble est remarquablement traduit,chez Zoé, par Marion Graf.

FB, juil 2007

 

 

Robert Walser | je me suis servi pour la première fois radio d’un récepteur radio


Hier, je me suis servi pour la première fois d’un récepteur de radio. J’ai trouvé que c’était un moyen agréable d’être sûr de ne pas s’ennuyer. Quelque chose de lointain vient à vous, et ceux qui produisent ce que l’on entend parlent à tout le monde à la fois, c’est-à-dire qu’ils sont dans une totale ignorance du nombre et des qualités de leurs auditeurs. Me parvinrent entre autres des résultats sportifs de Berlin. Celui qui me les communiquait était à mille lieues de se douter que je l’écoutais, ou même que j’existais. Ensuite j’ai entendu réciter des poèmes en dialecte suisse-allemand, et certains m’ont paru extraordinairement amusants. Une collectivité d’auditeurs de radio s’abstient de faire la conversation, c’est dans la nature des choses. Tout à ce qu’elle écoute, disons qu’elle néglige un peu l’art de vivre en société. C’est là une conséquence tout à fait élégante, qui va de soi. Mes compagnons et moi-même avons entendu jouer du violoncelle en Angleterre. Quelle chose étrange, prodigieuse.

Il serait discourtois de ne pas saluer d’emblée de le triomphe du génie technique. Elle me parut merveilleuse, la jouissance d’une interprétation de piano qui, en dansant jusqu’à moi, franchisait une distance magique et semblait douée d’une sorte de lenteur alerte. Tout en me rappelant comment certaine personne, un soir, à une heure tardive, m’avait dit que j’étais une réussite, caractéristique qui ne me parut pas flatteuse du tout, je me suis demandé si je ne devais pas solliciter l’emploi en question. Des fonctions directoriales. Etrange, comme certains détails très lointains de notre vie peuvent brusquement nous revenir en mémoire, ainsi cet incident, par exemple, en rapport avec ce mot de réussite dont on m’avait gratifié. Et comment, à l’époque, j’avais aussitôt sauté sur mes pieds et sommé l’individu qui m’avait affublé de cette qualité, déplacée à mes yeux, de se justifier. « Vous me devez une explication », lui lançai-je. Il rétorqua qu’il avait simplement voulu exprimer par là qu’il me tenait pour un homme d’une gentillesse déconcertante. Je me tins pour satisfait de cet éclaircissement. Et quant aux charges directoriales, on attend des candidats de l’énergie et de l’aisance. La culture générale, précise l’annonce, est primordiale. Le fait que je me pose la question de savoir si je possède au degré voulu les qualités requises ne saurait m’étonner outre mesure.

Il y a quelques jours, soit dit en passant, la fille d’une maison située dans le meilleur quartier de la ville m’a demandé : « Est-ce que cela te ferait plaisir qu’à partir d’aujourd’hui je t’appelle Röbi ? Cette requête m’était faite par dessus une clôture de jardin, et je crus pouvoir répondre par l’affirmative. On comprendra que l’annonce du poste de directeur me donne à penser, et l’on ne s’étonnera pas un seul instant que secrètement je m’enorgueillisse de la question qu’une ressortissante des milieux les plus distingués a jugé bon de m’adresser. Hier, pour la première fois, j’ai écouté la radio : voilà qui me remplit d’un sentiment d’internationalité ; je m’en voudrais pourtant d’avoir laissé échapper une remarque immodeste.

Je vis ici dans une sorte de chambre de malade, pour cette esquisse, une revue m’a servi de sous-main.

 

© Robert Walser, Nouvelles d’un jour, traduction Marion Graf, éditions Zoé, 2000.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 19 mai 2007 et dernière modification le 17 avril 2014
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