six fragments de nuit

Dominique Pifarély se met en quatre pour cause de rock’n roll



- vidéo François Bon solo du fragment 6 du texte ci-dessous : tu marchais dans la maison des morts, vidéo, 4’30.

Ecrit de novembre 2006 à mai 2007, ce court texte a été mis au point pour la scène en compagnonnage avec Dominique Pifarély, lors d’une brève résidence au château de Saumane- (voir ici la chouette de Sade), à l’invitation de la scène nationale de Cavaillon (merci à Jean-Michel Grémillet), et joué avec Thierry Balasse, François Corneloup et Eric Groleau, musique composée et dirigée par Dominique Pifarély : je replace cette page en Une parce qu’il est question de l’enregistrer en quintet avec La Muse en circuit...

Et pour faire tourner les musiciens en même temps que vous lisez le texte :

- Thierry Balasse, traitements électroniques en direct

- trio violon électrique, saxophone et batterie

- Eric Groleau, rêve de batteur

Première mise en ligne : 11 mai 2007. Enfin, nous avaient précédés à Saumane Olivier Cadiot et Rodolphe Burger : ceux qui connaissent l’adresse discrète du site Cadiot y trouveront, comme je le fais moi-même, leurs enregistrements et textes !


six fragments de nuit

 

1 _ du mot : dehors
D’abord j’aurais chuchoté. D’abord quelque chose comme : « quel spectacle que le monde ». Mais je l’aurais dit très bas, comme on entendrait des mots d’un corps endormi. Puis la voix aurait continué, la voix aurait dit, parlant de ce spectacle du monde : on regarde fasciné. Continuant : c’est noir, es fois c’est un gouffre, on ne sait pas où ça s’arrête, et où là-bas à tel endroit de la nuit il commence. Pourquoi on s’y laisse prendre. C’est à cause de la nuit, là-bas, dehors. Et même le mot dehors. Qu’on fait partie du tableau, qu’on y est pris avec nos bras, nos jambes et nos gestes. Tu te déplaces, tu fais partie de la nuit. Tu viens là dans la lumière, c’est s’arracher à la nuit du monde mais être encore au monde. On est là les bras les mains liés au présent, tout traversé de passé, ce qui n’aurait pas dû arriver, ce qu’on n’aurait jamais voulu qu’il se soit passé, ce qui a été ta route et tes choix. On tente d’échapper, on vient à contre, on heurte, on grogne : mais lié. Dehors la nuit n’a pas origine, ni rien qu’on puisse regarder du temps à venir. Quel spectacle que le monde : à force de regarder on pourrait recommencer tu crois ? Voilà qu’on se regarde soi-même au lointain on essaye, voilà qu’on se voit dans le temps qui ne se refait pas, ne peut se refaire - voilà qu’ici enfin on a affaire au dehors. Et viennent à toi les gens qui marchent dans la nuit, et ceux qui errent dans les villes, ceux qui arpentent les frontières et les zones troubles du monde, c’est toi-même en tous tes âges et là-bas dans quel autre bout de la terre c’était encore ou déjà l’éternelle pièce vide sans fenêtre où on est seul et on pense, l’insupportable silence tu t’essayes à ouvrir les bras, tu appelles le bruit des villes le bruit total du monde et voilà pourquoi tu avances maintenant d’un pas, ou bien que si loin dans cette ville tu marchais dans la foule inconnue ou le rêvais, ces images qu’on porte les appeler, les images qu’on traverse et reçoit les dire, les images on s’en lave tu crois ? Ainsi commencerait l’histoire, cette histoire.

 

2 _ du mot : paysage
L’histoire : d’abord tu te souviens de pluies, jours de pluie derrière la vitre et ça suffit pour partir loin, ou bien la pluie (la pluie) marchant dans les rues ou sur une plage, les pluies chaudes les pluies rêches les pluies méchantes, les pluies par envie ou là, sur le visage, ou les pluies subies et dedans la tête pareil que dehors ou bien, tu t’en souviens, ce lendemain de tempête roulant en voiture et plus rien autour que le vent et que l’eau).

Paysage mental, ce qu’on en porte. On dit paysage et voilà qu’on voit. Paysage entrevu, on ne sait pas si on rêve. Paysage qu’on découvre et on s’imagine l’avoir arpenté déjà, s’être arrêté là, mains posées sur ce mur et on avait dit que, oui, c’est beau. Paysage souhaité. De ces images géométriques, avec lignes de fuite. Paysage dans la tête, la tête lourde de paysages. Paysages vus en rêve. Souvenirs des villes. Et les paysages qu’on voit sur des images, paysages des livres d’enfance, des livres de géographie, est-ce qu’on s’en souvient mieux ou moins bien que ce qu’on a vu en vrai, que ce qu’on a vu sans s’y arrêter, au hasard des trains, des voitures, paysages dormant, pas dormant : paysages qu’on voudrait pour s’y rendre d’un seul coup magique, voilà, on l’a rêvé, on y marche.

Dénombrer les fenêtres, ce qu’on forge au dedans de fenêtres, tout ce qu’on a regardé une fois par une fenêtre et combien de fenêtres chacun on a dans la partie arrière des yeux et comment on y a regardé, si c’était de loin ou tout près, le front contre la vitre ou les mains sur l’appui, ou juste le rideau qu’on écarte ou simplement qu’on est là, assis à la table et que si souvent on était là assis à cette table et le regard vide et devant soi la fenêtre. On se souvient de quoi, une façade un ciel un arbre, l’éloignement d’une route, la silhouette dans le bâtiment là-bas ou le froissement de tout cela qui s’envole et cesse puisque fragiles sont les souvenirs et que toujours on est reparti.

Le mot même paysage, et comme on le tendrait en couleurs sur un fond noir pour que tout apparaisse, et autre pour chacun, sur le même fond noir pourtant, le mur, là tout devant, si d’un mot on l’éclaire.

 

3 _ du mot : présent
Le présent est une chanson, on l’a dans la tête, une chanson dont on se souviendrait mal des paroles, comme.

Le présent nous énerve, jamais comme il devrait être. Comme. Le présent autour opaque et obscur, le présent se touche à tâtons, le présent ne réfléchit rien de ce que nous aurions autrefois pu apprendre : elles sont là-bas, pourtant, les lumières.

On aurait dû plus se méfier : on aurait dû trouver. On s’en serait chargé sur le dos, on aurait emporté ça avec nous pour maintenant. On aurait trouvé la bonne ouverture pour maintenant. Mais on en porte tant, déjà : ils sont voûtés, ceux d’aujourd’hui, ils sont usés, ils ont peur. On n’a pas l’esprit tranquille, à chercher comme on fait : trop de détresse contre trop de fric, trop de ces visages lisses aux télévisions. On pourrait s’en débarrasser comment ?

L’histoire commence là : une image devant toi et tu la laves des mains, tu veux la rendre plus nette et précise, tu veux comprendre ce qui se passe, tu veux agrandir les détails et savoir l’autre côté du cadre, le présent qu’on t’a fait tu voudrais déchirer l’image – un tissu de papier et on marcherait de l’autre côté, ça y est : on voit quoi alors, dis ce que tu vois ?

Jours où on ne comprend rien à son présent.

 

4 _ du mot : ville
Villes. Rêve non rêve : toits de la ville. Corps de la ville. Mouvements de la ville, sa poussière. Corps briques, corps béton, corps de verre et de ciment. Corps sans oreille, n’entend pas. Corps va, démoli reconstruit et se dégage, saute et atterrit. Pas de rebond. Et nous animaux sur le dos, animaux qui vous rongent, animaux qui courent avec vous quand vous avancez, sautez, rampez. Chacun sa bête. Loup avec des dents. Eléphants et pas légers. Animaux à griffes, à poils, écailles, plumes, becs. Ce sont dans la ville corps qu’on enjambe, qu’on frôle, qu’on pousse et qui sitôt disparaissent, s’évanouissent. Dans la mémoire : juste légers, évanescents, courent, se déplacent. Et les visages qu’on croise, chaque visage pour lequel nous ne savons pas le nom : des fils vous accrochent, monde poussière, surgir de la poussière et venir en avant, disparaître dans la brume – et tout qui est l’ordinaire est de brume. Les yeux comme au bout des doigts seuls voient. Corps dans la ville : et toi. Le mot même de ville, ce qu’on pourrait réciter de noms des villes : où tu es allé, où tu n’es pas allé mais voudrais, ou tu n’irais pour rien au monde, où tu irais si ça existait, où tu iras forcément parce qu’ainsi tu as décidé mais quand.

L’histoire. On avait marché dans la nuit. On avait marché sur des routes vides. On avait traversé des villes sans personne. Rien n’indiquait plus de direction. On avançait, pourtant. Qui aurait préféré le demi tour ?

La frontière. Tu hésites à t’enfoncer dans le vieux temps, les histoires sont finies, bien finies : il suffit de rester immobile un instant, le film est tout prêt dans la tête. On voit : longue esplanade balayée, sacs plastiques qui volent, arbres sans branches, ou bien la rue étroite qui monte doucement puis bifurque, ou bien c’est dans les rêves : des couloirs, un souterrain sous la ville, des portes qui s’ouvrent et tu ne sais pas s’il faut entrer.

Tu te souviens de ton bonheur dans les villes. La ville et son désordre sur la pente. Les fenêtres aperçues, les vies derrière le rideau, ce qu’on imaginait aux reflets d’un téléviseur, d’un fond de musique et certaine durée du temps. Le samedi aux galeries commerciales sur la mauvaise lumière du carrelage ce fouillis de visages et les corps translation lente puis dans le vieux quartier où tu te perdais visions tronquées, agitées, les ruelles un dédale. Les odeurs, et ceux qui quémandaient l’argent, ceux qui buvaient de la bière, assis à même le sol avec des chiens. La ville parce qu’on ne l’aperçoit pas entière quand on l’arpente. les villes que n’importe où on emporte dans sa tête, où que quelque part on soit : tu marmonnes la liste des noms propres. Liste des villes où on a marché, liste des villes où on a loué une chambre, à la nuit, à la semaine, au mois. Liste des villes où on a habité. Villes où on est resté trop longtemps, quand il aurait fallu partir. Villes où on aurait voulu aller, et puis pas. Les villes que tu vois ? Une rue qui va tout droit, des maisons sur les bords. Et closes, les fenêtres grises. Tu attends sur la grand-place, personne. Tu vas là-bas vers les bords où sont les entrepôts, les supermarchés en blanc et rouge puis la rocade, les stations d’essence et direction l’autoroute. Tu reviens vers le centre, tu longes ses feux verts feux rouges. Ecole et collège, hôpital, la gendarmerie, le stade et tout ce qu’il faut pour faire une ville. Telle est la ville qu’on voit. Dedans on heurte aux murs parce qu’on heurte à la ville.

Chacun tant de chambres, avec fenêtres et coin cuisine ou sans fenêtres ni coin cuisine. Chambres qu’on porte en soi. Pièces vides, et comme celles-ci on s’en souvient avec plus de précision. Et la chambre secrète aussi, juste un miroir. Quand on est seul on y rentre, on pose son bagage, on attend un instant avant d’enlever ses vêtements. Gens qui restent là emmitouflés comme si c’était se protéger. Tu repensais à ces appartements, quand on les visite pour louer, qu’on s’imagine comment ici vivre, encore trop la trace des autres. Puis on s’installe mais plus loin, on s’habitue aux couloirs et aux portes, au jeu des lumières, aux bruits de la nuit. Tu entends la circulation des voitures, dehors, les bus ou même – discrètement – le train. On devrait parfois s’inviter, les uns les autres, dans ces chambres qu’on porte en soi, qu’on est seul à savoir décrire. Une photographie posée sur un meuble.

Le présent est opaque et obscur : ce qu’on porte d’images, on les tend à bout de bras, on le montre et rien qui répond – âge du mépris, de l’autorité et du cynisme, âge des valets du fric et pauvres, pauvres ceux qui les en remercient. Continuer pourtant, garder nuque raide, y croire.

Un reflet là-bas, sur le ciment et l’acier. Un chemin non fait.

 

5 _ pour crier
Phrase comme : je ne suis pas docile. Phrase comme : comme. Phrase comme : comme on crierait des noms. Phrase de noms, et crier que plus, crier que marre, crier que partir. Phrase que : seul, et puis t’appeler, lui, toi, toi, qui fuyez. Phrase qu’on tait. Phrase qui dit qu’on ne comprend pas, qui énumère ce qu’on ne comprend pas, phrase qui assemble ce qui échappe à nos phrases parce que tel n’est pas ce à quoi on voulait employer le langage, réserver le langage. Phrase comme : je ne me tairai pas. Phrase comme : obéir non. Phrase comme : je et tu et nous en avant, qu’on décide de dire et qu’on ne cessera pas. Phrase qui serait ce qu’on pourrait tous ensemble et crier et dire, et ensemble lancer, faire que le langage soit un mur, une érection, un palais dans le ciel, un monde et qu’il emporte la chape et les plafonds, une phrase comme une tour et nous pour l’escalader, la tour. Au lieu de ça vois : ils voudraient qu’on rampe.

 

6 _ des morts
Tu marchais dans la maison des morts : dans combien de villes et villages avais-tu poussé le portail de fer, arpenté les allées de gravier réglant l’espace et la répartition du tapis des morts ? Une si grande beauté, les cimetières. Et tant de mots à lire, aussi : tu recopiais des noms.

Ce qu’on porte chacun de morts : des morts aimés, des morts qui vous poursuivent. Ce sont tes morts que tu regardes dans la nuit, les yeux ouverts et sans dormir ? Eux qui te suivent auprès quand devant la vitre ou dehors, ou les yeux ouverts dans la nuit tu t’immobilises ? Le temps passé est cette nuit plus loin que nos corps, fait de vieux rêves, et des hontes et des gloires, des hésitations et des visages rencontrés, sans que tes morts s’en mêlent et traversent cette foule, et croisent ces faits, et ces lieux et ces chambres, tout ce que tu imagines et qui est le grenier et la cave de ta vie, assez de morts chacun en rêve pour affronter les vivants, ceux qui agissent et continuent, ceux qu’on a aimés et qui ne sont plus avec ceux qu’on aime et qui vivent – et eux les morts approche, les morts qui sont à toi et ceux que tu n’as pas salués ?

Et tu les portes comment, tes morts, contre ton ventre ou sur ton dos, ou eux qui s’accrochent à tes épaules et ton cou ? Ils surgissent, tes morts, ils sont autour de toi et t’agrippent, te retiennent par les habits, la main : regardez-les, ils se traînent. Et l’élan et le saut, impuissants. C’est en rêve, en rêve seulement qu’on vole.

Quelquefois prononcer comme une antidote le nom tout entier de Rainer Maria Rilke, de ces noms croyais-tu qui condensent tous les autres, et tous les livres avec eux : d’autres l’ont cru avant toi, pour le nom de Rainer Maria Rilke ou peu importe. Il y a une rue Rainer Maria Rilke dans votre ville ? Nous manquons d’invocations sorcières : nous ne savons plus les vieux exercices, qui marcherait à reculons dans la foule – pourtant marcher longtemps à reculons est un des exercices, il y en a d’autres, pour trouer le temps, appeler à soi l’espace.

Tu préfères détourner le visage : tu n’as pas assez les yeux clairs, pas assez les yeux lavés. Combien les yeux rassemblent et contiennent des horizons rencontrés, des routes qu’on a faites, des attentes où on s’est prostré. Tu te tiens immobile, tu as le dos à dehors, encore ce mot dehors. Ou les paumes apposées contre la cloison : au-delà, le dehors. Sais-tu comme elle est mince, la cloison du temps, tu la sens vibrer de toutes voix de l’autre côté, la paroi. Trop fine, la paroi des voix, la paroi des rêves. Tu heurtes à la séparation du temps : il est là près, le temps passé, mais il ne vient traverser que les yeux vides.

Moi j’en avais rêvé : se reparcourir soi, se séparer des tâches recommencées du présent, faire en arrière trois pas, puis dix. Ne te retourne pas, juste recule. Et voici qui tu étais, et comment tu arpentais le noir.

Enfin tu retraversais les villes et les visages et les chambres, tu connaissais en toi favorablement les morts.

 


digression sur écriture et Internet, pour accompagner ce texte lors de sa 1ère mise en ligne

Plus j’avance dans ce transfert progressif de mon travail d’écriture de l’univers du livre à celui d’Internet, plus la question de l’arborescence même de ce travail, et du concept d’unité, émerge comme principal. Pourtant, sans me déporter d’une intuition pour moi pas récente : ce passage de Proust au début de La Prisonnière où il parle de Balzac comme unité rétrospective et non factice. Proust a tranché en ne développant plus qu’un seul livre, le concevant comme développement indéfini et inachevable, sur boucle circulaire ouverte et transgression du concept de temps.

Ce que Proust nous force le premier à considérer pour Balzac, c’est le concept d’unité qui naît une fois dessinée et réalisée une partie essentielle de l’œuvre, hétérogène et rétive à tout principe logique qui voudrait l’unifier : si ce geste de rejoindre l’œuvre déjà écrite la dresse comme monument, d’abord sous forme d’œuvres complètes (études sociales, études de mœurs, études philosophiques) puis sous le titre générique et tardif de Comédie humaine, et permet une nouvelle strate d’écriture, en particulier le principe des personnages reparaissants, c’est en partie aussi ce dispositif économique de l’édition au temps de Balzac qui le conditionne : on vend à Wardet ou un autre une nouvelle parution de ces oeuvres complètes pour deux ans d’exploitation, ou pour un tirage de 2000 ou 4000 exemplaires. Lorsqu’on a repris les droits, au bout du temps imparti, on doit réécrire ou donner une autre présence à l’ensemble pour un nouveau contrat d’édition. Balzac prend donc progressivement peu à peu en charge son travail comme une totalité fragmentée, de logique résistante et non unifiable, mais partout malléable, ouvrant des tunnels, des associations, laissant venir dans la fresque ces visages distordus et obsessifs, les seconds rôles me paraissant moins transparents que les rôles titre : d’Arthez, Gobseck, Derville, Lousteau et bien sûr Louis Lambert ombreux mais peut-être plus essentiels que Rubempré, Grandet, Rastignac ou Pons. Avec l’étrangeté que ces cailloux de début d’écriture, La Grande Bretèche ou Adieu, restent actifs et comme des récifs impossibles à agrandir, mais tout aussi décisifs pour l’œuvre élargie que pour l’œuvre naissante : parce que précisément c’est là où se joue pour Balzac le saut dans la frontière discontinue du réel au fantastique, le découplement de cette frontière pour en jouer pluriellement quel que soit le livre, même d’apparence aussi directement réaliste que Birotteau ou la cousine Bette.

Quel rapport avec ce site Internet : nous abandonnons à nos éditeurs des droits pour chaque livre qui continueront jusqu’à soixante-dix ans après nous. Quel prodige, en ces temps où tout dégringole si vite. Et quand on migre d’éditeur, on laisse la part la plus vitale de nous-mêmes à des établissements qui probablement nous ont rayé de leur carte affective. Comme on réécrit sans cesse le même territoire, on recommence à côté ce qu’on a creusé d’abord à tel endroit, et à mesure que la liste des titres s’allonge on a l’impression d’un terrain tout rempli de trous. Si la donne était celle de Balzac, je crois que j’aurais publié cinq livres, un concernerait l’usine, un concernerait le garage, un autre probablement accumulerait des paysages, et il y aurait en complément une sorte de dictionnaire sans bords, où on trouverait pour entrée des noms d’écrivains (comme ici Balzac et Proust), des noms de musiciens (et peu importe si les noms de Keith Richards, John Bonham ou Bob Dylan, si c’est ma trilogie en cours, ouvriraient à 600 pages chacun), des peintres et des lieux, villes, dates – je rêve aujourd’hui de ce dictionnaire, et peut-être c’est ma meilleure allégorie pour définir le site tel que progressivement il se développe.

Site qui accepte donc progressivement la part vive du travail, et non pas seulement la médiation de sa part éditoriale (« j’ai découvert votre vitrine littéraire » me disait hier le mail d’un inconnu : eh bien non, alors que j’avais utilisé cette métaphore, me référent à la vitrine d’un ami luthier et sa perspective sur atelier aux tout débuts de ma page Internet dite personnelle, en septembre 1997). La question du livre nous est progressivement à tous posée : je travaille à un texte sur Bob Dylan pour lequel le livre me semble légitime, organiser un voyage exigeant du temps et la traversée d’un certain nombre de cercles – mais, dans le matériau que j’utilise, une chronologie de Dylan, ou le CD Rom de la Bob Dylan Encyclopedia ont une vie propre où l’écran équivaut au livre.

J’ai publié il y a bientôt dix ans un court texte, Impatience, qui correspond pour moi à la permanence d’une réflexion sur le lyrique, et l’articulation de cette dimension spécifique de la prose d’une part avec la tragédie du monde au présent, l’imagerie urbaine, d’autre part avec quelque chose que nous héritons de plus fragile (là encore, c’est peut-être les « articles » de Proust sur Nerval, Flaubert, Baudelaire et Balzac qui nous l’enseignent le mieux), par la littérature : je saurais retrouver, même dans le court texte ci-dessous, quel mot-tunnel renvoie à Rimbaud, quel autre à Koltès (il est bien visible), quel autre à Perec etc.

Mais c’est comme si je réécrivais à l’endroit d’Impatience, mais n’avais jamais cessé de le faire. C’est un ensemble de textes, comme celui sur la peur que je développe à mesure des mois, et pour lesquels je ne sollicite pas mes amis de Verdier ou autre éditeur : ce soir, demain soir et après-demain, je lirai ce texte en public avec les musiciens de Dominique Pifarély, ce texte aura donc rétribution (je ne vis pas d’autre chose, quand bien même aujourd’hui souvent je le souhaiterais) logiquement équivalente à la forme livre édité. Reste aussi à faire comprendre à mes partenaires qu’il s’agit d’une écriture pour moi aussi importante et centrale, voire le cœur même du laboratoire, que le Bob Dylan en cours, ou Impatience avec son logo Minuit et l’estampille 1998, mais que probablement je ne saurai plus lire en public : si je lis Impatience, c’est le texte ci-dessous qui s’ouvre.

Et négocier avec ceux qui, animés d’esprit favorable, ouvrent les pages de ce site, qu’au lieu de ce que j’ai nommé fosse à bitume, pas du tout péjorativement, mais bien au contraire pour hisser au premier plan l’intersection arborescence et mémoire, comme travail reparaissant au sens de Balzac : textes sur ce site qui reviennent peu à peu progressivement en une du site à mesure de leur révision, leur constitution, leur élargissement. Et ce n’est pas facile.

Textes qui sont dès à présent le cœur vivant du laboratoire, dans l’humilité de l’atelier personnel, et n’auront pas, pourtant, d’autre forme que virtuelle, hors la concrétion sonore de la lecture en public. De même, je ne publierai probablement jamais l’étude sur Balzac qui est peut-être le plus vieux chantier ouvert et revisité en permanence sur mon disque dur, mais je suis toujours affamé de venir parler en public de cette question de l’invention de littérature : on nous sollicite trop peu. Je laisse la question ouverte.

Ecrit au château de Saumane, le 11 mai 2007, de 7h50 à 9h10.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 novembre 2007
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