la poésie comme spectacle total

Royal Albert Hall, 11 juin 1965


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- A wholly communion, Peter Whitehead, 1965 — 31’.

tiers livre est un blog, avec ses brèves, lien du jour, agenda, humeurs, mais on essaye que ce soit aussi un labo pour la permanente contradiction d’Internet, à laquelle tous les sites se confrontent : comment permettre qu’un large fonds de ressource (ici, 10 ans de présence en ligne) reste visitable, accessible, autrement que depuis les requêtes spécialisées transmises par les moteurs de recherche ? Et faire en sorte que les textes mis en ligne soient repris, complétés, mûrissent, si progressivement le site Net, pour nous auteurs, représente de plus en plus, via son work in progress, l’assemblage définitif de ce qu’on lègue.

J’avais évoqué cette quadrature, non du cercle, mais du rectangle de l’écran d’ordinateur dans texte très contesté alors de l’Internet comme fosse à bitume, alors que cette image liées pour moi à ces fascinants dépôts archéologiques reste une métaphore de choix.

Dans les 2 prochaines semaines, tiers livre se met au repos, mais j’ai parlé plusieurs fois ces jours-ci, en stage ou lors de mes lectures, de cette performance de Ginsberg et ses amis à Londres en 1965... La revoici donc en Une...

Et pour compléter, petit tour sur le trésor film de Ubuweb ? Parmi bien d’autres richesses (Beuys, Kramer, Boltanski, Burroughs, Isou, Nauman, Mekas...) Film de Samuel Beckett y est de retour — lancer en parallèle ma bande son perso...

Royal Albert Hall, 11 janvier 1965...

 

On est le 11 janvier 1965. Allen Ginsberg a réservé la salle de concert la plus prestigieuse de Londres, le Royal Albert Hall, pour une lecture performance collective de poésie. La salle est comble (2000, 3000 personnes ?).

Pas de scène. Deux micros au-dessus d’un pupitre, et les lecteurs mobiles sont équipés d’un micro autour du cou. On fume des cigarettes, on est pied-nus, on s’interpelle.

Il apparaît de plus en plus que le livre, aussi indispensable qu’en reste l’instance, n’est qu’un élément dans l’intervention littéraire. Donc l’exercice de la littérature, qu’on le considère du point de vue de son action collectivement conduite dans le monde réel, ou qu’on le considère du point de vue de nous-même auteur.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que ce qui définit ou même assemble un auteur inclut ses interventions à la radio, sa participation à des films et leur diffusion, les lectures publiques en librairie ou bibliothèque, comme cela inclut — avec le livre — la participation à des revues et, désormais au premier plan (à condition de l’accepter et de le prendre en charge), l’intervention Internet conçue non pas comme écho ou médiation, mais comme expérience du texte.

Ceux-là, en 1965, n’avaient probablement pas le choix : on n’existe que si on fait soi-même exister, par la voix et le corps, son travail. Mais ils portaient une symbolique de rénovation ou de rupture (sans doute premiers héritiers dans le monde anglophone du surréalisme, propulseurs de Rimbaud).

On retrouve Gregory Corso, Lawrence Ferlinghetti. Jeux sonores d’Ernst Jandl (son Napoleon). Le poème About Vietnam d’Adrian Mitchell qui nous remet sur les rails pour la responsabilité du langage dans les affaires du monde : la façon dont il est dit (le seul à réciter).

D’autre part, la trace. Trente minutes de montage serré, rapide. Avec des gros plans, des arrêts image. Un travail permanent de mobilité. Peter Whithead est un des grands du documentaire rock (voir hommage de la Cinémathèque cet hiver).

Tous ceux qui pratiquent la lecture publique connaissent cette panique qui peut nous prendre, parce qu’on est au bout de soi-même, qu’on a instauré un déséquilibre où il n’y a plus de protection. Qu’une lecture se passe mal, et on est totalement vulnérable. On n’est jamais endurci. C’est le cas dans cette scène hallucinante où Harry Fainlight est interrompu par un des spectateurs. La tension nerveuse l’empêchera de reprendre sa lecture. Fainlight, de toute sa vie, ne publiera qu’un poème de 12 pages. Whitehead nous donne la scène en continu.

Qu’avons-nous à faire, aujourd’hui, pour être leurs héritiers ? Et qui, sinon ?

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 février 2008
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