branche 4 bis du tombeau de Joseph Beuys

considérations pour caméra et hangar (extraits)


Extrait de la branche 4 bis du projet Tombeau complexe de Joseph Beuys en développement depuis le 5 août 1997 (et seulement les 5 août, mais tous les 5 août depuis...). Précédente mise à jour : 5 août 2007. Version actuelle : 5 août 2009.

 

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la question du décor : le film devrait se réinventer à condition d’être privé de décor – enlever pour chaque projet de film un des paramètres y fonctionnant d’ordinaire simultanément
plateau de ciment nu – horizon bombé – pas d’entrées sorties : un radeau infini

 

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filmer en gros plans surprenants, se priver de la vue d’ensemble qui synthétise le lieu, la situation
film foisonnant de toutes ces vies : défilé des personnages, leurs histoires, leur destin, mais de point d’arrêt jamais
film de la fille avec la statue d’argile
film du morceau de bois que les vagues prennent et rapportent sur la plage
film de l’homme et du coyote dans la cage
film de la fille au monologue continu
film de celui qui fait se révéler une fresque
description elliptique après collecte de 100 snuff-movies
(prolongation de la liste avec extension à 472 unités, soit le nombre total d’items prévus pour ce texte)

 

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toute conversation sur le cinéma est inutile

 

4


toutes les solutions uniquement mécaniques ou optiques sont d’emblée trop commodes

 

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lieux où construire, très précisément pour chaque ville, le projet de film total :
ne pas se laisser aller à la tentation facile des usines vides, des entrepôts abandonnés, des centres commerciaux aux heures non publiques, des galeries désertées
l’idée qu’il s’agirait forcément d’un monde en partie souterrain avec galeries
prévoir (mais c’est l’agoraphobie qui m’a privé toute ma vie de la fréquentation des salles de cinéma) pour ce projet qu’il soit toujours projeté dans une salle circulaire incluant exactement en places disponibles dix fois le nombre de spectateurs acceptés, ce qui laisse très grande variabilité : 800 spectateurs dans une salle de 8000 places, 1 spectateur unique dans une pièce de 10 chaises

 

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journal de la construction du projet dit film total :
a – quand j’imagine un film, je ne le vois qu’en noir et blanc – pourtant le fait esthétique de ce que je me souviens de films en noir et blanc ne me concerne pas – la question de la photographie est absente à mon niveau où organiser des formes et des histoires, on le fait dans un jour incertain, monochrome, dans ce que l’ordinateur appelle « niveaux de gris » – si je cherche plus loin dans l’idée de couleur, un film en rouge et bleu surexposé, mais alors c’est l’expression même, rouge et bleu surexposé, qui me concerne
b – je suis assis là dans ce fauteuil vert aux accoudoirs de bois – devant moi c’est un mur uni, sauf une photo encadrée (chromo indifférente, paysage) – je laisse passer le temps, je prends une note dans ce carnet – quand mentalement la note est prête, je la transcris, c’est très bref, forcément – je fais cela depuis 3 jours : le matin, mais tôt, je prends la voiture et vais rapidement faire quelques courses au village, et le soir je sors marcher un peu – le temps est vide (je me suis ménagé cet endroit sans connexion), il y a besoin de ce temps vide – rester dans le fauteuil, tout le temps que la prochaine note vienne – c’est un secret qui m’a été transmis : passer une note, attendre la suivante (c’est aussi un film)

 

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inventaire des curiosités pour un atlas de la France documentaire (annexe au projet, extension complète en 4)
le chantier de démolition des Boeing 747 installé sur l’ancienne base aérienne de Châteauroux
plan séquence des objets dits encombrants ou bien tout venant jetés un dimanche matin d’avril à la déchetterie municipale de Tours nord (y associer les visages, instant de pose debout avant départ)
gens qu’on retrouve plusieurs jours d’affilée dans telle occupation précise d’une grande gare
retrouver ce type qui a fait série de 1000 photos de pieds nus (ce qu’ils disent de la ville, de l’espace, du travail), le lui faire raconter
photographies raisonnées d’une usine à ciment, attentif à situer les bâtiments, objets, machines dans leur ordre inversement chronologique d’usage
s’imposer la description en 23 lignes (1750 signes, feuillet standard de la rémunération d’auteur) de 99 cimetières français pour dresser une typologie des usages mortuaires
(variante ou miroir du précédent) description de 99 tombes fictives de Georges Perec
paysage fer, suite : la ligne Nantes Saint-Nazaire côté droit en allant vers l’ouest
ma description de la place des Palabres à Saint-Fons en 1995, reprendre ce qu’il en est visuellement pour chaque item à douze ans de distance (et instructions pour recommencer douze ans plus tard)
ce qui transite par l’aéroport de fret du Bourget, organisé selon la séquence des hangars
une aire d’autoroute, Auxerre sens descente, matin de 2h à 3h en hiver
liste cumulative des enseignes aperçues successivement côté droit de la route dans la traversée ouest est de Givors, matin de bonne heure (contre-jour)
si 3000 foyers français sont arbitrairement sélectionnés pour établir ce qu’on dit audimat et établir la normalisation culturelle, obtenir de l’organisme de tutelle 3000 photographies du salon de ces familles

 

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éléments de vocabulaire en désordre pour le monologue du type qui explique à une tribune le projet de film total (la condition rhétorique étant que ce discours ne puisse accepter aucun point d’arrêt)
grain de sable capable de détraquer toutes les machines à vie stable
et tous ceux qui ne pensent qu’à leurs petits malheurs
la vieillesse, la solitude, la maladie et la mort sont choses graves, mais pas d’apitoiement jamais : juste tenir la fresque
on est à n’importe quel point minuscule du monde, et s’y assemblent toutes les tragédies, qu’on déplace progressivement et lentement ce point il s’invente quoi
le mot qui manque, le trou de mémoire et tout le banal devient présence si on ne sait plus le nommer
où donc serait le bonheur enfin possible, qui tairait tous les films
délinquance, sécheresse, pauvreté, violence, le monde de la rue, la société du spectacle, la consommation, misère et paysage urbain (bâtiments de ciment vides élevés au bord d’une route à l’infini et jamais achevés), le sordide, la promiscuité, le délabré (et l’hystérie, l’alcool, les cheveux gras et la fumée, et que des musiques pourraient être sales aussi), désespérance et douleur cachée
ou l’unique beauté d’une fable très simple (existe-t-elle encore)

 

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lieux communs et clichés dans les représentations commerciales en usage : 96,5% du cinéma qui se fabrique sur des schémas de narration dont ne voudrait pas la littérature

 

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poursuite de la fable : animaux
des chiens dans mes rêves : pourquoi toujours tant de chiens dans mes rêves

 

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l’accumulation des dialogues précède l’arrangement narratif
tu disais : – tout était si simple, tranquille, ou bien même : – tout était simple, facile
il te souvenait de la lumière d’un soir, de la parfaite identité des bruits, de chaque bruit
et comme t’étonnait le besoin même, à nouveau, de dire (l’interlocuteur seulement incertain, mobile)

 

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film : le musicien seul dans une pièce sans fenêtre, une pièce nue – il a une chaise, il est assis, il joue (travaille techniquement l’approche d’un morceau) – si on s’éloigne, une pièce petite en désordre, cuisine, cafetière, réfrigérateur, table encombrée – si fenêtre : paysage géométrique et normé, non géolocalisé, mais la pièce probablement n’a pas de fenêtre – à la table une fille est assise et semble rêver – d’autres pièces nues : une pièce avec matelas par terre, un sac et des affaires, des couloirs : pas de sortie, pas de lumière du jour
dans une pièce nettement plus grande, l’acteur se prépare à son monologue, le monologue qui parlerait du film en projet – les lumières sont prêtes, les appareils installés, la fille, puis le musicien rejoignent l’acteur sur le plateau, mais sans besoin qu’ils se parlent, et quand ils se rassemblent le film s’arrête (le film qu’ils tourneraient et serait le projet achevé ne saurait différer de ce qu’on vient d’entrevoir

 

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séquence récurrente de voix seules
la voix appartient au poème, à la littérature, elle n’est pas théâtre – les séquences de voix seules doivent intégrer que le temps élastique de la lecture silencieuse n’est pas transposable – ce n’est pas ici du texte lu – ce sont des hublots, des horizons sur un texte dont on n’entend que des fragments attestant du flux, de l’architecture, de l’existence – un texte en arrière, continu et mouvant, avec des strates et des sursaut, un texte avec houle
dans cette première séquence voix seules, ce sont à l’écran, de façon non synchrone, des visages arbitrairement découpés depuis un point fixe dans la ville, escalier mécanique de métro, d’où ils surgissent, souvent fixant un instant avec étonnement la caméra qui les surprend
dans cette deuxième séquence de voix seules, ils s’agit seulement, à l’image, d’un horizon de mer et juste un objet (chaise vide sur une terrasse) qui en signe l’échelle ou la permanence
dans la troisième séquence de voix seules (le projet en comporterait cinq au moins), on explore méticuleusement couloirs, machines, halls et réserves d’une salle de projection (cinémathèque Bercy, la grande salle sous-sol par exemple)
partant de ces données, écrire le texte

 

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c’est désespéré me dit le type dans son bureau : ni histoire, ni personnages, encore, mais pas d’images ? vous êtes incapable même ‘images – il vous reste quoi, vous voyez quoi dans votre fichue tête ?
il n’y a pas forcément besoin de voir, j’ai répondu
ce n’est pas de votre faute, dit le type, puisqu’on ne vous l’a jamais appris : la tension d’une histoire, les personnages qui reviennent d’un épisode à l’autre , gérer les intensités et ne dites pas que c’est à cause des pubs – les Américains oui ils savent le faire, et ils savent le faire à plusieurs, sans votre fichu ego
alors pourquoi c’est à moi que vous demandez quelque chose, j’ai répondu
tel que je vous connais, dit le type, vous seriez capable de courir à la FNAC, d’acheter un de ces minables opuscules d’aide à l’écriture du scénario, ‘en compléter tous les exercices et de me rapporter la copie : écrire un scénario ne s’apprend pas dans un livre, ça se fait à la jugeotte, et par ce qu’on a appris de la vie, en partant du temps, en partant de l’écran – on ne trouve jamais personne qui ait assez de folie, dit le type, et pourtant – tel que je vous connais, reprit-il, ça vous serait bien égal que n’aboutisse pas le film, pourvu que vous ayez vous-même de quoi publier un de ces opuscules avec exercices, ah vous êtes fort avec vos listes : on s’en fiche, de vos listes
vous vous trompez, j’ai dit, je n’irais pas le chercher à la FNAC, plutôt chez les bouquinistes, oui chez les bouquinistes quelquefois : ces manuels d’apprentissage pour les photographes – et comme il ne disait rien, j’ai ajouté : les petits manuels pour les caméras amateur aussi, les trucs en Super 8, et les images qu’ils mettent en exemple – jusqu’à l’apparition du Kodakolor, en gros, j’ai terminé

 

15


dans un lieu précis du projet de film total, on croiserait une crypte ovale – on y déambulerait debout – les écrans surgiraient comme des stèles, il y en aurait douze – les douze films sont de durée quasi identique, mais la projection se fait en continu, et au bout de quelques cycles plus rien n’est synchrone – pour chaque stèle on a retrouvé les informations, captations, interviews, reportages même amateur ou privés concernant les obsèques de grands cinéastes – on s’accordera sur autre noms obligatoires, chacun de ceux qui entrera dans la salle programmera le nom d’un cinéaste qui lui est cher, et d’un seul : la présence continue de spectateurs plus nombreux que les stèles et leur amour du cinéma permettront à la séance de se renouveler en permanence et de lui assurer un flux indéfini – les films projetés sont purement informatifs et ne comportent pas d’extraits d’œuvres, on a d’autre part évacué toute bande sonore – le bruit sourd des ventilations et des appareils eux-mêmes, le déplacement même discret (éventuellement amplifié par quelque micro de sol) résonnent seuls sous la voûte basse

 

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œuvre de pénombre (qu’on la sculpte)

 

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poursuite de la fable : le trajet, le voyage inhabituel, l’itinérance

 

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film : l’enfermé libre
c’est un hôpital abandonné, gigantesque (hôpitaux modernes pouvant servir de référence : Mantes-la-Jolie – un hôpital en construction pourra être utilisé pour le tournage)
on reconnaît l’affectation de chaque local, de chaque trace au mur, tunnel des urgences, blocs opératoires, chambres de réveil, pharmacie et salles d’infirmières, puis les chambres, évidemment vides
les vitres souvent manque, le vent balaye les couloirs, déplace un rideau oublié
de nombreuses portes manquent, aussi, vues sur les chambres : il n’y a vraiment plus personne
l’enfermé libre est dans sa chambre – dans cette chambre le temps est celui de l’hôpital, suspendu
silence
une fois par jour, on lui livre un repas – on suit l’arrivée de la camionnette de livraison, le parcours de l’employé muet jusqu’à la chambre de l’enfermé libre
il n’y a pas de parole échangée – l’employé prend le plateau de la veille – un assistant s’occupe vaguement de la chambre, nettoyage et rangement, vérification : l’enfermé libre attend debout contre le mur, sans sortir – on lui renouvelle aussi sa tenue, il passe derrière un paravent pour se changer, les deux types partent
impressionne le fait que l’enfermé libre ne souhaite pas utiliser quoi que ce soit qui lui évite la confrontation au temps : le téléviseur est mort, et il a peut-être un livre, un seul livre, mais visiblement trop lu, abandonné dans un coin

 

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retour sur le film sans décor : plateau de ciment gris sans frontière perceptible, bombé légèrement, et sur le plateau les huit personnes, quatre hommes, quatre femmes
comment se placer : loin, près ? – on n’ose pas tant s’éloigner : ces frontières sont hostiles, on le sent
et comment s’organise la survie – mais peut-être on n’est là que pour le film, il n’y a pas de réalité en amont dont on ait à justifier la cohérence, l’illusion
se lever et s’asseoir, aux yeux des autres
s’aborder les uns les autres, quand tout prend sens
parler serait trop grave : c’est muet
des indications précises peuvent être données aux acteurs : la rencontre, la jalousie, la colère, l’évitement, la survie de l’un aux dépends de l’autre – on peut les faire visionner dans le film même des séquences de télé-réalité basées sur ce principe
s’il y a événement, c’est quand un des acteurs échappe seul au groupe et décide de marcher : au bout serait cette frontière, cette fin de l’île, du radeau de ciment, un bout de l’univers – il disparaît très lentement et progressivement de l’image : celui ou celle qui le filme n’a pas payé le prix pour échapper à l’attraction des autres
(d’ailleurs, la caméra est physiquement présente, il ne peut y avoir de hors champ pour une équipe technique : cela s’est déjà vu dans l’histoire récente du cinéma, cela n’a rien d’original – qu’est-ce qui pourrait être encore original après toute cette accumulation de films), si l’acteur a souhaité prendre la caméra pour partir, cela aussi a été filmé : mais cela a échoué, il est parti seul – à preuve, c’est ce qu’on voit

 

20


inventaire des dispositifs d’emboîtement : silhouettes et visages visionnant ce qui a été filmé, se visionnant donc elles-mêmes en train de visionner

 

21


inventaire des textes film, objets finis et s’affirmant comme totalité littéraire, supposant illusion mentale du film à faire pour être lu : les 118 secondes d’Artaud, les images du monde visionnaire de Michaux, le voyage dans la lune de Garcia-Lorca, notes de Fellini sur son projet de film avec Castaneda, d’autres

 

22


le concours annuel pour le cinéma total :
hangar aménagé studio avec 3 espaces délimités pour les finalistes, en permanence filmés, chacun disposant d’une équipe identique de techniciens
première étape aménagement d’un décor scénographié à partir d’éléments abstraits, praticables, blocs polystyrène, peinture (celui qui avait remporté le concours l’an dernier en se contentant de marques blanches au sol), puis construction des lumières sur ce décor
la compétition se déroule en 15 heures continues : chaque metteur en scène dispose ensuite de 3 acteurs, et filme dans le décor qu’il a imaginé un des thèmes archétypes proposés, la rencontre, l’errance, la peur, la jalousie, la colère, la mort
ce qu’on peut faire avec un mur

 

23


imaginer la misère de ces pauvres cinéastes si on leur interdisait de montrer un revolver dans un film

 

24


le théâtre et le cinéma sont morts, ils ne survivent que par transfusion d’argent public : inventer un éphémère vocabulaire d’images lié à nos machines et la situation dans laquelle on les regarde

 

25


je parlais de filmer dans leur ordre exact la totalité des lieux par lesquels avait passé ou bien dans lesquels avait vécu Charles Baudelaire, et qu’une voix off dirait seulement ces étapes de vie (j’en avais d’ailleurs inventorié pas mal : il suffit d’une poignée de fenêtres, d’un horizon de couloir, pour que le temps traverse l’image) – et qu’on m’avait répondu en souriant d’un air protecteur : – c’est ça, imagine que ça intéressera le monde

 

26


développer l’inventaire des captations arbitraires :
images à hauteur de buste, et se déplacer soi dans une foule, devenir homme-caméra selon moyens mobiles d’aujourd’hui, transposer la suite des figures de Ziga Vertov dans une métropole contemporaine
passer aussi dans les tombes
explorer les lieux de travail
revenir à celui qui est dans son appartement et n’ose pas en sortir

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne 5 août 2007 et dernière modification le 12 janvier 2010
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