Philippe Vasset : zones vides de la ville

récit avec cartes et percussion littérature géographie



- un site blanc : en accompagnement de son livre Un livre blanc, Fayard, sept 2007, Philippe Vasset propose avec "L’atelier de géographie parallèle" (Xavier Courteix et Xavier Bismuth), l’expérience Internet qui le prolonge. Ce site présente, depuis la carte GPS des lieux du livre, des images fixes et vidéos, ainsi que des textes rédigés sur les lieux mêmes, à nouveau une articulation livre et Internet (sur fond réel de la vllle explorée, dévoilée, la photo ci-dessus en provient) complètement neuve : et qui ne peut que démultiplier ce qui restera spécifique au livre, la part de l’imaginaire, le travail rêve de la langue. Et qu’on ne dit pas cela souvent.

- l’approche de Dominik Jenvrey pour remue.net, et celle de Sébastien Bailly

- le compte rendu de lignes de fuite

- entretien vidéo (plus clean et calme que le livre et l’auteur) avec Philippe Vasset sur site Fayard.

- pour les Parisiens : rendez-vous et expo galerie Ars Longa, 67 av Parmentier, vernissage le 10 septembre.

 

François Bon | zones vides & livre blanc (sur Philippe Vasset)


Je suis pour quelque chose dans ce livre, mais si peu : je revois la tête rêveuse sur le grand corps de Philippe Vasset me raconter une bonne idée qu’il suivait depuis un moment : il avait repéré sur la carte IGN de Paris et banlieues une cinquantaine de zones blanches, vides parfaitement de tout signe. On se mettrait à autant d’auteurs, et les noms venaient facilement, on en prendrait chacun une et on rassemblerait ça. C’est trop beau, j’ai dit à Philippe : que c’était son idée, et qu’une idée si belle on le fait tout seul.
On se croise avec lui dans des endroits improbables, c’est forcé. Là, c’était devant un distributeur de billets de banques où je me munissais, et lui en visite pour remonter je ne sais quels intermédiaires dans les reventes de pétrole. Son texte avançait. Pourtant, il peinait : ces descriptions s’accumulaient, bien sûr, et nous savons, via les Jean Rolin ou la tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec, la force que ça peut prendre. Mais, multiplié par 50, est-ce que ça pouvait tenir ?

Et voilà le livre, et je suis subjugué. La force de l’imaginaire Vasset, je l’ai apprise en 3 livres, et je ne suis pas le seul. Mais peut-être c’est ici le 1er livre de Philippe Vasset, le 1er livre qui serait de ces livres anonymes, qu’on voudrait chacun avoir écrit, et qu’on portera avec soi dans les traverses du réel, quand elles nous mèneront aux lieux proches de ceux dont parle le livre.
Ils y sont, oui. Ils y sont au moins par la reproduction du fragment de carte IGN. Dans ces mentions d’usines, d’immeubles, de cimetières, et les étranges dessins des autoroutes et échangeurs, des parcelles vides.

Mais le livre est en amont, et le saut considérable de Vasset, qui le porte en littérature, c’est de s’en tenir à cette distance, par quoi ces lieux se fragmentent, sont vus parfois jusqu’au détail très près, mais privilégie la réflexion sur la cartes, les signes et le réel (quand on approche, la carte ne sert plus), le jeu de l’imaginaire qui anticipe ou dresse ses fictions (est-ce vrai, que pendant plusieurs semaines il s’attache à déplacer les signes de ces lieux d’abandon, pour scruter l’éventuelle permanence de ce qu’il déplace ?), et le rapport qu’ici on a aux livres qui de toujours nous font rêver, les livres de voyage et d’exploration : Jules Verne était déjà l’ombre sous Carte muette.
Mais Vasset va bien plus loin. Réflexion sur la ville évidemment, réflexion concrète comme Sens unique de Walter Benjamin traverse l’aboutissement des Passages baudelairiens : là où la zone blanche nous faisait espérer le rêve, l’île déserte, on trouve les trocs clandestins de marchandises illicites, les cahutes de plastique des relégués, un portrait en creux de la misère urbaine parce qu’elle a de pire et parfois de violent : il semble que Vasset l’ai appris ses dépens, même s’il est discret.

Les passagers de ces zones, ainsi, deviennent les personnages du roman qu’à aucun de nous il n’est désormais loisible de faire : ce géographe pour de vrai, chargé d’actualiser la carte que Vasset utilise, et la conversation un instant qui en découle, et que les géographes officiels de l’urbain ont ne voiture de fonction défraîchie et dorment sur place pour 38 euros. Ou bien cette autre voiture, où 3 hommes photographient mètre après mètre chaque rue, pour les sociétés de balise GPS.

Mine de rien, Vasset est ultra-technique : parce que le lieu est vide, il deviendra symbolique de la ville s’il l’inscrit en creux. Alors il nous donne, littéralement, la photo de ce qu’il découpe : il écrit qu’il élimine de ses photographies, pour construire l’image du lieu vide, les enseignes d’autoroute, les toits d’immeubles. Aussi, ce sont des trajets : parce que délimités, ces lieux sont clos. On escalade un mur d’autoroute, on passe par les arbres, on s’aperçoit souvent qu’au bout du béton reste une brèche. On contourne par le cimetière, et on trouve derrière le columbarium en chantier un vieux pommier par quoi on pourra enfin entrer. Même sans savoir que la première strate globale a été la juxtaposition des descriptions des lieux mêmes, elle a été recouverte progressivement par les trajets du narrateur, au point parfois de ne laisser qu’eux exister, ne subsistant dans le livre que par de brefs passages en italiques, où la poétique peut alors se permettre de demeurer fragmentaire, dans une altérité radicale.

C’est un livre appelé à ce même destin, j’imagine, dont j’ai la chance pour mon Paysage Fer : à 6 ans de distance, le retrouver toujours sur son chemin via des interlocuteurs totalement imprévus (d’ailleurs, Vasset le cite, avec le géant Zone de Jean Rolin, bel honneur), parce que ce que Vasset théâtralise, c’est l’écriture même. L’écriture mise en trajet comme lui-même, toute une année, s’est rendu dans chacun de ces lieux, même, grand paradoxe, lorsque construits depuis la carte, la vie banale d’un quartier neuf ou de bureaux vides remplaçant le sentiment de présence exploré ailleurs par la marge.

L’écriture du livre, ici, est une strate éphémère, fixation mobile d’un état, et on comprend que ça ait été pour Vasset une épreuve, celle-ci d’ordre esthétique, bien au-delà de l’expérience réelle, susceptible pourtant de devenir hallucinante ou fantastique (les types qui vivent dans les voitures, les escaladeurs de murailles, le stand de tir souterrain).

C’est le rapport de l’écriture au réel dans le temps direct de l’expérience qui devient le thème du récit, de la multiplication de ses figures, et contribue en retour à extorquer de la ville cette sorte d’envers dont les lecteurs du Cherokee d’Echenoz savent aussi la joie potentielle.

Ainsi, les écritures non utilisées par le livre, mais qui en sont le substrat, la scénographie, puisque ce qui reste dans le livre c’est comment on s’y est pris pour écrire cette pauvreté violente ou misérable d’un arpent blanc entre autoroute et cimetière : ces descriptions complètes sont peut-être le plus bel hommage silencieux à Perec, dont on se souvient des enveloppes kraft fermées à la cire évoquées dans la note lieux parisiens d’Espèces d’Espaces. Elles reviennent trouer le texte : Vasset cherche une note sur un transformateur électrique, et exhume une description de 12 lignes faites à 1 m du sac poubelle où pourrissent 2 chiens morts.

Mais l’écriture au-delà du texte : fiction ou réel, peu m’importe, Jules Verne est derrière Vasset, mais l’écriture déborde le texte pour surgir dans le réel lui-même, et c’est le plus fascinant. Par exemple, Vasset, pris à partie par des punks dont il viole le domaine, leur raconte son projet de livre, et les invite dans le lieu exploré juste avant, où il les invite (mais ils ne viendront pas). Ou bien, dans ce travail de descriptions faites sur le lieu même, celle qu’on abandonne, calée par un caillou dans une fourche d’arbre.

Encore plus, où on retrouve le Vasset technologique, ce projet qui pourrait être développé avec des sociétés (il en donne le nom), qui ferai qu’à mesure qu’on approcherait ou longerait un des 50 lieux vides, sonnerait votre téléphone portable, et une voix enregistrée lirait la description de ce que vous ne voyez pas, mais existe à votre portée immédiate.

Et puis le narrateur lui-même : Jean Rolin s’en va les mains dans les poches. Jean Echenoz s’assoit 4 heures au pont de l’Europe et inventorie même les tags. Vasset est discret, parce que l’écriture est une tâche difficile, et qu’un tel livre ne se révèle que contre son propre auteur, presque dans le deuil de son projet initial (les descriptions) : mais il n’y a pas inconvenance à parler de sa vie professionnelle, qu’un hasard biographique a placé dans le renseignement économique, puisque cela troue le livre un instant, quand on le voit en piste de la filiale française de la société nationale d’armement biélorusse, bénéficiant d’une boîte aux lettres de complaisance quelque part vers Villeneuve-la-Garenne. Alors, dans ces lieux, il vient avec sa balise GPS. Ou bien une caméra DV, cherchant à la positionner de façon à ne filmer que la délimitation de la zone vide, et laissant tourner l’image. On le voit même une fois avec un canot jaune, et son arsenal inclut aussi des biscuits pour chiens, utiles dans les mauvaises rencontres. L’homme technique, avec son téléphone, ses cartes à puce, est mis en danger de la façon la plus archaïque là où la ville renonce à sa part sociale, parce qu’émerge abruptement l’espace.

Ma langue s’apauvrissait, dit un moment Vasset. Ou bien (mais Baudelaire refusait, pour la même raison, d’avoir une table dans sa chambre) qu’il a été pendant 1 an incapable d’écrire dans le confort, qu’il lui fallait pour ses carnets le RER, le bus, la marche. En prenant ce risque, il nous offre, en 130 pages acharnées, un court-circuit entre Jules Verne et le présent vu comme abîme. Livre décisif, dont on fera nos armes en atelier d’écriture, et c’est la part irréductible de ce qu’on explore qui élimine de ces pages toute facilité, toute scorie, mais nous renvoie sans cesse à l’imaginaire des livres, de Balzac à Claude Simon via SOS Météores de Blake et Mortimer ou M le maudit. On se souviendra des Barnaniers.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 septembre 2007
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