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Et si c’était...

7 août 2009, 17:45, par Constance Krebs

Socrate, dans Phèdre, pose la question du changement d’écriture induite par l’alphabet grec. Changeant d’écriture, modifiant les codes des arts de la mémoire (listes, tableaux transformés en textes linéaires, par exemple), l’alphabet, nouvelle écriture pour Socrate, provoque un mouvement neuf de la circulation des idées, de la communication et de ses modes — écrivant, nous parlons différemment, et vice-versa (un sourd n’écrit pas comme un entendant parce qu’il n’a pas accès à l’écriture, les concepts sont pour lui différents des concepts d’un entendant). Socrate en a eu peur, dit-il. Mais les gens du livre aussi en ont peur, semble-t-il, du changement d’écriture que nous vivons depuis dix ans.

Ce qui se déplace avec Internet, c’est :
 à la fois le mouvement de circulation des idées, la vitesse de communication (que Deleuze introduit merveilleusement dans Mille Plateaux, parlant d’un livre, allez hop, je mets en ligne l’interview d’Arnaud Maïsetti qui a tout compris), la vitesse nécessaire, comme tension d’écriture, et la vitesse du mode de communication lui-même, aujourd’hui plus rapide que la lumière, à la renaissance l’imprimerie plus rapide que les moutons et les moines (je vais vite).
 Et à la fois la possibilité qu’offre le lien, et le multimédia. Le multimédia est une écriture, je ne reviens pas là-dessus (cd-rom, film, on l’a dit, et François en a donné une belle démonstration ci-dessus), le lien transpose le texte dans un autre, emboîte les sujets dans les autres, et modifie l’écriture ( voir le JLR, une fois tronqué de ses liens inactifs, ce qui lui manquait). Jamais une civilisation n’a vécu cela.
 En outre, le support est indépendant de l’écriture publiée. Le même livre ici proposé est disponible sous trois versions, par exemple PDF, Apple I-Phone, et se lit embarqué sur de l’HTML. Jamais une civilisation n’a vécu ça.

La déf du livre, si elle provient de l’écriture, ne peut pas être celle seulement de Kant ou de Chartier dans la mesure où le mode de pensée se modifie en profondeur à chaque changement d’écriture. Le mode de pensée, ce n’est pas rien. Aujourd’hui, l’écriture change (devient un code, voir C. Herrenschmidt), et le support change aussi (ce que j’écris là se volatisera peut-être si le serveur plante, ou ma livebox, ou si j’appuie sur une touche du clavier, pas d’archive sur ce support avant enter).
Comment la définition du livre peut-elle être enclose dans un paradigme qui est celui de l’histoire ?

Avec les blogs, c’est la première fois qu’à distance et dans une forme immédiate de transmission, on définit ensemble un livre (ou autre — sauf pour Alain, perdu sur les plages). Ce que j’écris, ce que je lis en même temps, n’est pas stocké sur mon clavier, ni dans mon ordi, ni sur mon écran. Pas d’empreinte, ni d’impression. La surface de lecture ne contient plus les empreintes de ce que je lis. Dès lors, c’est le flux, donc la vitesse et les liens, ces mille plateaux, qui est un livre. C’est un rhizome, voir Deleuze et Guattari.

Voir en ligne : amontour.net