Le 17 février 1992, à peine avais-je passé trois jours dans l’île que mes pas m’avaient conduit ici. Façades chaulées coudoyant des façades rouge sombre, larges baies de vitrines sous des balcons rebondis de fer forgé. Temple ou palais colonial ? Ces rues étroites faisaient penser aux allées d’un village pour enfants où l’on entasse les villes et les pays sur quelques hectares, comme à Coïmbra les cinq continents du Portugal dos Pequeninos. Dans ce quartier blotti entre les villes ancienne et moderne, de quelques rues ouvertes à la circulation automobile partaient d’innombrables venelles réservées aux piétons et aux vélos. Proprettes avant la pluie. Un réseau de canaux impraticables au crépuscule quand l’orage éclatait et qu’en quelques minutes une eau jaune montait à hauteur de cheville et courait vers les bouches d’égoût qui les buvaient goulûment. Plantes domestiques ? Isolés les uns des autres, des arbres hauts et minces, aux troncs comme emmitouflés dans le manteau épais de leur feuillage sombre, pointaient leur cime aiguë au-dessus des toits de tuiles rouges en pentes concaves de pagodes. Un prospectus trouvé à l’hôtel disait qu’on les avait plantés là bien avant d’élever les cloisons de bois et les murs de pierre qui aujourd’hui se succédaient dans une étrange harmonie faite de contraires.
Ptérodactyle. Je me tenais immobile, sur le bord du trottoir, hésitant sur la suite à donner à ma découverte. Ptérodactyle... De la longue file d’automobiles silencieuses qui croisaient lentement à portée de main, j’apercevais parfois une tête se pencher vers le pare-brise pour mieux me dévisager. J’étais aussi devenu l’objet de curiosité d’un petit groupe d’hommes qui sur le trottoir d’en face chargeaient sans hâte une camionnette.
Bras dessus bras dessous, deux petites femmes vissées sur de très hauts talons sont passées en jetant un rapide coup d’oeil à ma gueule de ptérodactyle circonspect.
Ailleurs, un mot aurait suffi... Ici, le plus souvent la rue parlait par idéogrammes dont la calligraphie tentait de marier la rigueur de cet art aux exigences des tubes au néon. Faute de me décider à m’enfoncer plus avant ou à rentrer, je me laissais absorber dans la contemplation du reflet mouvant des enseignes lumineuses sur le goudron noir et humide d’où s’élevaient des fumerolles de vapeur, quand j’ai été abordé par un grand type à la peau blanche.
Connaîtrais-je le Loto Azul ? Et accepterais-je une cigarette ? C’était une voix de tuba. Chaude et rassurante. Une touffe de poils noirs tire-bouchonnait au creux de chacune de ses joues. Un drôle d’oiseau qui inspirait confiance. Son tee-shirt à franges blanc cassé rappelait l’époque lointaine où tous les regards un peu curieux étaient tournés vers l’Orient. Mais beat plutôt que baba. La tranquillité du roseau dans l’oeil du cyclone. Une allure qui en imposait immédiatement.
Non, je n’avais pas remarqué le Loto Azul. Qu’était le Loto Azul ? Une librairie où l’on proposait de me conduire. Rabatteur ? Non, disait-il, seulement désireux d’avoir une conversation tranquille avec moi à l’abri des regards faussement désoeuvrés qui épiaient les parages.
Le 17 février 1992, à peine avais-je passé trois jours dans l’île que mes pas m’avaient conduit ici. Façades chaulées coudoyant des façades rouge sombre, larges baies de vitrines sous des balcons rebondis de fer forgé. Temple ou palais colonial ? Ces rues étroites faisaient penser aux allées d’un village pour enfants où l’on entasse les villes et les pays sur quelques hectares, comme à Coïmbra les cinq continents du Portugal dos Pequeninos. Dans ce quartier blotti entre les villes ancienne et moderne, de quelques rues ouvertes à la circulation automobile partaient d’innombrables venelles réservées aux piétons et aux vélos. Proprettes avant la pluie. Un réseau de canaux impraticables au crépuscule quand l’orage éclatait et qu’en quelques minutes une eau jaune montait à hauteur de cheville et courait vers les bouches d’égoût qui les buvaient goulûment. Plantes domestiques ? Isolés les uns des autres, des arbres hauts et minces, aux troncs comme emmitouflés dans le manteau épais de leur feuillage sombre, pointaient leur cime aiguë au-dessus des toits de tuiles rouges en pentes concaves de pagodes. Un prospectus trouvé à l’hôtel disait qu’on les avait plantés là bien avant d’élever les cloisons de bois et les murs de pierre qui aujourd’hui se succédaient dans une étrange harmonie faite de contraires.
Ptérodactyle. Je me tenais immobile, sur le bord du trottoir, hésitant sur la suite à donner à ma découverte. Ptérodactyle... De la longue file d’automobiles silencieuses qui croisaient lentement à portée de main, j’apercevais parfois une tête se pencher vers le pare-brise pour mieux me dévisager. J’étais aussi devenu l’objet de curiosité d’un petit groupe d’hommes qui sur le trottoir d’en face chargeaient sans hâte une camionnette.
Bras dessus bras dessous, deux petites femmes vissées sur de très hauts talons sont passées en jetant un rapide coup d’oeil à ma gueule de ptérodactyle circonspect.
Ailleurs, un mot aurait suffi... Ici, le plus souvent la rue parlait par idéogrammes dont la calligraphie tentait de marier la rigueur de cet art aux exigences des tubes au néon. Faute de me décider à m’enfoncer plus avant ou à rentrer, je me laissais absorber dans la contemplation du reflet mouvant des enseignes lumineuses sur le goudron noir et humide d’où s’élevaient des fumerolles de vapeur, quand j’ai été abordé par un grand type à la peau blanche.
Connaîtrais-je le Loto Azul ? Et accepterais-je une cigarette ? C’était une voix de tuba. Chaude et rassurante. Une touffe de poils noirs tire-bouchonnait au creux de chacune de ses joues. Un drôle d’oiseau qui inspirait confiance. Son tee-shirt à franges blanc cassé rappelait l’époque lointaine où tous les regards un peu curieux étaient tournés vers l’Orient. Mais beat plutôt que baba. La tranquillité du roseau dans l’oeil du cyclone. Une allure qui en imposait immédiatement.
Non, je n’avais pas remarqué le Loto Azul. Qu’était le Loto Azul ? Une librairie où l’on proposait de me conduire. Rabatteur ? Non, disait-il, seulement désireux d’avoir une conversation tranquille avec moi à l’abri des regards faussement désoeuvrés qui épiaient les parages.